Colin de la Higuera, SIF : Logiciels libres et cursus informatique au lycée et au collège

Pour les enseignants-chercheurs en informatique, ce n'est pas la priorité accordée aux logiciels libres par un projet de loi qui devrait faire débat, mais l'absence de moyens pour former leurs collègues des lycées et collèges. Faute – notamment – de reconnaître l'informatique comme une discipline à part entière. Sur ce point, « il est urgent de ne plus attendre », considère un rapport récent de l'Académie des sciences. Commentaires de Colin de la Higuera, président de la Société informatique de France.

Pour les enseignants-chercheurs en informatique, ce n'est pas la priorité accordée aux logiciels libres par un projet de loi qui devrait faire débat, mais l'absence de moyens pour former leurs collègues des lycées et collèges. Faute – notamment – de reconnaître l'informatique comme une discipline à part entière. Sur ce point, « il est urgent de ne plus attendre », considère un rapport récent de l'Académie des sciences. Commentaires de Colin de la Higuera, président de la Société informatique de France.

 Colin de la Higuera, professeur d'informatique à l'université de Nantes, président de la Société informatique de France (SIF)

LeMagIT.fr : Que pensent les enseignants en informatique, dont vous êtes, de la polémique déclenchée par la priorité accordée aux logiciels libres incluse dans le projet de loi sur la refondation de l'école ? 

Colin de la Higuera : Personnellement, ce qui fait peur, c'est le préjugé habituel : libre égale gratuit. Le même genre de préjugé laisse penser qu'une ressource dite « open » est systématiquement réutilisable. Ce qui est loin d'être le cas. Et qui fait d'ailleurs que la France a de la peine à s'inscrire dans le courant des open educational resources, un de mes dadas. Dans la notion de ressources ouvertes, il n'y a pas que la liberté d'accès à des contenus. Comment les partager ? Comment les utiliser ? Comment préparer un cours qui s'en inspire, sans risquer d'être taxé de plagiat ? Rien n'est vraiment clair. Du coup, il n'y a pas de réelle volonté de partager les contenus.   

LeMagIT.fr : Justement, les enseignants en informatique, habitués aux échanges open source, ne sont-ils pas mieux armés à cet égard ?

Colin de la Higuera : Les informaticiens ont plus de ressources disponibles sur internet, parce que la discipline s'y prête, beaucoup plus de cours filmés par exemple. Mais la loi – le manque de clarté de la situation – est la même pour eux. En Amérique, au Royaume-Uni, en Australie, on sait bien que contenu ouvert ne veut pas dire réutilisable d'emblée. Ils ont un terme pour cela : to brush. Nettoyer, vérifier ce qui est sujet à copyright. Même en Espagne et aux Pays-Bas, on fait mieux que nous en la matière. Préparer un contenu pédagogique a un coût, qui est pris en compte... ailleurs. Pas chez nous. Plus grave encore, voire scandaleux, le fait que ce débat sur l'utilisation du logiciel libre ait éclipsé celui qu'aurait dû lever l'amendement 118 présenté au Sénat pour l'article 26 du projet de loi concernant la formation à l'utilisation des outils et des ressources numériques.   

LeMagIT.fr : Scandaleux, pourquoi ?  

Colin de la Higuera : L'amendement en question reprenait l'idée que « l’éducation nationale ne doit pas se contenter de former des utilisateurs ». Et qu'il conviendrait d'élargir cet enseignement sur l’utilisation des outils et des ressources à une certaine compréhension des concepts de base de l'informatique, concepts qui sous-tendent l'essor du numérique. Et ce, de manière progressive, à l'école, au collège et au lycée. Ce que précisément préconise un récent rapport de l'Académie des Sciences au vu du retard pris par la France dans ce domaine. Mais à lire le texte intégral des débats au Sénat autour du projet de loi, c'est le rejet sans discussion sur le fond de l'amendement 118, et avec des arguments extrêmement légers, qui nous pose problème. Sous prétexte que les enfants sont des utilisateurs quotidiens d'Internet, qu'ils maîtrisent les outils bien plus vite et mieux que les adultes, les éduquer aux « formidables potentialités de l'Internet », n'est pas jugée nécessaire. Et élargir la formation aux concepts de base de l'informatique est estimé « peu réaliste au regard du temps qui pourra être consacré dans les programmes ».   

LeMagIT.fr : Ce rapport de l'Académie des sciences n'a-t-il donc eu aucun écho ? 

Colin de la Higuera : Rappelons que le rapport de l'Académie, publié en mai, a été rédigé avant la publication de la feuille de route du gouvernement sur le numérique de mars 2013. Une prise de position officielle qui semblait converger avec celle de l'Académie, en soulignant la nécessité de former beaucoup plus de professionnels compétents dans le domaine. Et en indiquant qu'une réflexion sur la place que doit prendre la science informatique, à tous les niveaux de l'enseignement, doit être engagée. Le problème n'est pas nouveau. Mais tant que l'informatique ne sera pas reconnue comme discipline à part entière, tant que la question n'est pas reprise par les grands médias, et n'a donc pas atteint le public, et tant que l'industrie du logiciel (voire du numérique) ne sera pas intervenue dans ce débat, il ne se passera pas grand chose. Cette inertie est particulièrement flagrante concernant la formation des enseignants, priorité absolue selon l'Académie des sciences, tout juste mentionnée dans la feuille de route du gouvernement sans plus de précision. Notre association prépare d'ailleurs un rapport à ce sujet, en guise de bilan de la première année de fonctionnement de l'option ISN (Informatique et sciences du numérique) proposée aux élèves de classes de terminales S. Un bilan de nouveau alarmant.   

LeMagIT.fr : Alarmant sous quel angle plus particulièrement ?

Colin de la Higuera : Force est de constater une forte disparité territoriale. Tout simplement parce que la question de la formation des enseignants n'a pas été prise en compte au niveau national. Même le dispositif d'habilitation, censé servir de garde-fou, fonctionne mal. Les inspecteurs d'académie suivent le processus, mais avec ou sans les universitaires de la discipline dans le coup. Dans certaines académies, les enseignants ont 200 heures de formation ; dans d'autres, aucune. Beaucoup d'enseignants volontaires ne sont pas déchargés, ils prennent sur leurs congés et n'ont pas le temps de se former correctement.   

LeMagIT.fr : Pour quand ce nouveau rapport ?

Colin de la Higuera : S'il est approuvé par le conseil d'administration de la SIF, il devrait être présenté en juin au ministère.

 

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