Sécurité de l’open source : bien plus qu’une histoire de financement

La vulnérabilité Log4Shell a non seulement mis sur le gril la sécurité de l’open source, mais également relancé le débat consacré à son financement, alors que les acteurs du secteur appellent de leurs vœux l’adoption du principe de responsabilité partagée.

« Log4Shell est un nouveau rappel que la relation entre les entreprises et l’écosystème open source est tout simplement brisĂ©e Â», dĂ©plorait sur Twitter Mike Milinkovich, prĂ©sident de la Fondation Eclipse, le 14 dĂ©cembre 2021, en pleine crise liĂ©e aux vulnĂ©rabilitĂ©s de Log4j2.

Mike Milinkovich rĂ©agissait en particulier aux nombreuses demandes des DSI auprès des fondations open source et des contributeurs souhaitant connaĂ®tre le niveau d’utilisation de la librairie Log4j dans leurs projets. Pire, plusieurs de ces contributeurs ont reçu des demandes de la part des dĂ©partements juridiques de certaines entreprises afin d’obtenir cette prĂ©cieuse information.

« Ce sont des entreprises qui rĂ©alisent des milliards de chiffres d’affaires, qui n’ont jamais contribuĂ© Ă  ces projets de quelque manière que ce soit Â», affirmait Mike Milinkovich, en colère. « Pas un seul commentaire, un seul patch, un seul dollar, ni mĂŞme un merci. Et pourtant, quand ça merde [“when the shit hits the fan”, en VO], le logiciel est dit “stratĂ©gique” ou “infrastructure critique” Â».

Rapidement, le fait que Log4j était maintenu par quelques personnes pendant leur temps libre, soutenues par trois sponsors, a été mis en avant par les commentateurs sur les réseaux sociaux et par des blogueurs.

« Lorsque l’on sait que la bibliothèque Log4j est dĂ©veloppĂ©e et maintenue par quelques dĂ©veloppeurs pendant leur temps libre, il est Ă©tonnant que les grands fournisseurs n’investissent pas plus de temps, d’efforts et d’autres ressources pour assurer la stabilitĂ© et la sĂ©curitĂ© de ces paquets Â», affirme Bryan Vermeer, Developer Advocate chez Snyk.

Une professionnalisation croissante de l’open source

Cependant, il ne faut pas croire que des amateurs maintiennent dans l’ombre tous les services critiques, selon les cadres de la fondation Eclipse.

« Nous ne sommes pas alignĂ©s sur le discours qui consiste Ă  dire que tous les problèmes que l’on a dans l’open source sont dus au fait qu’Internet repose sur trois volontaires travaillant dans leur garage au fin fond du Nebraska Â»
Gaël BlondelleVP, écosystème de développement, Fondation Eclipse

« Nous ne sommes pas alignĂ©s sur le discours qui consiste Ă  dire que tous les problèmes que l’on a dans l’open source sont dus au fait qu’Internet repose sur trois volontaires travaillant dans leur garage au fin fond du Nebraska Â», tranche GaĂ«l Blondelle, VP Ecosystème du dĂ©veloppement chez la Fondation Eclipse. « Il y a tout de mĂŞme beaucoup de personnes dans nos Ă©cosystèmes qui participent Ă  des projets open source parce qu’ils sont payĂ©s pour le faire Â», remarque-t-il.

D’ailleurs, le niveau d’investissement dans la sécurité aurait augmenté depuis l’occurrence de certaines failles, selon le VP écosystème de développement.

« Je pense que [la vulnĂ©rabilitĂ©] Heartbleed, en particulier, a fait qu’un certain nombre de projets mal aimĂ©s ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de ressources significatives. Il y a des choses Ă  faire en matière de sĂ©curitĂ©, mais aujourd’hui, l’écosystème open source y est quand mĂŞme majoritairement professionnel Â», considère GaĂ«l Blondelle.

Cette professionnalisation est largement due au fait qu’éditeurs et fournisseurs dĂ©veloppent ou s’appuient sur des projets open source, rappelle le prĂ©sident de la Fondation Eclipse. 

Ce n’est pas pour rien qu’en aoĂ»t 2021, Google a annoncĂ© qu’il investirait 10 milliards de dollars au cours des cinq prochaines annĂ©es « pour renforcer la cybersĂ©curitĂ©, notamment en dĂ©veloppant les programmes de zĂ©ro confiance, en aidant Ă  sĂ©curiser la chaĂ®ne d’approvisionnement des logiciels et en amĂ©liorant la sĂ©curitĂ© des logiciels libres Â». Une enveloppe de 100 millions de dollars ira directement dans la poche de fondations tierces, Ă  l’instar d’OpenSSF, filiale de la Linux Foundation. La firme de Mountain View a Ă©galement promis de former 100 000 citoyens amĂ©ricains dans diffĂ©rents domaines, dont la sĂ©curitĂ©. Au mĂŞme moment, Microsoft dĂ©fendait un plan de 20 milliards de dollars sur cinq ans pour les mĂŞmes raisons, en rĂ©ponse Ă  un rendez-vous avec le PrĂ©sident des États-Unis Joe Biden.

« De manière gĂ©nĂ©rale, je pense que les entreprises technologiques ont largement compris qu’elles devaient contribuer/supporter les projets dont elles dĂ©pendent. Ce n’est pas parfait, mais cela s’amĂ©liore certainement Â», disait Mike Milinkovich dans sa sĂ©rie de tweets.

Canonical et Red Hat font partie de ces entreprises qui ont construit leur activité sur la distribution, le support et l'amélioration de produits basés sur des projets open source.

« Ce que nous faisons chez Canonical, et ce que nous avons toujours fait depuis le dĂ©but, c’est que nous reconnaissons que la structure Ă©conomique [de l’open source] est importante et peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme une mesure du succès Â», affirme Massimiliano Gori, Product Manager for Cybersecurity Compliance, chez Canonical. « Quand vous tĂ©lĂ©chargez Ubuntu, vous pouvez effectuer une donation qui ira directement Ă  la communautĂ© et Ă  des projets communautaires. Nous ne sommes pas les seuls Ă  faire ça : d’autres entreprises participent financièrement Ă  l’open source de cette manière Â».

« Chez Red Hat nous travaillons en symbiose avec les communautĂ©s et les entreprises Â», avance Nicolas MassĂ©, Solution Architect chez Red Hat. « La symbiose c’est l’association Ă©troite de deux ou plusieurs organismes diffĂ©rents, mutuellement bĂ©nĂ©fique, voire indispensable Ă  leur survie Â», dĂ©finit-il. « Et c’est bien de cela qu’il s’agit : Red Hat travaille dans les communautĂ©s Ă  construire des logiciels innovants et les apporte Ă  ses clients sous une forme consommable par les entreprises. En Ă©change, nos clients nous reversent des souscriptions qui contribuent Ă  financer des postes de dĂ©veloppeurs dans les communautĂ©s. Et cette boucle vertueuse prend de l’ampleur annĂ©e après annĂ©e Â», vante-t-il.

Massimiliano Gori note, tout de mĂŞme, que l’écosystème du logiciel libre est plus divers que le laissent entendre les Ă©diteurs et les fondations. « Ne faisons pas de gĂ©nĂ©ralisation. L’élĂ©ment Ă©conomique est important, mais diffĂ©rentes personnes contribuent Ă  des projets ouverts pour diffĂ©rentes raisons. C’est la beautĂ© de l’open source. Un Ă©tudiant qui souhaite participer Ă  la conception d’un logiciel libre pour des besoins de recherche devrait ĂŞtre autant habilitĂ© qu’un dĂ©veloppeur qui cherche Ă  concevoir une solution open source Ă  usage commercial Â», note-t-il pour nuancer le propos.

Cela n’empĂŞche pas des dĂ©bats, des confusions ou des disputes autour de certains projets open source. Le problème ne serait pas forcĂ©ment les fonds allouĂ©s Ă  l’open source, mais leur rĂ©partition inĂ©gale, selon Randall Degges, responsable de la relation avec les dĂ©veloppeurs chez Snyk. Â« C’est un vrai problème. Les bibliothèques open source sur lesquelles les gens s’appuient ont souvent besoin d’être financĂ©es afin que les responsables aient suffisamment de temps Ă  consacrer Ă  la rĂ©solution des failles et Ă  la garantie de la stabilitĂ© et de la sĂ©curitĂ© de leurs applications Â», Ă©crivait-il dans un billet de blog publiĂ© en dĂ©cembre 2021. Dans le domaine de la sĂ©curitĂ©, le Français Strangebee, Ă©diteur du logiciel d’analyse theHive, a abandonnĂ© sa licence libre, car le nombre de contributions externes Ă©tait trop faible, malgrĂ© le succès du projet.

Un appel au financement, Ă  la contribution et Ă  la collaboration

Et justement le fait que ce ne soit pas parfait semble un euphémisme. En matière de cybersécurité, les fondations considèrent désormais important de convaincre toutes les entreprises, et pas seulement les éditeurs, les fournisseurs, les équipementiers, les ESN, de contribuer au code ou de participer financièrement.

« Les entreprises n’ont toujours pas compris qu’avec la numĂ©risation, elles sont aussi dĂ©sormais des entreprises technologiques et que leur dĂ©pendance Ă  l’open source est essentielle et doit ĂŞtre entretenue Â», ajoute Mike Milinkovich. « L’open source est gratuit comme l’adoption d’un chiot Ă  la SPA est gratuite. Après, vous devez en prendre soin. (En VO : “open source is free as in free puppies. You need to care of it”.) Â».

« L'open source est gratuit comme l’adoption d’un chiot Ă  la SPA est gratuite. Après, vous devez en prendre soin Â».
Mike MilinkovichPrésident, Fondation Eclipse

Après sa participation au sommet sur la sĂ©curitĂ© de l’open source organisĂ© par la Maison-Blanche en janvier 2022, l’Apache Software Foundation se fendait d’un commentaire en ce sens dans un billet de blog.

« L’ASF produit des logiciels pour le bien public. Nous nous engageons Ă  travailler avec la communautĂ© au sens large, y compris les consommateurs industriels et gouvernementaux de logiciels open source, pour trouver des moyens d’amĂ©liorer la sĂ©curitĂ© tout en adhĂ©rant Ă  “The Apache Way” Â», y Ă©crit Joe Brockmeier, Vice-prĂ©sident Marketing et PublicitĂ© chez la Fondation Apache (et accessoirement directeur Ă©ditorial des blogs chez Red Hat). 

Et Ă  GaĂ«l Blondelle d’ajouter que « dans ce contexte, les fondations ont un rĂ´le majeur. Nous [la Fondation Eclipse] sommes une organisation Ă  but non lucratif dont la mission est d’assurer la pĂ©rennitĂ© des projets dans un environnement favorable pour collaborer en matière de gestion du code, de formation et maintenant en matière d’administration de la sĂ©curitĂ© Â».

« Cela signifie que nous pensons que la voie Ă  suivre nĂ©cessitera une collaboration en amont des entreprises et des organisations qui consomment et expĂ©dient des logiciels open source. Il n’y a pas de “solution miracle” unique pour y parvenir, et il faudra que toutes nos organisations travaillent ensemble pour amĂ©liorer la chaĂ®ne d’approvisionnement open source Â», recommande l’ASF.

Oui, mais comment ? LĂ  non plus, pas de dispute.

« Si un projet est stratĂ©gique pour votre solution ou pour votre produit, vous devriez raisonnablement, en tant qu’organisation, financer ce projet directement ou indirectement pour limiter les risques Â», affirme GaĂ«l Blondelle.

« Si un projet est stratĂ©gique pour votre solution ou pour votre produit, vous devriez raisonnablement, en tant qu’organisation, financer ce projet directement ou indirectement pour limiter les risques Â».
Gaël BlondelleVP écosystème de développement, Fondation Eclipse

« Cela peut se faire en attribuant un dĂ©veloppeur, qui deviendra un contributeur au projet, en supportant financièrement les contributeurs ; cela peut ĂŞtre en devenant membre d’une fondation, par exemple la fondation Eclipse, afin qu’elle bĂ©nĂ©ficie de ressources qui permettent de mettre en place tous ces services pensĂ©s comme des “enablers” pour la communautĂ©, liste-t-il.

« Je pense que c’est la bonne hygiène Ă  avoir en tant que consommateur d’open source Â», note-t-il.

Bryan Vermeer ajoute : « je pense que les grandes entreprises devraient examiner de près les bibliothèques qu’elles utilisent rĂ©ellement dans leurs logiciels commerciaux et contribuer Ă  ces bibliothèques Â».

En clair, avoir un pied dans les sphères du libre permet d’observer et de participer aux travaux de cybersécurité, mais aussi de s’assurer d’un pouvoir de décision sur l’évolution d’une solution commerciale déployée en interne.

Au-delà du financement de l’open source, la responsabilité partagée

Ce que veulent les Ă©diteurs, les fournisseurs et les fondations open source, c’est clarifier le principe de responsabilitĂ© partagĂ©e. C’est ce principe que Nicolas MassĂ© a dĂ©jĂ  rappelĂ© auprès du MagIT. Comme les mainteneurs d’un projet open source sont responsables de corriger les failles de leur code, les Ă©diteurs et fournisseurs doivent reporter ces modifications dans leur distribution du ou des paquets concernĂ©s. Ensuite, c’est au client d’appliquer la mise Ă  jour quand le contrat ne couvre pas cet aspect, disait-il en substance.

Ă€ titre d’exemple, voici son application chez AWS pour la sĂ©curitĂ©. « AWS est responsable de la protection de l’infrastructure exĂ©cutant tous les services proposĂ©s dans le cloud AWS. Cette infrastructure est composĂ©e du matĂ©riel, des logiciels, du rĂ©seau et des installations exĂ©cutant les AWS Cloud services Â», lit-on dans sa documentation. « La responsabilitĂ© du client sera dĂ©terminĂ©e en fonction des AWS Cloud services que ce dernier choisit. Ces services dĂ©termineront le niveau de configuration que le client devra effectuer dans le cadre de sa responsabilitĂ© en matière de sĂ©curitĂ© Â».

Ce n’est pas un principe simple Ă  mettre en place et il peut rapidement provoquer de l’urticaire au client de ces services. MĂŞme si des voix courroucĂ©es s’élèvent rĂ©gulièrement du cĂ´tĂ© du CESIN et du Cigref, au vu de l’adoption gĂ©nĂ©ralisĂ©e du cloud, les entreprises l’acceptent bon an, mal an. Alors, pourquoi ne pas faire de mĂŞme pour les logiciels et dĂ©pendances open source ? C’est en tout cas au nom de la responsabilitĂ© partagĂ©e que VMware veut s’engager auprès du gouvernement amĂ©ricain, ses agences, les acteurs du secteur open source et les contributeurs pour tenter de renforcer la sĂ©curitĂ© des logiciels libres, peut-on lire dans un communiquĂ© datĂ© du 18 janvier 2022.

C’est cette même notion que défendait Mårten Mickos, CEO de HackerOne, dès 2018 lors de la conférence Open Source Leadership Summit organisée par la Fondation Linux.

« Beaucoup d’entre nous ici ont joyeusement dĂ©veloppĂ© des logiciels et des composants open source depuis des dĂ©cennies. Et nous sommes si fiers des millions de dĂ©ploiements, mais je vous invite comme moi Ă  vous repentir et Ă  corriger cela. Ce que nous avons construit pour nous amuser est maintenant utilisĂ© pour les parties les plus critiques de la sociĂ©tĂ© Â», lançait-il au parterre de dĂ©veloppeurs.

Et ce n’est pas seulement la sĂ©curitĂ© des logiciels libres qui est l’affaire de tout le monde, selon le dirigeant, mais la sĂ©curitĂ© elle-mĂŞme. « Si vous allez visiter quelqu’un Ă  l’hĂ´pital, qui est responsable pour lutter contre la contamination ? Vous. Vous lavez vos mains, vous les dĂ©sinfectez, tout le monde le fait. Vous ne possĂ©dez pas l’hĂ´pital, vous n’êtes pas le docteur, l’infirmière, le patient, mais vous ĂŞtes responsable de la sĂ©curitĂ© de l’hĂ´pital dans le sens oĂą vous prenez les mesures pour ne pas propager un virus ou une bactĂ©rie Â», argumentait-il.

« Il y a plus de 100 milliards de dollars dĂ©pensĂ©s par an dans la sĂ©curitĂ©. Certains d’entre nous disent : “la cybersĂ©curitĂ© est le nouveau marketing. La moitiĂ© de l’argent est gaspillĂ©e, on ne sait juste pas quelle moiti锠», poursuivait-il le sourire au coin des lèvres.

« La sĂ©curitĂ©, c'est quand vous partagez la dĂ©fense, les bonnes pratiques, les informations, quand vous travaillez ensemble et quand vous en faites une discipline Â».
MĂĄrten MickosCEO, HackerOne

Ainsi, amasser les produits matĂ©riels et logiciels pour bâtir une forteresse ne serait pas la solution. « La rĂ©ponse est beaucoup plus simple, ennuyeuse et dĂ©plaisante Â», affirmait-il. « La sĂ©curitĂ© c’est quand vous partagez la dĂ©fense, les bonnes pratiques, les informations, quand vous travaillez ensemble et quand vous en faites une discipline. Vous ne pouvez pas atteindre un bon niveau de sĂ©curitĂ©, si certains des acteurs sont sĂ©curisĂ©s et d’autres non Â», martelait-il.

Comme les cybermenaces sont asymĂ©triques, un seul attaquant peut faire beaucoup de dĂ©gâts et il faudra beaucoup de monde pour l’arrĂŞter, mais le fait de partager les informations et les actions permet de retourner le rapport de force, selon MĂĄrten Mickos. En gĂ©nĂ©ral, le CEO partageait tous les points d’attention ravivĂ©s par la crise Log4Shell en 2021 et 2022.

Et si la sĂ©curitĂ© est reconnue un jour comme une responsabilitĂ© partagĂ©e « le navire va tourner. C’est un gros navire, donc il tourne lentement, mais il va tourner, et nous arriverons Ă  un Ă©tat similaire Ă  celui que nous avons avec la sĂ©curitĂ© aĂ©rienne ou l’hygiène hospitalière ou… la sĂ©curitĂ© automobile, oĂą aujourd’hui tout est en place. Mais cela fonctionne parce que nous le faisons ensemble et que nous en assumons conjointement la responsabilitĂ© Â», insistait-il.

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