Douche froide dans le monde Itanium : Intel revoit en profondeur ses plans pour "Kittson" (partie 1)

Alors que le beau temps semblait de retour dans le monde Itanium, avec un lancement réussi de l'Itanium Poulson, des performances en hausse et le retour d'Oracle sur la plate-forme, Intel vient de jeter un froid en annonçant l'abandon des principales innovations annoncées pour la prochaine génération de puces Itanium, nom de code "Kittson". Le revirement de trop ?

C’est reparti pour un tour… Alors que le lancement de Poulson semblait avoir remis la roadmap Itanium sur les rails, Intel vient de jeter un seau d’eau glacé sur les espérances des utilisateurs de sa puce d’entreprise 64 bit qui, rappelons le, est née de la collaboration entamée par HP avec Intel au milieu des années quatre-vingt-dix, à l’époque où Lew Platt dirigeait la firme fondée par Bill Hewlett et Dave Packard. 

Intel a en effet très discrètement annoncé sur son site avoir tiré un trait sur les principales améliorations attendues pour la prochaine génération de puces Itanium, connue sous le nom de code Kittson. De quoi replonger le monde Itanium dans l’incertitude. 

Au début était une architecture révolutionnaire 

Itanium a été conçu pour succéder aux puces PA-Risc développées à la fin des années 1980 par HP pour remplacer les puces 680x0 de Motorola dans ses stations de travail. L’histoire veut qu’HP ait eu des inquiétudes sur les capacités des architectures RISC à évoluer et qu’il se soit inspiré des travaux de recherche entamés dès le début des années 1980 par les milieux universitaires sur le traitement parallèle des instructions. Ces travaux, menés notamment par Josh Fisher et son équipe à Yale ont donné naissance aux architectures VLIW (Very Long Instruction Word). Fisher a fini par rejoindre HP en 1990 après la faillite de sa société, MultiFlow. 

Ironiquement, l’un des premiers processeurs VLIW n’a pas été américain mais russe. L’Elbrus 3 a été conçu en 1986 par le Moscow Center of SPARC Technologies. Intel a aussi investi dans la technologie dans le courant des années 1980 et produit l’Intel i860, lancé en 1989. L’occasion d’un douloureux apprentissage des défis uniques posés par les architectures VLIW, qui demandent notamment des compilateurs optimisés à même d’effectuer des prédictions et des ordonnancements d’instructions précis. L’immaturité des compilateurs de l’époque a largement conduit à l’échec de la ligne i860, les applications n’étant pas à même de tirer parti des performances théoriques du processeur. 

C'est Lew Platt, alors CEO d'HP, qui a lancé le développement de l'architecture Itanium en collaboration avec Intel

La ligne i860 a donc connu une fin funeste au milieu des années quatre-vingt-dix, mais l’expertise accumulée par Intel a sans doute intéressé HP. Le CEO de l’époque, Lew Platt, a ainsi décidé de s’allier avec le fondeur pour co-développer l’architecture qui allait devenir IA-64. Dès 1989, HP s’était lancé dans le développement d’une architecture pour remplacer ses puces PA-Risc. Les laboratoires d’HP avaient développé une nouvelle architecture, baptisée EPIC (Explicitly parallel instruction computing) dérivée des architectures VLIW. Estimant risqué et coûteux de développer seul une nouvelle architecture propriétaire, Platt a pris la décision de s’allier avec Intel afin de développer une nouvelle ligne de processeurs basée sur EPIC. L’idée était alors tout simplement de développer le successeur des architectures CISC x86 et de faire d’Itanium la nouvelle architecture processeur ouverte du marché. Platt n’avait sans doute à l’époque aucune idée des difficultés qui allaient plomber le projet et des errements stratégiques à venir d’Intel. 

Intel / HP : des partenaires aux intérêts divergents 

Lorsque les deux partenaires s’allient pour développer l’architecture EPIC, la roadmap produit prévoit une première puce pour 1998, le Merced. L’enthousiasme est alors tel que plusieurs constructeurs décident de porter leurs OS sur la nouvelle puce Intel/HP (un mouvement qui les amènera pour la plupart à abandonner leurs architectures matérielles propriétaires). On peut ainsi légitimement estimer que le pari de porter leurs OS Unix sur IA-64 a conduit Compaq et SGI à enterrer les développements des puces Alpha et MIPS. D’autres se sont révélés excellents au jeu du poker menteur. IBM, SCO, Sequent et Intel avaient ainsi décidé d’unifier leurs OS dans le projet Monterey. Le projet sera abandonné en 2000 et la rupture des accords servira de base à SCO pour une bataille juridique d’ampleur avec Big Blue. Ce dernier pariant d’un côté sur son architecture Power et de l’autre sur Linux. Sun, qui un temps s’était lancé dans le portage de Solaris sur IA-64, finira par rompre bruyamment avec Intel en 2000, avant de se reconcentrer sur son architecture Sparc.

AMD et son Opteron ont largement contribué à faire dérailler le bel édifice imaginé par HP et Intel pour Itanium

Il faut dire que le pari IA-64 a rapidement tourné au vinaigre pour les constructeurs. La première puce Itanium, à l’origine attendue pour 1998-1999, avait pour nom de code Merced et elle n’est finalement apparue qu’en 2001. Contrairement aux anticipations, ses performances initiales étaient loin d’être stellaires. Problème additionnel, comme dans le cas de l’i860, les compilateurs initiaux étaient aussi loin d’être au point. Résultat, seuls quelques milliers d’exemplaires du Merced ont été commercialisés, initialement pour servir de base au développement ou au portage d’applications pour le nouveau jeu d’instructions. Le premier vrai processeur Itanium commercial aura finalement été l’Itanium 2 (nom de code McKinley) lancé en juin 2002. L’Itanium 2 résout nombre des problèmes de jeunesse du Merced et ses performances sont enfin décentes. Mais le nouveau-né doit faire face à une nouvelle concurrence qui va sceller son destin. Pendant qu’HP et Intel bataillaient pour remettre le navire Itanium à flot, AMD a approché la question de l’informatique 64 bit par un angle imprévu. Le petit fondeur s’est en effet lancé dans le développement d’une série d’extensions 64 bit au jeu d’instruction x86 d’Intel, prenant le géant à revers. Intel se retrouve alors confronté à un double problème. D’un côté Itanium coûte plus cher que prévu à développer et son décollage tarde du fait de l’absence d’applications et de performances moyennes. En face, AMD vient menacer la franchise Xeon avec ses Opteron, dévoilés au Cebit 2003. 

La suite de l’histoire est connue. Pour éviter de se faire tailler des croupières sur son cœur de marché, Intel fera le choix de se reconcentrer sur les puces Xeon et sur le jeu d’instruction AMD64, reléguant le développement de l’Itanium au second plan. Une décision qui sera lourde de conséquences pour l’écosystème Itanium et pour HP, qui découvrira alors les pleines conséquences de son absence de contrôle sur son architecture. Car depuis près de 10 ans, Itanium est en quelque sorte devenu un processeur de second rang pour Intel, dont le développement doit se poursuivre du fait des accords contractuels avec HP, mais qui ne bénéficie plus ni des dernières innovations ni des derniers processus de fabrication.  


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