Marten Mickos, Sun : « Nous bâtissons une économie, pas une religion »
Le rachat de MySQL par Sun a suscité un certain nombre de questions au sein de la communauté. Quelles sont les principales inquiétudes de cette dernière et comment y répondez-vous ?
Marten Mickos : Le rachat a été accueilli favorablement tant par les utilisateurs que par nos partenaires. Deux questions principales ont été exprimées. La première : allez-vous tourner seulement sous Solaris ? La réponse est clairement non. 80 % de notre base installée aujourd'hui a choisi Linux. Et Solaris n'est que notre quatrième environnement en termes de système d'exploitation, devancé par Linux donc, mais aussi par Windows et Mac OS X. La seconde question concerne l'autonomie et l'indépendance dont disposera MySQL au sein de Sun. Mais le but de ce rachat est bien d'intégrer MySQL à Sun, ce qui est d'ailleurs d'ores et déjà très largement le cas, pour en faire la division base de données du groupe.
Prévoyez-vous de développer des fonctions spéciales, réservées aux utilisateurs de Solaris ? Car le but de Sun est bien de développer une couche logicielle intégrée, comprenant son OS...
M.M. : Pas des fonctions réservées, non. Nous ferons usage des fonctionnalités intéressantes de Solaris comme Dtrace (outil d'audit des performances, ndlr). Mais nous en ferons de même pour Linux et Windows. La stratégie de Sun consiste bien sûr à offrir une couche intégrée de logiciels, mais aussi à proposer ces composants séparément. Il y aura des avantages pour les utilisateurs misant sur la pile logicielle en entier, mais nombre d'entre eux ne le feront pas. Comme la police nationale suédoise, qui a décidé de développer toutes ses applications sur une infrastructure Open Source. Elle a acheté le matériel à HP, l'OS à Novell, le middleware à RedHat et la base de données à Sun. Pourtant chacun de ces vendeurs aurait aimé gagner l'intégralité du marché ! Dans le monde actuel, le pouvoir n'appartient plus aux vendeurs, mais aux consommateurs. Contrairement au siècle dernier où les premiers pouvaient imposer leurs diktats. L'évolution de la compagnie la plus monolithique de l'IT, Microsoft, vers plus d'interopérabilité est à ce titre riche d'enseignements. Même elle évolue.
La pile logicielle complète a en fait plus de sens quand vous vous déplacez vers un modèle hébergé, vers ce qu'on appelle le "cloud computing". Dans ce contexte, posséder votre pile intégrée pour bâtir vos services fait sens.
Quelles sont les relations entre les deux équipes de développement ?
M.M. : Chaque équipe travaille de son côté, se focalise sur son sujet. Notre équipe d'ingénieurs ne rencontre pas chaque jour celle de Solaris. Il n'y pas de temps pour cela. Bien sûr, au plan organisationnel, nos équipes de vente, de support, de développement ou nos administratifs sont intégrés aux divisions correspondantes de Sun. Mais, au jour le jour, leur travail n'a pas changé. Sun nous a racheté pour ce que nous sommes. Bien sûr, il y a des optimisations, des intégrations : nous faisons en sorte que la connectivité entre notre base et OpenOffice soit optimale, nous avons développé des offres groupés entre MySQL et NetBeans ou GlassFish, nous optimisons notre produit pour les matériels de Sun et vice-versa. Mais la priorité numéro un du rachat ne réside pas dans l'intégration technique de nos produits respectifs. La priorité est de continuer à faire croître notre activité.
Marten Mickos, Sun : « Nous bâtissons une économie, pas une religion »
Quand Sun a racheté MySQL, les analystes ont pointé du doigt le prix
déboursé par Sun (1 milliard de dollars). Comment transformer
l'importante base installée de MySQL en un porte-feuille de clients
acceptant de payer leur base de données, ce qui permettrait à Sun de
rentabiliser son investissement ?
M.M. : C'est effectivement une des priorités de Sun. Comme ça l'était
déjà chez MySQL avant le rachat. Mais, d'abord, revenons sur le coût de
l'acquisition : au moment de ce rachat, nous étions sur le point
d'entrer en bourse. Et je pense que nous avions les atouts, sur le
marché, pour valoir un milliard de dollars aujourd'hui. Peut être plus.
Sun a deux manières de faire de l'argent avec ce rachat. Notre activité
elle-même dégage des profits : nous justifierons le prix d'acquisition
avec notre propre activité. En plus, nous offrons à Sun la
possibilité de vendre plus de matériel. Un peu de logiciels aussi, mais
surtout plus de serveurs. Nous travaillons à l'optimisation de certains
serveurs Sun pour MySQL. Ces machines seront disponibles dans deux ou
trois mois, tant sur les architectures x86 que Sparc. Elles offriront des gains de performances à la base installée de MySQL.
Est-ce que l'arrivée de MySQL dans le giron de Sun est un moyen pour
votre produit de concurrencer plus efficacement des bases comme Oracle
ou DB2 ?
M.M. : Le marché des bases de données traditionnelles est dominé par
Oracle, IBM et Microsoft. Nous ne cherchons pas à faire migrer des
utilisateurs de PeopleSoft ou de Siebel, qui ont choisi Oracle comme SGBD, vers MySQL. Ils font
confiance à Oracle et continueront à le faire. Mais, parallèlement à ce
marché traditionnel, s'est développé un nouveau créneau, autour des
sites Web, des télécoms, sur lequel nous nous sommes concentrés. Quand
vous considérez, le marché global des bases de données, il croît
lentement. Mais, en réalité, le « vieux » marché décroît, tandis que
les nouveaux usages des bases de données, eux, explosent.
Un créneau où vous avez aussi des concurrents comme Ingres ou Postgre ?
M.M. : Seul MySQL a été construit pour l'âge de l'Internet, les autres
– Oracle, DB2, SQL Server, Sybase, Ingres, Postgre – l'ont été avant,
pour l'ère du client/serveur. C'est pourquoi je pense que Ingres ou
Postgre concurrencent plutôt Oracle ou DB2.
Marten Mickos, Sun : « Nous bâtissons une économie, pas une religion »
Récemment, vous avez évoqué l'hypothèse de composants propriétaires,
qui seraient vendus au dessus de la pile Open Source de MySQL.
Hypothèse qui a provoqué un tollé. Pensez-vous toujours que le futur de
l'Open Source passe par ce type d'évolution ?
M.M. : Cela pourrait être le futur de l'Open Source. C'est peut être là que réside la façon de gagner de l'argent pour le
monde Open Source. Ce qui est vital. Car, si les sociétés de l'Open
Source n'y parviennent pas, alors il n'y aura plus d'Open Source.
Pendant longtemps, le modèle a été basé sur le sponsoring de firmes qui
avaient d'autres produits à vendre, comme IBM. Aujourd'hui, des
sociétés ont bâti la totalité de leur activité sur l'Open Source, comme
SugarCRM, Linagora, Alfresco, OpenBravo, OpenExchange, Pentaho. Elles
n'ont rien d'autre à vendre ! Il est possible qu'elles aient besoin
d'extensions commerciales pour vivre. Nous ne devons pas être
dogmatiques. Nous bâtissons une économie, pas une religion.
Ecouter l'intégralité de l'intervention de Marten Mickos sur l'évolution du modèle économique de l'Open Source (en anglais).
Quel est le principal avantage que vous procure le rachat par Sun ?
M.M. : Soudainement, de très grands comptes, qui font souvent des choix
conservateurs, sont venus nous voir pour nous dire que désormais ils
pouvaient songer à nous acheter.