Spécial sécurité : les fabricants d’arme et le monde du Non-Dit

Aujourd'hui, nos confrères de CNIS Mag, magazine spécialisé dans la sécurité des systèmes d'information, reviennent longuement sur deux histoires qui ont marqué la semaine : la paternité de Stuxnet et bien sûr le virus Flame. Existe-t-il une culture du secret ? Enfin, ils attirent notre attention sur les notes de services de la très sérieuse NSA. Des notes qui informent les employés de l’institution sur les précautions à prendre pour sécuriser un terminal mobile ou encore générer un PDF.

Sommaire :
1 - Les fabricants d’arme et le monde du Non-Dit
2 - Quand l’armurerie dit : « cher ! »
3 - NSA à votre service

1 - Les fabricants d’arme et le monde du Non-Dit
On nage en plein Van Vogt avec cet article de 5 pages publié dans le New York Times. Un papier haletant, écrit comme un roman d’espionnage, et qui décrit par le menu comment Stuxnet (nom de code « jeux olympiques ») serait sorti des labos des services secrets US, et « perfectionné » par les ingénieurs du Mossad. Le virus n’a pas été répandu pour frapper la centrale de Natanz, il a été injecté à coups de clefs USB, affirme l’auteur de l’article, David Sanger. Et si une souche s’est répandue dans le monde, c’est en raison d’un bug probablement introduit par les Israéliens. Sans ce défaut, l’attaque aurait été confinée et serait demeurée inconnue du grand public. La propagation de Stuxnet aurait donc suivi le chemin « inverse » que celui suivi par les virus traditionnels : du site infecté vers le reste du monde.

Bien entendu, cet impressionnant travail journalistique ne repose que sur des sources d’information anonymes, mais confirme notamment l’hypothèse d’un développement conçu à partir des centrifugeuses libyennes récupérées par les Américains (certains spécialistes du monde du renseignement avance l’hypothèse d’une intervention des services britanniques dans cette phase de l’opération). Décidée et commandée par le gouvernement Obama, la création de Stuxnet serait toutefois l’œuvre de l’administration Bush.

On s’oriente donc petit à petit vers une « officialisation » de la militarisation de codes d’attaques, du moins du côté US. Ce qui, d’un point de vue stratégique, est assez cohérent avec cette volonté de la Maison Blanche de mettre au pas les entreprises nord-américaines qui tentent de faire cavalier seul dans l’industrie de la barbouzerie : fabriquer, vendre ou utiliser des cyberarmes relève de la responsabilité de l’Etat et non d’intérêts privés ou d’entreprises jouant le rôle de cyber-affreux comme cela se passe dans d’autres pays.

Cette semi-officialisation de la paternité de Stuxnet soulève également d’autres questions, auxquelles il faudra bien un jour ou l’autre apporter des réponses. A tout hasard, celui de la « liberté de mouvement » des techno-barbouzes chargées de pondre le code agressif. L’on se rappelle notamment que l’une des caractéristiques de Stuxnet était d’arborer fièrement des certificats Verisign de Realtek et JMicron légitimes… certificats dérobés au cours d’un hack ayant frappé l’université de Taiwan. La préparation de l’attaque repose donc sur des méthodes de voyous, ce qui laisse donc planer un doute sur l’Etat ou les Etats suspectés être à l’origine de cette attaque : qu’il(s) ai(en)t pu autoriser des espions à « faire leur marché » au mépris des règles les plus élémentaires de respect des souverainetés nationales …

1 - Quand l’armurerie dit : « cher ! »
« Promis-juré, cette fois, c’est pas nous » disent non officiellement les services secret US : Flame, le virus-espion répandu dans les pays du Golfe, est bien une cyberarme, mais ne porterait pas l’estampille « made in USA ». Bizarre, vous avez dit bizarre ? Comme c’est pourtant étrange, cette communauté d’inspiration d’écriture entre Flame et les précédents virus Stuxnet et Duqu. Le premier Cert à avoir réagi et proposé un outil de détection anti-flame est le Cert iranien. Chat échaudé craint l’eau froide. Pourquoi un Cert ? Parce qu’aucun antivirus n’a pu, jusqu’à présent, détecter la présence de Flame. Pourtant, jusqu’à présent, ce sont les éditeurs d’antivirus, des civils donc, et des civils souvent étrangers au pays supposé d’origine de l’attaque, qui ont été les premiers à réagir lors des précédents Stuxnet et Duqu, les deux cyber-bombes officiellement reconnues comme telles. Des découvertes qui ont coûté cher aux cyberarmuriers qui espéraient bien conserver secrète leurs Techno-Durandal, et une absence de découverte qui pourrait bien coûter aussi cher aux éditeurs d’A.V.. Car Flame ne serait pas une rosière. Certains avancent que les composants de l’attaque pourraient bien avoir été détectés et ignorés durant plus de 5 ans. Un institut de recherche Hongrois affirme posséder une souche au moins depuis le début du mois de mai dernier, et lui donne le nom de sKyWIper, tout en publiant une étude de 64 pages sur le sujet. Chez F-Secure, Mikko Hyppönen bat sa coulpe et avoue « we were surprised to find that we already had samples of Flame, dating back to 2010 and 2011 »… Flame est officiellement demeuré au moins deux ans dans les tiroirs des chasseurs de vers, tueurs de troyens, traqueurs downloaders et d’autres horreurs binaires. Si encore il pouvait être arrivé à un éditeur de « passer à côté » de choses pareilles… mais plus d’une quarantaine d’industriels, de spécialistes, d’Über-gourous du code malicieux, de notables sorciers du code néfaste ? On peut comprendre qu’un virus très bien écrit puisse échapper aux regards de beaucoup. Mais de tous ? On ne peut s’empêcher de se rappeler les propos des patrons de Symantec à l’époque de la découverte publique des codes d’espionnages (flicware) des polices US « Magic Lantern » et « Carnivore » : « notre rôle de patriote nous obligera à ne rien révéler » disaient-ils en substance, estimant que le patriotisme américano-américain était un produit qui pouvait fort bien s’exporter en Europe comme les boîtes d’antivirus. La découverte tardive de Flame est-elle le résultat d’une omerta de certains chasseurs de codes malsains ? Dans tous les cas, l’affaire a des conséquences sur l’image de marque de la profession. Soit il y a eu collusion, soit il y a eu incompétence, soit il y a eu incapacité à communiquer.

Remember Thierry Zoller
Tout comme Stuxnet et Duqu, le désassemblage de Flame s’égrène par épisodes. Chaque chapitre comporte sa part de révélations, de suspens, de coups de théâtre. Les deux derniers en date portent l’estampille Microsoft. Flame montre carte blanche en exhibant un certificat Microsoft, lequel a, depuis, été révoqué. Des virus utilisant des certificats étrangers, c’était déjà le cas avec Stuxnet (voir article précédent). Mais là où la chose devient encore plus intéressante, c’est lorsque l’on s’aperçoit que Flame, par le truchement de deux modules baptisés « Gadget » et « Munch », parvient à monter une attaque Man in the Middle capable de détourner une machine tentant de se connecter à Microsoft Update. Tous les détails une fois de plus sous la plume d’Aleks, chercheur de l’équipe Kaspersky. Ce risque de détournement avait été évoqué il y a déjà plusieurs années par le chercheur Luxembourgeois Thierry Zoller. Ses recherches avaient notamment mis en évidence le manque de sécurisation des outils de mise à jour utilisés par quelques addwares assez intrusifs (Gator notamment), et il devenait alors légitime d’imaginer l’extension de cette méthode à des mécanismes plus perfectionnés et réputés inviolables. A commencer par le diffuseur de correctifs le plus connu au monde : Microsoft/Windows Update.

Si l’on en croit la démonstration des chercheurs de Kaspersky, Flame a donc profité de la journée portes ouvertes du « second mardi de chaque mois ». Ce mardi 8 mai, c’était pas ravioli…

Lorsque l’on rapproche cette information et le fait que l’on soupçonne l’existence de versions préhistoriques de Flame datant de plus de 2 ou 5 ans, et en admettant que les modules Gadget et Munch aient été parmi les premiers écrits, on peut donc en conclure que cette vulnérabilité « by design » du protocole Windows Update existe depuis autant de temps. Cette hypothèse semble logique, puisque les mécanismes de propagation d’un virus sont plus importants que la « charge utile » qu’il transporte et font partie des premiers codes écrits. La charge peut être changée, mais le moyen de voyager constitue la véritable marque génétique d’un vecteur d’infection. Services secrets de Technolombie 1, Microsoft 0, auteurs d’antivirus 0.

Much ado about nothing ?
Il serait inconséquent de tirer des conclusions à l’emporte-pièce à propos de Flame. Le code final est monstrueux (plus de 20 Mo disent les personnes l’ayant analysé), le secteur géographique de son emprise est limité, voire très ciblé, Flame ne représente que peu de danger pour les ordinateurs Européen, et il ne faut pas confondre les cris d’excitation bien compréhensibles des « reversers » en train d’autopsier ledit virus avec une alerte rouge carmin annonçant la fin du monde informatique. Mais on ne juge pas l’importance d’une arme aux nombres de victimes constatées sur un seul théâtre de conflit. Flame repose la question de la militarisation du code et de la protection des civils face à ce genre d’attaque. Flame fait s’interroger également sur le rôle de recherche que doivent assurer les Cert et les organismes de cyberdéfense gouvernementaux (Anssi notamment) en matière de détection, de lutte, d’information lors d’attaques de ce type. Le bruit que soulève Flame est en grande partie provoqué par des médias grand-public en quête de hits et de fréquentation. Il serait hâtif pourtant de jeter le réel danger que constitue Flame avec l’eau du bain de cette sur-médiatisation.

2 - NSA à votre service
On connaissait le « Patch Tuesday » de Microsoft, il faudra désormais compter sur les « Mitigation Monday » et autres notes de service de la NSA. Il s’agit de documents à usage interne destinés à sensibiliser les employés de cette administration aux risques et règles d’usage des TIC. Cryptome vient de mettre à disposition du public les plus récentes versions de ces documents utiles à tous, et qui mériteraient une traduction Française. Le premier s’intitule « Conseils de configuration de sécurité pour les appareils Apple sous noyau IOS 5 ». Tout chef d’orchestre informatique battu par les flots du Byod devrait imprimer et diffuser ladite notice…. Et on garde le logo de la NSA en frontispice du document, ça fait plus sérieux.

Le second Mitigation Monday date de juin 2009 mais s’avère toujours d’actualité. Il s’agit d’un recueil de conseils destinés à prévenir les risques d’attaques en « drive by download », conseils précédés d’un scénario d’attaque expliquant les risques qu’un surf mal tempéré peut occasionner. Aucun terme franchement technique, des mesures de bon sens et un « tour du monde des précautions à prendre » en 9 points rédigés de manière très claire, avec mise en exergue des bénéfices et des coûts (pas nécessairement financiers, mais également en termes de ressources) de chaque recette sécurité. L’Anssi devrait pouvoir demander un droit de reproduction, les bons conseils n’ont pas de frontières.

Le troisième document est plus spécifique, plus vertical, puisqu’il aborde la publication « propre » des fichiers PDF à l’aide d’Acrobat Pro X. Le document est court, et se limite en gros à conseiller la désactivation de Javascript et surtout de nettoyer le document original avant « pédéhefisation ». Ce sont souvent dans les détails cachés que se provoquent les fuites les plus mémorables.

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