Et si l’avenir de l’IA était frugal ?

Alors que les immenses réseaux de neurones conçus et opérés par les GAFAM éblouissent par leurs exploits, certains en viennent à oublier la réalité du terrain, selon Théo Alves Da Costa, Manager Data Science chez Ekimetrics. La nature même des données des entreprises et leurs objectifs, souvent bien plus rationnels, appellent à une forme de frugalité.

Au dĂ©but du mois d’octobre 2021, l’AmĂ©ricain OpenAI dĂ©montrait que son gĂ©nĂ©rateur de texte GPT-3, basĂ© sur un gigantesque rĂ©seau de neurones, Ă©tait capable de rĂ©sumer parfaitement un livre en quelques lignes, la plupart du temps. Une prouesse qui ouvre, d’après ses crĂ©ateurs, de nouvelles perspectives aux entreprises en matière de gestion documentaire.

L’attention mĂ©diatique accordĂ©e Ă  ces « super IA Â» masque en rĂ©alitĂ© les nombreuses critiques qui se forment dans le monde de l’entreprise, oĂą les gros projets algorithmiques peinent encore Ă  faire la preuve de leur valeur. Surtout, ils faussent la vision globale que les dirigeants ont de l’IA, qui ne peut ĂŞtre qu’une boĂ®te noire, Ă©nergivore et biaisĂ©e. Il est temps d’ouvrir Ă  l’IA une autre voie, plus fiable, plus durable, et donc, nĂ©cessairement plus frugale.

Une vision biaisée de l’IA

La vision fantasmagorique de l’IA est entretenue par les annonces retentissantes des grands acteurs du numĂ©rique, les GAFAM en tĂŞte. Au cĹ“ur de la Silicon Valley, la recherche est entièrement engagĂ©e dans les apprentissages profonds ou Deep Learning, basĂ©s sur des rĂ©seaux de neurones Ă  plusieurs couches. Ce sont eux dont on vante Ă  longueur de « Une Â» les exploits. Des IA capables de battre le champion du monde du jeu de Go, de rĂ©sumer des millions de livres ou de conduire une voiture. RĂ©cemment, les modèles CLIP, DALL-E ou GPT-3 ont rĂ©volutionnĂ© notre manière d’analyser les donnĂ©es visuelles et textuelles. Ă€ tel point, que ces mĂ©ga-modèles ont Ă©tĂ© labellisĂ©s « Foundation Models Â» par l’universitĂ© de Stanford, supposant leur caractère inĂ©vitable dans l’évolution de l’IA et masquant les efforts de recherche sur des alternatives plus frugales.

« Le recours Ă  ces “super IA” entraĂ®ne une perte de propriĂ©tĂ© au profit des gĂ©ants du numĂ©rique, renforçant encore leur hĂ©gĂ©monie. Â»
Théo Alves Da CostaManager Data Science, Ekimetrics

Mais chaque mĂ©daille a son revers et ces mĂ©ga-modèles sont aujourd’hui vivement critiquĂ©s pour leurs externalitĂ©s nĂ©gatives. Pour fonctionner, ils ont en effet besoin d’immenses quantitĂ©s de donnĂ©es, Ă©tiquetĂ©es comme base d’apprentissage. Leur traitement nĂ©cessite une puissance de calcul colossale, tandis que leur architecture complexe implique des entraĂ®nements très longs. Au-delĂ , l’augmentation de l’échelle rend plus opaque que jamais la comprĂ©hension des dĂ©cisions prises par ces rĂ©seaux de neurones. Autant de caractĂ©ristiques qui en font des modèles extrĂŞmement Ă©nergivores, coĂ»teux et risquĂ©s, c’est-Ă -dire inaccessibles pour 99,9 % des entreprises. Sans compter que le recours Ă  ces « super IA Â» entraĂ®ne une perte de propriĂ©tĂ© au profit des gĂ©ants du numĂ©rique, renforçant encore leur hĂ©gĂ©monie.

Certes, ces modèles offrent des résultats intéressants, voire remarquables, mais dans 90% des cas seulement. Cette insécurité oblige les entreprises utilisant tout ou partie de ces modèles, à aller chercher les 10 % manquants, souvent par le biais de traitements manuels, soit une perte de temps colossale et un coût additionnel à la clé.

Les rĂ©seaux de neurones : un modèle parmi d’autres

Si les potentialités offertes par les réseaux de neurones sont réelles et bouleversent déjà certains pans de notre vie par l’analyse d’images et de textes, ceux qui écrivent que l’IA sera bientôt capable d’évoluer comme un être humain ont pris beaucoup trop d’avance. Le terme même d’IA, rappelons-le, est déjà un fantasme, dont l’amalgame avec la notion d’intelligence humaine conduit souvent à une exagération de ses capacités et à des raccourcis trompeurs.

En attendant, ses externalités négatives continuent de polluer sa réputation et freinent son adoption dans l’entreprise. Il est donc grand temps de rappeler que les réseaux de neurones ne sont qu’un modèle algorithmique parmi d’autres. Certaines alternatives sont souvent bien plus propices aux besoins réels des entreprises.

Certes, plus la donnĂ©e sera non structurĂ©e, plus le recours Ă  ces modèles complexes sera recommandĂ©. Mais traiter de l’image ou du texte n’est que rarement la prioritĂ© des entreprises. Les rĂ©seaux de neurones ne sont pas nĂ©cessairement la meilleure solution pour rĂ©pondre aux problĂ©matiques mĂ©tiers les plus courantes : obtenir des prĂ©dictions sur les ventes, optimiser les process opĂ©rationnels et la logistique, rĂ©duire son impact environnemental, amĂ©liorer les recommandations produits, mieux connaĂ®tre ses clients, adapter son marketing, etc. Des attentes qui nĂ©cessitent le recours Ă  des donnĂ©es structurĂ©es, disponibles dans les systèmes d’information de l’entreprise. Lorsqu’elles sont peu nombreuses, celles-ci peuvent ĂŞtre intĂ©grĂ©es dans des modèles algorithmiques performants, capables de tourner sur un simple ordinateur portable !

Vers une plus grande sobriété de l’IA et de la data

« Les modèles qui tournent sur des donnĂ©es structurĂ©es et peu nombreuses sont beaucoup moins Ă©nergivores, moins opaques, plus rapides, moins coĂ»teux et surtout, ils rĂ©pondent Ă  une problĂ©matique mĂ©tier prĂ©cise. Â»
Théo Alves Da CostaManager Data Science, Ekimetrics

C’est donc bien de frugalitĂ© dont il s’agit ici : faire mieux avec moins. La première règle sera tout simplement d’éviter au maximum de recourir aux modèles complexes et de toujours viser la simplicitĂ© dans ses projets d’IA. La plupart des entreprises ne disposent pas, de toute façon, des millions de donnĂ©es nĂ©cessaires pour profiter pleinement d’un rĂ©seau de neurones, mais de seulement 1 000 Ă  100 000 points. Ă€ titre de comparaison, GPT-3 intègre 175 milliards de paramètres et a Ă©tĂ© entraĂ®nĂ© sur 355 milliards de mots !

L’IA peut-elle alors rĂ©ellement aider les dirigeants Ă  atteindre leurs objectifs business ? La rĂ©ponse est oui, bien entendu, et la solution se trouve dans cette nĂ©cessaire frugalitĂ©, que celle-ci soit forcĂ©e par manque de points de donnĂ©es ou de moyens, ou par choix, pour rĂ©duire son empreinte numĂ©rique ou allĂ©ger ses coĂ»ts. Les modèles qui tournent sur des donnĂ©es structurĂ©es et peu nombreuses sont beaucoup moins Ă©nergivores, moins opaques, plus rapides, moins coĂ»teux et surtout, ils rĂ©pondent Ă  une problĂ©matique mĂ©tier prĂ©cise.

Il est temps de changer notre regard sur l’IA, de sortir d’une image fantasmée pour se diriger vers une vision très opérationnelle, dans laquelle cette technologie vient soutenir l’intelligence humaine dans tous les métiers de l’entreprise. Cette approche frugale de l’IA est aujourd’hui le meilleur moyen d’allier performance et responsabilité.

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