Assises de la sécurité : les premières leçons à tirer de la guerre en Ukraine

L’édition 2022 restera indubitablement marquée du sceau de la guerre en Ukraine. Outre les groupes mafieux et escrocs de tout poil, l’origine de la menace cyber évolue. Le domaine s’est fait champ de bataille entre États dont les civils et les entreprises sont au moins victimes collatérales.

La vingt-deuxième Ă©dition des Assises de la sĂ©curitĂ© a ouvert ses portes ce mercredi au centre de confĂ©rences Grimaldi de Monaco. Après une crise sanitaire, Ă©conomique et aujourd’hui Ă©nergĂ©tique, ce sont les consĂ©quences de l’invasion de l’Ukraine qui Ă©taient dans tous les esprits. La plĂ©nière Ă©tait animĂ©e par Guillaume Poupard, le directeur gĂ©nĂ©ral de l’Anssi sur le dĂ©part, ainsi que par Christian-Marc Lifländer, directeur de la section cyberdĂ©fense de l’OTAN et Thierry Auger, le CIO et Group CISO du groupe Lagardère, prĂ©sident des Assises 2022.

L’électrochoc qui a sorti l’OTAN de sa mort cérébrale

Le reprĂ©sentant de l’OTAN a immĂ©diatement posĂ© les enjeux de la cyber en 2022 : « nous faisons face Ă  de profonds changements et la cyber joue un rĂ´le clĂ© aujourd’hui. On a pu voir que la cyber a jouĂ© un rĂ´le central dans la guerre en Ukraine, afin de dĂ©truire les capacitĂ©s de communication de l’Ukraine et mener des campagnes de dĂ©sinformation. Nous avons observĂ© des campagnes de diffusion de malware de type Data Wiping dont certaines ont dĂ©passĂ© les frontières de l’Ukraine. L’attaque sur le rĂ©seau satellitaire Viasat a touchĂ© de nombreux utilisateurs dans toute l’Europe. Il y a aussi eu des attaques sur le rĂ©seau Ă©lectrique ukrainien qui ont Ă©chouĂ©. C’est aussi un avertissement sur la sĂ©curitĂ© des infrastructures des pays qui apportent leur soutien Ă  l’Ukraine Â».

Outre une prise de conscience du rôle éminemment stratégique de la cybersécurité, le responsable de l’OTAN a appelé à une intensification de la coopération internationale et à l’adoption d’une approche plus proactive de la sécurité. Puisque la menace est impossible à éradiquer complètement, les États et les entreprises doivent accroître leur résilience. Mais il convient aussi de multiplier les coopérations entre États et entre le public et le privé pour faire front.

Très politique, Christian-Marc Lifländer a aussi rappelĂ© qu’il ne fallait pas brader les enjeux Ă  long terme au profit de dĂ©cisions Ă  court terme. Un avertissement qui porte sur le choix des partenaires des EuropĂ©ens dans le monde de l’énergie, dans l’exportation de technologies avancĂ©es comme l’IA, ou encore l’achat de technologies 5G Ă©trangères. « Il faut reconnaĂ®tre que nos choix Ă©conomiques ont des consĂ©quences pour notre sĂ©curitĂ© et que la libertĂ© est plus importante que la libertĂ© des Ă©changes commerciaux Â», a-t-il assĂ©nĂ©.

Thierry Auger, prĂ©sident de l’édition 2022 des Assises de la sĂ©curitĂ© a soulignĂ© : « un groupe comme Lagardère se compose de grosses structures comme de plus petites et nous avons besoin de l’Anssi ; nous avons besoin de l’accompagnement de l’Europe pour toutes ces structures. Cet accompagnement par des responsables sectoriels, la mise Ă  disposition de rĂ©fĂ©rentiels de sĂ©curitĂ© est extrĂŞmement importante. En parallèle, nous avons besoin d’une visibilitĂ© sur ce qui se passe au niveau international. En externalisant certaines fonctions, les grandes entreprises ont parfois perdu de la visibilitĂ©. Il faut aujourd’hui changer de dynamique, intĂ©grer dans nos analyses de risque de nouvelles donnĂ©es. La guerre en Ukraine nous a bien montrĂ© que nous n’étions pas assez attentifs Ă  certaines choses Â».

Le CISO du groupe Lagardère a notamment Ă©voquĂ© une attaque par Wiper sur une des filiales du groupe en Europe de l’Est et une demande de rançon de 20 millions de dollars pour des donnĂ©es qui n’avaient mĂŞme pas Ă©tĂ© exfiltrĂ©es par les attaquants avant leur effacement…

Photo de Christian-Marc Lifländer, directeur de la section cyber défense de l’Otan, Guillaume Poupard, directeur général de l’Anssi, et Thierry Auger, RSSI groupe de Lagardère, réunis pour une table ronde animée par Florence Puybareau, directrice de la communication et des contenus de DG Consultants.
Christian-Marc Lifländer, directeur de la section cyber défense de l’Otan, Guillaume Poupard, directeur général de l’Anssi, et Thierry Auger, RSSI groupe de Lagardère, réunis pour une table ronde animée par Florence Puybareau, directrice de la communication et des contenus de DG Consultants.

Un autre fervent dĂ©fenseur du renforcement de la coopĂ©ration internationale, c’est Guillaume Poupard. Le directeur gĂ©nĂ©ral de l’Anssi a bien soulignĂ© que la cybersĂ©curitĂ© n’est pas une problĂ©matique franco-française et que la coopĂ©ration au niveau de l’Europe et de l’OTAN n’est plus une option : « dans les annĂ©es Ă  venir, nous aurons un enjeu très fort ; c’est celui de changer d’échelle dans de nombreux domaines. On ne commence pas aujourd’hui, mais c’est ce changement d’échelle qui nous permettra d’atteindre l’objectif d’apporter Ă  chacun les moyens de se protĂ©ger Â».

Guillaume Poupard esquisse les chantiers futurs de l’Anssi

Le responsable a Ă©grainĂ© une mosaĂŻque de domaines sur lesquels la France devait « changer de braquet Â». La rĂ©glementation, domaine fĂ©tiche du directeur gĂ©nĂ©ral de l’Agence, est un chantier bien avancĂ© en France et en Europe. La directive NIS 2, adoptĂ©e au niveau europĂ©en, doit maintenant ĂŞtre transposĂ©e dans le droit français. L’autre chantier cyber oĂą il reste le plus Ă  faire est sans doute celui de la prĂ©vention.

La rĂ©glementation a jouĂ© son rĂ´le clĂ© auprès des OIV et des OSE, mais il faut agir auprès des collectivitĂ©s locales, PME et ETI, encore bien trop souvent dĂ©munies face au risque cyber : « demander Ă  ces acteurs de mener une analyse de risque et d’homologuer leurs systèmes, on se heurte Ă  un mur d’incomprĂ©hension. Dans quelques semaines, nous allons lancer Mon Service SĂ©curisĂ©, un service en ligne très simple qui vise Ă  guider notamment les acteurs publics, les collectivitĂ©s Â». Ce futur site vise le pragmatisme et la simplicitĂ© pour sĂ©curiser les services en ligne des municipalitĂ©s, le cĹ“ur de cible de cette action. Celui-ci est en cours de crĂ©ation par une start-up d’État du programme Beta.gouv.

Parmi les autres chantiers Ă©voquĂ©s par Guillaume Poupard figurent les rĂ©fĂ©rentiels de sĂ©curitĂ© destinĂ©s Ă  l’industrie, ainsi que le vĂ©ritable serpent de mer qui rĂ©apparaĂ®t rĂ©gulièrement depuis une dizaine d’annĂ©es, le cloud souverain. La position du patron de l’Agence est pour le moins tranchĂ©e : « il y a une injonction Ă  choisir son camp entre celui des Gaulois rĂ©fractaires, dĂ©fenseurs d’un cloud conçu en France par des bons Français, et ceux qui considèrent que ce secteur est totalement mondialisĂ© et que toute dĂ©marche souveraine est vouĂ©e Ă  l’échec et critique vis-Ă -vis des accords commerciaux. Il y a un juste milieu Â».

Si le directeur gĂ©nĂ©ral de l’ANSSI estime qu’il faut bien cultiver une obsession de la souverainetĂ© europĂ©enne dans le domaine du numĂ©rique, de plus en plus le support de tous les autres secteurs, Guillaume Poupard a une dĂ©finition de la souverainetĂ© bien Ă  lui : « la souverainetĂ© c’est pouvoir dĂ©cider de son avenir et ne pas monter les uns contre les autres. Il faut une approche très pragmatique et ambitieuse, pousser les start-up, les chercheurs, les industriels et avoir une approche technologique qui soit la plus rationnelle possible. Dans le domaine du cloud, nous nous sommes posĂ© la question de cette rationalitĂ© et c’est ce qui a abouti Ă  SecNumCloud Â».

Guillaume Poupard a Ă©voquĂ© diverses autres actions Ă  mener, notamment au niveau territorial Ă  l’image de la crĂ©ation de 12 CSIRT rĂ©gionaux, du besoin de parler cyber au plus grand nombre et enfin de cultiver les Ă©cosystèmes en rĂ©gion notamment des campus en rĂ©gion pour reproduire le succès du cyber campus parisien.

Jusqu’à quand Guillaume Poupard sera-t-il aux commandes de l’Anssi pour mener Ă  bien tous ces chantiers ? Le « Monsieur CybersĂ©curitĂ© Â» de l’État français est restĂ© muet sur le sujet.

Pour approfondir sur Cyberdéfense