Chiffrement post-quantique : Sanofi passe à l’action
Dès la publication de la liste des algorithmes de chiffrement post-quantique (PQC) par le NIST, le géant pharmaceutique français a démarré ses travaux. Certaines mesures sont déjà effectives. D’autres vont demander beaucoup plus de temps.
C’est en 2024 que le NIST publie sa liste d’algorithmes PQC (chiffrement post-quantique). Jérôme Lahalle, Cybersecurity Cloud et Compute Lead chez Sanofi, commence alors à travailler sur cette question cruciale dans la protection des secrets de l’industriel.
« Nous avons rapidement compris l’importance du sujet. Le risque quantique a été intégré dans la définition des risques chez Sanofi », confie-t-il. « Nous avons mis de la visibilité sur ce sujet pour dégager des moyens, ce qui signifie aussi que nous nous engageons à le traiter. »
Une clause quantique a été ajoutée à tous les modèles de contrat. Et il a été demandé aux partenaires de se mettre à jour sur le chiffrement quantique.
Mettre rapidement les mains dans le cambouis
Depuis 2025, cette démarche a pris une nouvelle dimension puisqu’un pilote est lancé afin de « mettre les mains dans le cambouis ».
Alexandre Deloire, Quantum & AI expert chez Sanofi, est alors recruté pour conduire ce pilote et former une centaine de membres de la DSI sur la question. « Nous avons monté un serveur et un client PQC pour tester tous les algorithmes, notamment les certificats full PQC, hybrides et rétrocompatibles », raconte-t-il aujourd’hui. « Cela nous a permis de bien identifier les avantages et les inconvénients de chaque approche, notamment les contraintes en matière de taille de certificats. »
« Nous avons monté un serveur et un client PQC pour tester tous les algorithmes, notamment les certificats full PQC, hybrides et rétrocompatibles. »
Jérôme LahalleCybersecurity Cloud et Compute Lead, Sanofi
Ces premiers travaux ont permis à Sanofi de définir une stratégie en quatre points. D’une part, s’informer et se former sur les technologies post-quantiques pour développer une compétence en interne. Le second point porte sur la stratégie à adopter pour migrer. Puis la planification. Et enfin la phase d’inventaire de l’existant cryptographique avant la migration en elle-même.
Devant l’ampleur de la tâche, une priorisation s’impose. Sanofi a défini six critères pour ordonner les applications à migrer : le critère législatif, puis la criticité de l’application, la maturité des protocoles, la disponibilité de solutions éditeur, l’exposition Internet de l’application et enfin le type et la robustesse du chiffrement mis en œuvre.
En 2026, la priorité a été donnée à la migration des applications SaaS qui hébergent des données sensibles. « Nous en avons identifié une vingtaine de ce type », explique Alexandre Deloire. « Ces services sont bâtis sur des stacks modernes et les éditeurs ont plus de facilité à migrer. Ils peuvent s’appuyer sur TLS 1.3. »
La deuxième catégorie porte sur les infrastructures au cœur de l’activité de Sanofi, c’est-à-dire les VPN, le SD-WAN dont le chiffrement post-quantique a été ajouté à la RFP en cours, sans oublier Microsoft 365.
Le troisième chantier prioritaire porte sur les sites web publics du groupe, dont la mue vers la PQC est théoriquement simple à mener.
Pour les 20 applications SaaS mises en œuvre par Sanofi, ce sont aux éditeurs de mener la migration PQC. Pour suivre ces chantiers, Sanofi a mis en place une échelle à 5 niveaux de maturité. Actuellement, huit applications sont au niveau 0, le PQC n’est pas supporté et le risque quantique n’est pas traité. Cinq sont au niveau 1 : l’éditeur travaille sur la question, mais la solution n’est pas encore disponible. Quatre sont au niveau 2. Elles sont « PQ Ready » : la solution de l’éditeur est prête et a déjà été testée et la migration est imminente. Trois ont passé ce cap et sont au niveau 3 : les protections PQ ont été activées et mesurées.
Aujourd’hui, aucune application n’est au niveau ultime, le niveau 4, celui où l’application est 100 % PQ.
C’est évidemment sur ses propres sites web et ses applications internes qu’un travail considérable attend les équipes de Sanofi. Cet effort commence par un inventaire. Celui-ci a été lancé sur les sites web publics au moyen d’un script Python. Écrit en interne, celui-ci a été chargé de référencer quotidiennement tous ces sites. L’objectif était de tester leur compatibilité TLS 1.3 avec une négociation de clé post-quantique hybride type ML-KEM.
Alors que 600 sites étaient inventoriés, l’outil va découvrir 17 000 domaines et 6 200 sites web en ligne… Sur cet inventaire, environ 4 100 peuvent basculer sur un chiffrement post-quantique.
Si un acteur comme AWS a activé le PQC sur son service de CDN CloudFront gratuitement, l’équipe Sanofi a levé un souci : son proxy Zscaler ne supporte pas encore la PQC, si bien qu’une liaison TLS PQC entre l’utilisateur et un serveur web Sanofi compatible ne sera pas chiffrée en PQC de bout en bout.
L’arrivée de la PQC chez Zscaler d’ici la fin de l’année devrait cependant apporter une solution.
Le défi des certificats numériques
Si activer TLS 1.3 sur des serveurs web semble relativement simple, gérer les certificats numériques sera une tout autre affaire. Et il faudra être capable d’automatiser la migration.
Là encore, l’inventaire mené par Sanofi a montré l’ampleur de la tâche qui attend l’industriel. La plateforme CLM (Certificate Lifecycle Management) de son partenaire technologique EverTrust gère de l’ordre de 3 millions de certificats pour Sanofi, avec de vrais enjeux : d’une part, s’assurer du fonctionnement du protocole de négociation entre les 2 endpoints et, d’autre part, gérer l’augmentation de la taille des certificats. Ceux-ci vont passer de 64 octets pour un certificat ECDSA P-256 à 2 420 octets pour un certificat ML-DSA-44, dont la standardisation n’est pas aboutie.
Pour Sanofi, la prochaine étape porte sur OpenShift. « Il existe un objet certificat dont nous avons déjà automatisé le renouvellement sur OpenShift », explique Alexandre Deloire. « Il ne s’agit pas encore de PQC, mais nous donnons la possibilité aux développeurs, via un fichier YAML, de basculer vers un certificat PQC lorsqu’ils seront prêts à le faire. Ce basculement sera alors automatique, mais il faudra que toute la chaîne soit compatible PQC. »
L’autre chantier à venir porte sur les VPN externes, avec pour objectif d’aller vers le protocole IKEv2 hybride, conforme aux RFC 9242 et 9370. Côté Sanofi, une montée en version de Pan-OS, l’OS des firewalls Palo Alto Networks, au quatrième trimestre 2026, permettra de supporter ces VPN post-quantiques.
« L’IA prend aujourd’hui le dessus. Et on ne sait pas quand le risque quantique sera une réalité. »
Jérôme LahalleCybersecurity Cloud et Compute Lead, Sanofi
Chaque partenaire de Sanofi sera sensibilisé et devra s’assurer de son côté de la compatibilité de sa solution VPN au standard.
Jérôme Lahalle résume les challenges qui se posent maintenant à Sanofi. « Nous travaillons avec beaucoup d’éditeurs et de partenaires. Nous devons nous adapter à leur rythme et expérimenter avec eux. Un deuxième challenge qui émerge, c’est cette partie certificats. Le marché peut encore bouger sur cette question et nous devons nous poser les bonnes questions. Lorsqu’une norme sera reconnue et validée par tous, nous saurons alors comment faire, par quelles étapes passer. »
Enfin, Sanofi devra gérer les obsolescences dans son SI qui vont compliquer ses efforts, une stack logicielle moderne est généralement plus simple à migrer qu’une application historique.
« Notre dernier challenge est que la migration vers le post-quantique est une priorité parmi beaucoup d’autres », conclut le responsable. « L’IA prend aujourd’hui le dessus. Et on ne sait pas quand le risque quantique sera une réalité. C’est considéré comme un risque à moyen terme, mais étant donné le travail que va représenter par la migration vers le post-quantique, on sait que l’on est déjà en retard. »
Propos recueillis lors des Assises de la sécurité 2026.
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