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Les généralistes de l'informatique vont-ils tuer les ingénieurs réseau ?

Les tâches des ingénieurs réseau ont changé : on est passé du sertissage des câbles à la gestion du trafic entre VM. Et le tout-logiciel annoncé par le SDN promet encore d'autres bouleversements. Dans ce contexte, l'ingénieur réseau a-t-il encore un rôle à jouer ? Oui. Indubitablement.

Il y a vingt ans, Leon Adato savait qu'il était ingénieur réseau : il comprenait jusqu’à la couche matérielle physique, il savait apprécier la distance maximale d'une ligne avant qu’elle ne subisse une atténuation trop forte et il savait configurer un grand nombre de cartes et d'interface sur un vaste éventail de systèmes d'exploitation.

Ah, 1995... Le bon vieux temps où le World Wide Web balbutiait, où la messagerie faisait son apparition et où le modem 56 Kbits/s n'était encore qu'une illusion !

Aujourd'hui, il règne un certain flou sur les compétences que doit montrer un ingénieur réseau. Qu'il s'agisse de réseaux programmables (SDN), de DevOps ou d'intégration Cloud, les nouvelles technologies réinventent le rôle de l'ingénieur. Avec l'effondrement progressif des silos traditionnels, certains services informatiques cherchent des généralistes, comme on les appelle, capables de passer confortablement d'un univers à l'autre : réseau, sécurité, systèmes, stockage et logiciels.

Mais au fond, tout cela n'est peut-être qu'une erreur stratégique.

Les ingénieurs et les experts soutiennent que les postes d'ingénieur réseau spécialisé sont indispensables. Ils admettent que les rôles et les responsabilités du métier vont s'étoffer et changer, mais il n'en reste pas moins que ces compétences doivent s'appuyer sur une parfaite connaissance du fonctionnement d'un réseau.

« Les professionnels du réseau sont à l'aube d'un changement radical », affirme Leon Adato qui, avec ses dizaines d'années d'expérience d'ingénierie, est devenu un geek invétéré et un évangéliste technologique chez SolarWinds, éditeur de logiciels de surveillance réseau. « Les SDN, l'Internet des objets, le Cloud et le Cloud hybride, sans compter les exigences de sécurité qui vont de pair, influent comme jamais sur l'envergure des réseaux et le volume des données qui y transitent. »

Adaptation et réaction aux nouvelles tendances

Si les principales responsabilités des ingénieurs réseau – conception, compréhension, implémentation et gestion du matériel et des logiciels – restent essentielles, les capacités d'ajustement et d'adaptation aux nouvelles technologies sont devenues des qualités métier tout aussi importantes.

« Si vous me demandez aujourd'hui ce qui fait de moi un professionnel des réseaux, je ne vais pas vous dire que c'est ma capacité à installer et à intégrer un commutateur en moins de 20 minutes », explique Leon Adato. « Je sais tout cela bien sûr, mais je suis (également) mentalement prêt pour la suite. »

Les informaticiens de demain pourront probablement encore définir le rôle d'ingénieur réseau, avec quelques réserves, cela va sans dire.

« Remontons dans le temps, disons d'une dizaine d'années, et observons un ingénieur réseau "traditionnel". Même s'il est simplement question de la couche 2 de commutation et de la couche 3 de routage, l'affaire est assez complexe », affirme Keith Barker, formateur et consultant chez IT trainer CBT Nuggets. « Et dans les grandes entreprises comme Google ou AT&T, il est tout à fait possible de faire carrière comme ingénieur réseau à plein temps, au sens classique du terme. »

Keith Barker ajoute toutefois que la définition de l'ingénieur traditionnel a considérablement évolué en 2015 et ce, dans la plupart des entreprises.

« J'ai cherché "ingénieur réseau" sur Monster, et j'ai découvert que les entreprises à la recherche d'un ingénieur réseau dressent une liste interminable d'exigences », explique-t-il.

Les tâches qui jadis consistaient à mettre en service une liaison à relais de trame ou à sertir des câbles se sont développées pour désormais englober des responsabilités telles que l'intégration d'environnements virtuels, le traçage de liens SD-WAN et, parfois, l'écriture de code.

D'après Keith Barker, « même si un ingénieur réseau n'est pas à proprement parler un spécialiste des systèmes d'exploitation ni un administrateur Windows, il reste fortement impliqué et doit connaître le fonctionnement des protocoles. Un ingénieur réseau doit connaître les systèmes, les systèmes d'exploitation, les serveurs et les périphériques qui constituent le réseau. »

Ces connaissances resteront primordiales. Aucune entreprise ne peut se permettre une défaillance de son infrastructure réseau. Et alors que de plus en plus de périphériques sont connectés à Internet, les performances et le temps de fonctionnement du réseau dépendront des ingénieurs qui connaissent réellement les périphériques et les composants.

Pression accrue due à la virtualisation

Que se passe-t-il, alors, lorsqu'un grand nombre de ces composants réseau sont virtualisés et que les logiciels remplacent intégralement ce qui demandait autrefois des câbles, des fils et des cadres métalliques ? Alors que la banalisation gagne du terrain dans le datacenter, les tâches autrefois spécifiques des ingénieurs réseau se résument à une corvée dupliquée à l'infini via l'automatisation.

« La tâche était déjà assez ardue pour ne pas avoir à la répéter », ajoute Leon Adato. « Maintenant, il suffit d'une image maître du serveur pour faire naître le tout. Pourquoi faudrait-il un responsable serveur pour cela ? Je n'ai qu'à aller sur Amazon Web Services et à cliquer sur deux ou trois cases à cocher ; le temps d'aller chercher un café, j'aurai un serveur Exchange. »

Johna Till Johnson, PDG et principal partenaire fondateur de Nemertes Research, souligne que c'est précisément ce type d'innovation technologique qui transforme l'ingénierie des réseaux.

« Il y aura toujours une place pour ceux qui connaissent les protocoles sur le bout des doigts et qui savent optimiser les performances et résoudre les problèmes », précise-t-elle. « Avec la virtualisation de l'infrastructure elle-même, il n'y a plus besoin de savoir configurer un système spécifique. En revanche, il faut toujours savoir quel réseau monter à la volée pour soutenir une fonction métier donnée. »

L'architecte réseau Nick Buraglio est très clair lorsqu'il évoque l'avenir. S'il admet parfaitement l'impact des nouvelles technologies, comme les SDN et la virtualisation des fonctions réseau, il explique qu'elles ne sauraient remplacer une équipe informatique dans la prise en main des détails pratiques de l'ingénierie réseau.

« J'aime utiliser l'analogie suivante : les voitures ont beau être sacrément sophistiquées, elles n'en restent pas moins des moteurs à combustion interne », dit-il. « Et peu importe la dose d'électronique que vous y injectez ; s'il n'y a plus d'experts en moteur à combustion interne, le jour où ils tomberont en panne, plus personne ne pourra les utiliser. »

Il en va de même avec les réseaux, d'après Nick Buraglio.

« On aura toujours besoin de quelqu'un qui maîtrise les rouages des protocoles et leur interaction », dit-il. « Vous pouvez cliquer sur un bouton toute la journée, n'est-ce pas ? Mais si, en arrière-plan, le programme correspondant à ce bouton est incorrect, quelqu'un devra pouvoir le corriger. Il pourra s'agir d'un développeur, mais également d'une personne ayant une compétence technique et comprenant le fonctionnement interne de cet équipement réseau. »

Forte demande pour les compétences de base

Les entreprises n'ont pas pour autant besoin d'employer des ingénieurs capables de tout connaître sur tout. Mais, d'après Nick Buraglio et ses confrères, la demande d'ingénieurs réseau – et non de généralistes de l'informatique – ne faiblit pas malgré le succès des topologies et des technologies axées sur les logiciels.

« Prenons, comme exemple, la mise en œuvre d'un grand réseau SDN au cours de laquelle quelque chose se passe mal. Votre équipe de premier niveau se contentera d'examiner le contrôleur », explique Nick Buraglio. « Quelqu'un s'apercevra que le contrôleur n'affiche pas ce que nous attendons, mais comment identifier l'origine du problème ? »

« Les interfaces de protocole peuvent évoluer, mais tant qu'il existera des réseaux, il faudra toujours avoir une connaissance plus ou moins approfondie du réseau, même dans les dix ans à venir », ajoute-t-il.

Leon Adato confirme que même si les services IT tiennent plus de rôles multidisciplinaires, les compétences liées aux activités réseau ne disparaîtront pas. D'après lui, la mise en réseau exigera même plus d'attention et de mobilisation.

« Que vous soyez un expert de la virtualisation, du stockage ou du DevOp, peu importe, vous devrez savoir ce qu'est un réseau. Ce ne sera pas une option, mais une réelle obligation. »

Peter Morrissey, responsable réseau à la Syracuse University (SU), s'appuie sur son expérience (il a commencé dans le métier au début des années 1990 après avoir renoncé à être travailleur social) pour déterminer le type d'ingénieur à recruter pour le réseau en pleine expansion de l'établissement.

« Pour un poste confirmé, je cherche une personne ayant une solide expertise de l'ingénierie réseau, mais j'avoue que je commence à m'intéresser aux connaissances en programmation », déclare-t-il. Pour lui, cette compétence deviendra incontournable si, un jour, l'établissement décide d'adopter un SDN. « « Même si je dirais que, pour l'instant, il n'y pas d'urgence ».

Maîtrise des fondamentaux de la conception réseau

Peter Morrissey explique que, parallèlement à l'évolution de l'architecture réseau de la Syracuse University, « il faudra faire appel aux ingénieurs réseau pour réaliser les réparations, ajouts et mises à niveau nécessaires ».

« Même si les SDN prennent de l'ampleur, il faudra toujours que quelqu'un comprenne les principes sous-jacents des réseaux », conclut-il.

D'après Amy Larsen DeCarlo, analyste en chef chez Current Analysis, cette demande persistera tant que l'équipement réseau existant s'appuiera sur les infrastructures informatiques des entreprises.

« Les entreprises ne se sépareront pas du jour au lendemain des équipements dont elles disposent et auront besoin de personnes capables de les gérer et de les utiliser, sans avoir à former quelqu'un d'autre », constate-t-elle.

Recruter de telles personnes n'est pas chose facile. La transformation réseau, initiée par les SDN, se produit au moment même où arrive sur le marché du travail une nouvelle génération d'ingénieurs - des hommes et des femmes plus intéressés par la découverte de la prochaine grande application iPhone que par le dépannage d'un routeur récalcitrant, remarque Johna Till Johnson de chez Nemertes.

Chart: Skills that boost salaries

Mais, cela ne se résume pas à une simple question de ports et de protocoles. Certains aspirants ingénieurs réseau n'ont pas plus la fibre logicielle, admet J. T. Johnson.

« Ce sera probablement l'un des défis majeurs que pose la Génération Y, car en matière de technologie, nous recherchons des compétences techniques, des capacités analytiques et des compétences relationnelles. Or, la génération actuelle ne présente pas ce type de profil », explique J. T. Johnson.

Keith Barker, de chez CBT Nuggets, propose un autre point de vue lorsqu'il affirme que « les ingénieurs plus jeunes seront naturellement amenés à gérer des technologies réseau résolument modernes comme la virtualisation et l'équilibrage de charge, tout comme les générations précédentes ont appris à utiliser des tables de routage et à configurer des commutateurs ».

« Mais cela implique une approche généraliste des réseaux et de l'informatique, à la fois vaste et superficielle », poursuit Keith Barker. Ce modèle soulève d'autres défis, autant pour l'ingénieur que pour l'employeur.

« Les employés devront lutter pour se faire reconnaître comme ressource précieuse pour leur entreprise », affirme-t-il. « Il leur faudra non seulement maîtriser les principes fondamentaux des réseaux, mais aussi pouvoir identifier les 5 ou 10 principaux domaines que les entreprises devront améliorer et veiller à ce qu'elles y soient préparées ».

Retrouvez cet article dans le 1er numéro de notre nouvelle publication dédiée aux DSI : la CIO Collection.

Dernière mise à jour de cet article : octobre 2015

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