Guillaume Poupard, Homo Cybernatus

Le président de l’Agence nationale de la sécurité des sécurités des systèmes d’information est sorti de l’ombre avec son arrivée à la tête de celle-ci, en 2014. Son parcours professionnel montre que celle-ci ne devait rien hasard.

New York Convention Center, Eurodisney, un jour de juillet 2016. Au milieu de gamins à pizzas assis dans des Fat Boy, et de jeunes sirotant du thé matcha sur une bande son assez envahissante, un grand gars en pantalon de sport gris, t-shirt violet, runners fluos, discute, accroupi, ses coudes posés sur une table, avec trois ados. Avec eux, il entame une discussion à bâtons rompus dans la décontraction la plus totale. Pensant que c’était un thésard ou un jeune prof, là avec des élèves et des copains, je me dirige vers le stand pour y voir l’ambiance. Le grand gars se lève, se retourne… C’est Guillaume Poupard, directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi).

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Il était venu un jour de week-end en 2016, voir le stand de l’Anssi et discutait de manière informelle avec des jeunes se renseignant sur la cybersécurité lors de la Nuit du Hack. J’ai été totalement estomaquée. Je n’avais jamais vu un directeur général d’une grande administration aussi naturel, à l’aise avec des gamins d’une vingtaine d’années, discuter avec eux de manière aussi décontractée de cybersécurité.

Je me suis dit que Guillaume Poupard était différent des hauts fonctionnaires de l’État que mes interviews, surtout dans un secteur aussi sensible que la cybersécurité, m’avaient donné à rencontrer. J’ai voulu comprendre. Décoder un cryptologue… Beau défi, en vérité !

Guillaume Poupard a été nommé directeur général de l’Anssi par décret le 27 mars 2014. Il succédait à Patrick Pailloux, qui avait présidé à la création de cette Agence décidée d’après les conclusions du rapport du député Pierre Lasbordes sur la sécurité des systèmes d’information, en 2006. Il y a sept ans, le nouveau patron de l’Anssi avait 41 ans.

À l’époque, Guillaume Poupard est un illustre inconnu pour les médias. On s’interroge sur ce grand gars à l’allure juvénile, coiffé en brosse, ancien militaire qui succède à Patrick Pailloux, nommé directeur technique de la DGSE, au style sans concessions, parfois cassant.

De la cryptographie à l’Anssi

Guillaume Poupard, Polytechnicien et ingénieur en chef de l’armement, n’est pourtant pas un inconnu dans le cercle fermé de la sécurité des systèmes d’information. Passionné par la cryptographie, il soutient en 2000, âgé de 27 ans, une thèse de cryptographie à L’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm sous la direction de Jacques Stern. Une machine Enigma en parfait état, protégée par une vitrine de verre, qui trône en bonne place sur son bureau dans l’aile historique des Invalides, atteste de cette passion. Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va…

Guillaume Poupard, en ouverture de l'édition 2016 des Assises de la Sécurité.

Après sa thèse, Guillaume Poupard poursuit une carrière de militaire de haut vol dans la sécurité de l’information. Il est expert, puis chef du laboratoire de cryptographie de la Direction centrale de la sécurité des Systèmes d’Information (DCSSSI), devenue l’Anssi en 2009. Il rejoint ensuite le ministère de la Défense, et devient en novembre 2010 responsable du pôle « sécurité des systèmes d’information » au sein de la Direction générale de l’Armement.

Le petit monde de la cybersécurité s’interroge sur les capacités de ce gaillard aux allures d’éternel adolescent, ancien militaire issu du monde du secret, à faire passer les messages clefs, et à relever les grands défis de la cybersécurité. Il est attendu au tournant, et il le sait. C’est un peu vite oublier – il n’en parle d’ailleurs jamais – qu’il est diplômé en psychologie, un DEUG de l’Université de Paris 8, fait par correspondance entre 1994 et 1997. Son jardin secret ? Ou un atout indéniable dans sa fonction ? Sans doute les deux, dont il sait remarquablement se servir, sans calcul. Tous ses interlocuteurs, grandes administrations régaliennes, politiques de tous bords, grands industriels, patrons de PME… et journalistes louent ses capacités à écouter, et à instaurer une relation de confiance.

Son allure juvénile à la prise de ses fonctions est rapidement compensée par une barbe naissante de quelques jours qu’il arbore ou non selon les conférences et les interventions. Cette barbe de « hipster » est un vrai mystère pour les journalistes cyber, qui font des pronostics sur les jours « avec » ou « sans barbe », comme pour le Capitaine Haddock dans « Coke en Stock ». Ce dont l’intéressé n’a cure.

Cordial, souriant, émaillant ses discours avec beaucoup d’humour et d’autodérision, ainsi que de formules familières qui font mouche, il réussit à se mettre dans la poche à la fois les administrations, les grands industriels, les petits patrons et le grand public.

Six ans plus tard, la cybersécurité est devenue un sujet de société et grand public, « hype », qui s’invite dans toutes les émissions à succès, les polars, les scénarios de films ou de séries. Des vidéos de l’Anssi parodient la série à succès « le Bureau des Légendes » de Canal Plus. Guillaume Poupard est de tous les JT, toutes les matinales de l’info, dès qu’une attaque informatique d’ampleur a eu lieu ou que l’Anssi lance une grande opération.

Dans notre jargon de journaliste, Guillaume Poupard est « un bon client », cordial, ouvert, drôle, ferme quand il le faut, martelant avec une force de conviction certaine la nécessité de promouvoir une cybersécurité française européenne dont il se fait le promoteur ardent. « Le DG » sait plaire, convaincre, et en est parfaitement conscient. 

Faire sortir la cybersécurité de son carcan technique

Il sait aussi faire avancer des sujets qui font sortir la cybersécurité de son carcan technique, et lui donnent sa place dans l’économie et le débat social : la place des femmes dans la cybersécurité – il a ainsi préfacé avec enthousiasme le livre « Cyberwomen, des parcours hors normes, une filière d’avenir », Trophée Coup de Cœur du FIC 2020 –, la formation, la place de la cybersécurité « au cœur de la cité » sont autant de sujets où il positionne l’Agence comme un acteur de référence. 

Grâce à lui, l’Anssi est devenue un acteur de premier plan de la politique et de l’économie française. Mission accomplie pour cet ancien militaire dont la décontraction, la sympathie qu’il suscite, les évidentes capacités à communiquer des messages vrais, simples et clairs, ne doivent pas faire oublier que c’est l’un des hommes les plus trapus dans son domaine.   

Car Guillaume Poupard est aussi, dans ce cénacle de hauts fonctionnaires, un des rares à savoir tisser par ses capacités de négociateur et d’empathie, des liens forts en Europe et à l’international, un atout certain dans ses fonctions. Il souligne ainsi souvent la qualité du dialogue avec son homologue du BSI allemand et apparaît, sans se forcer, comme l’homme clef de la cybersécurité en Europe.

À propos de l’auteur : Sylvaine Luckx est journaliste depuis plus de 30 ans. Diplômée de Science Po Paris (Relations internationales) en 1986 et du DESS des Nouveaux médias de Paris Dauphine en 1987. Elle a travaillé pour IMT Atlantique (Telecom Bretagne) dont elle a développé le Bureau Carrières, en étant en parallèle grand reporter et chef de rubrique pour la revue Thalassa. Sylvaine est aussi ancien officier de Marine de la RCC (Réserve Citoyenne Cyber au grade de Lieutenant de Vaisseau). Rédactrice en chef de Mag Securs pendant 5 ans elle a aussi publié avec Alain Zimeray en 2020 le livre « Cyberwomen, des parcours hors-norme, une filière d’avenir ».

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