5G : les télécoms européens en passe de s’unir autour de l’architecture Sylva

Sylva, un framework Open source hébergé par la Linux Foundation Europe, vise à standardiser les infrastructures cloud qui pilotent les communications de la 5G. Les opérateurs considèrent qu’ils ont plus à gagner à se libérer des produits américains qu’à se faire concurrence sur ce sujet.

L’Open Source devrait bientôt unir tous les opérateurs télécoms européens autour d’une même infrastructure. Tel est l’objectif du projet Sylva, porté par Orange, Deutsche Telekom, Telecom Italia, Vodafone, Telefónica, ainsi que par les équipementiers Nokia et Ericsson. Ils se sont tous réunis pour mutualiser les efforts de conception des serveurs qui exécutent les services de la 5G. Et, selon eux, l’idée serait si géniale qu’elle pourrait demain s’étendre aux opérateurs de l’énergie et de l’aérospatial.

« Il faut comprendre qu’un opérateur ne gagne plus en compétitivité parce qu’il utilise la version A, B, C ou D de Kubernetes. Ces couches-là sont des commodités. Et nous gagnons à tous nous mettre d’accord sur la manière dont elles devraient être configurées et devraient fonctionner », explique Philippe Ensarguet, patron de l’ingénierie cloud & logicielle chez Orange et également responsable de la stratégie du projet Sylva (deuxième en partant de la droite sur la photo en haut de cet article).

« Nous y gagnons, car, ainsi, un fournisseur de fonctions réseau qui valide sa solution sur l’architecture commune et automatiquement apte à mieux répondre à l’appel d’offres de n’importe quel opérateur européen. Et cela nous fait gagner, à nous les opérateurs, beaucoup de temps », ajoute-t-il.

LeMagIt a rencontré l’équipe de Sylva lors de la conférence annuelle Open Source Summit. Elle se tenait le mois dernier à Prague et son mot d’ordre était de mettre l’Open Source au service de l’indépendance de l’UE. En ce qui concerne les opérateurs télécoms européens, ceux-ci considèrent qu’ils sont contraints par les solutions américaines dites ouvertes (comprendre de fournisseurs informatiques génériques et non plus d’équipementiers) qui leur servent à déployer des clouds privés pour gérer les communications qui transitent sur leurs antennes. De telles solutions sont notamment proposées par VMware, Dell ou HPE.

« L’objectif est de nous sortir d’un modèle de silos technologique que nous imposent les vendeurs de logiciels d’infrastructure. Pour nous, Sylva est un point de contrôle vital, pour notre résilience et pour notre souveraineté », argumente Philippe Ensarguet. « Avec Sylva, nous désagrégeons à notre manière les couches d'infrastructure, de gestion du cycle de vie et d'observabilité. Il en résulte un modèle de cloud privé qui est de fait notre standard européen. »

Chez Orange, plus de 1500 cœurs de réseau locaux (qui pilotent les communications des antennes environnantes) seraient déjà déployés selon la nomenclature définie dans Sylva. Le travail consiste à présent à convaincre tous les opérateurs européens d’adhérer au projet. En France, un second opérateur - Philippe Ensarguet ne dit pas lequel – serait sur le point de signer.

Un framework basé sur Kubernetes et des centres de validation européens

Dans le détail, le projet Sylva apporte une méthode qui permet de configurer une distribution Kubernetes pour qu’elle fasse office de cœur de réseau national ou local. Concrétisée par un dépôt GitHub, Sylva est officiellement validé pour tout paramétrer automatiquement depuis les Kubernetes génériques de Red Hat, SUSE ou Canonical.

Cette validation est présentée comme indispensable, car « il était impossible de réussir dans l'Open source sans avoir une implémentation de référence qui soit supportée par les grands acteurs du domaine », explique Philippe Ensarguet. En pratique, Sylva fonctionne aussi depuis n’importe quelle autre distribution, mais la référence à telle ou telle marque permet aux partenaires de développer des services tiers en partant d’une base précise.

Parmi les points saillants, le framework Sylva s’appuie sur les modules Kubernetes Cluster API, pour assurer l'abstraction du matériel, et sur l’outil Flux CD de GitOps, pour la gestion des configurations via le GitHub commun aux opérateurs.

Adossés au projet, douze centres de validation déployés sur le contient permettent aux vendeurs de fonctions réseaux de venir certifier une bonne fois pour toutes leurs solutions sur une infrastructure type Sylva. À ce jour, l’écosystème de Sylva comprendrait une cinquantaine de fournisseurs, qu’ils soient fournisseurs de matériels, développeurs de fonctions réseau au format CNF (Container Network Function), ou encore intégrateurs. Leurs produits sont validés avec des scores d’efficacité évalués pour chacune des distributions Kubernetes de référence.

Expansion vers l'IA agentique et vers des secteurs critiques hors télécoms

Le projet prévoit plusieurs évolutions techniques. Le groupe de travail responsable des fonctionnalités de bas niveau, dit Sylva Core, s’attelle à rendre la configuration standard apte à exécuter des opérations d’inférence ou d’IA agentique, car les opérateurs passent pour l’instant par des services en cloud public pour ces fonctions. Ce qui n’est plus possible.

« Il ne s’agit pas de dire que Sylva doit utiliser tels GPU ou tels LLM. L’architecture visée se veut agnostique sur ces sujets ; chez Orange, notamment, nous avons d’aussi bons contacts avec Nvidia qu’avec AMD. Il s’agit plutôt de savoir comment nous intégrons dans Sylva des composants Open source comme vLLM, Open Registry ou Open Gateway. Quant à abstraire les puces accélératrices, nous nous rapprochons de la startup parisienne ZML qui propose une couche d’inférence universelle, à ce jour capable de fonctionner sur 12 types d’accélérateurs différents », explique Philippe Ensarguet.

Pour l’heure Sylva est limité à l’exécution des services de gestion des télécommunications de haut niveau. Une étape future serait qu’il serve aussi à exécuter les fonctions radio des antennes, soit le RAN, traditionnellement installé dans une armoire informatique au pied des antennes. Pour autant, cette partie, dont les fournisseurs informatiques américains veulent s’emparer depuis plusieurs années avec des projets comme OpenRAN ou O-RAN, reste le précarré des équipementiers Nokia, Ericsson ou Samsung. Qui imposent des solutions fermées.  

« Vous savez, une génération technologique dans les mobiles, comme la 5G ou la future 6G, doit durer au moins huit ans. Cela signifie que nous avons encore beaucoup de temps pour travailler à une version de Sylva qui supporte les fonctions RAN », dit Philippe Ensarguet. Rappelons qu’au début de la 5G, tous les opérateurs télécoms avaient embrassé l’idée qu’il fallait sortir du diktat des équipementiers historiques, mais que tout le monde a finalement renvoyé la question à une prochaine génération de téléphonie mobile.

« D’ici là, les perspectives de Sylva sont plutôt de décliner l’architecture à d’autres domaines critiques en Europe, comme les fournisseurs d’énergie ou les acteurs de l’aérospatial. Parmi lesquels les opérateurs des satellites », relève notre interlocuteur. Il dément qu’Orange cherche à se créer des opportunités commerciales : « pour que ce soit clair, Orange ne s’implique dans Sylva que pour améliorer ses infrastructures télécoms. Lorsque j’évoque l’ouverture de Sylva à d’autres domaines, je ne parle pas avec ma casquette Orange, mais en tant que responsable du développement de la stratégie et de l’écosystème du projet Sylva », conclut-il.

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