Opinion : Fibre optique - quand Arthur D Little enfonce les portes ouvertes

Tout le monde connait l'adage les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Mais quand les conseilleurs, en l'espèce Arthur D Little et Exane BNP Paribas associés dans une étude sur le FTTH, enfoncent les portes ouvertes, on peut se demander quelle est leur valeur ajoutée...

C’est un bien joli communiqué qui est tombé aujourd’hui dans la boite aux lettres du MagIT, un communiqué intitulé « Les opérateurs européens doivent s’associer pour combler leur retard sur le très haut débit fixe »  et signé Arthur D Little (filiale d’Altran) et Exane BNP Paribas (filiale asset management et dérivés d’actions de BNP), qui enfonce des portes ouvertes. Selon ce communiqué, le déploiement du très haut débit devrait atteindre près de 50% des foyers d’ici 2015 et les opérateurs télécoms vont devoir faire face à la concurrence des câblo-opérateurs.

Le premier argument d’Arthur D Little est financier. En utilisant la technologie Docsis 3.0 sur leurs réseaux hybrides actuels, les câblo-opérateurs vont pouvoir proposer rapidement du  très haut débit sans grands investissements. Ce qui n’est pas le cas des opérateurs, qui selon le cabinet devront investir entre 18 et 40 milliards d'euros supplémentaires en plus des 18 milliards déjà annoncés pour déployer le FTTH dans les 9 pays couverts par l’étude (2 Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Espagne, Portugal, Autriche, Pays-Bas, Belgique).


Mutualiser les investissements pour accroître la rentabilité

Tant d’argent investi dans l’infrastructure ne semble pas raisonnable pour le cabinet de conseil. Selon lui, les opérateurs peuvent réduire fortement leurs risques en partageant les infrastructures (il est assez drôle, pour quelqu’un comme moi qui a suivi la déréglementation du secteur des télécoms entre 98 et 2000 et la course aux infrastructures qu'elle a engendré,  de voir que dix ans plus tard, le monopole d’infrastructure est devenu le nouveau dada des financiers, mais aussi des régulateurs de l’UE). AD Little explique ainsi doctement : « Le rapport démontre que la rentabilité de la fibre peut être améliorée de 12% à 23% si les opérateurs parviennent à réduire les investissements d’un quart par des mutualisations de réseaux ». C’est peu dire que les opérateurs n’ont pas attendu AD Little pour faire ce constat (tant pour la fibre que pour les réseaux mobiles, où les mutualisations d'infrastructures radio se multiplient en Europe). Ainsi en France, le coût d’un déploiement à l’échelle nationale du FTTH est évalué entre 25 Md€ et 40 Md€, selon les scénarios. Une facture suffisamment salée pour que les alliances sur l’infrastructure se soient multipliées récemment, notamment entre Bouygues et SFR (mutualisation des réseaux optiques de desserte d’immeubles dans 20 zones urbaines denses), Bouygues et Numéricable (utilisation par Bouygues Telecom des réseaux câblés fibre/coax). Des accords qui font suite à celui déjà noué entre SFR et Orange et aux initiatives de mutualisation initiées par certaines collectivités territoriales.  

Conseils "stratégiques"

Et que dire des autres conseils « stratégiques » de la firme : « Le rapport identifie aussi que les opérateurs télécoms peuvent améliorer le modèle économique de la fibre en activant plusieurs leviers, par exemple en développant des services innovants, en ciblant leurs approches marketing et en réorganisant leurs pratiques de commercialisation au niveau local ». Didier Lévy le directeur du département Télécommunications, Information, Média et Electronique du cabinet explique ainsi : « Les clients grand public ne sont pas encore prêts pour le Très Haut Débit fixe mais pourraient être intéressés par la fibre si elle permet d’accéder à des services avancés comme la TV HD ou la connexion simultanée de plusieurs équipements ». Bonne nouvelle monsieur Levy, c’est justement l’une des possibilités offertes par les services fibre commercialisés aujourd’hui en France…

Antoine Pradavrol, d’Exane BNP Paribas, enfonce un peu plus les portes ouvertes en indiquant que « les déploiements dans les grandes villes devraient être raisonnablement rentables. En revanche, dans les zones non denses, la rentabilité n’est pas assurée à moins de bénéficier de financements complémentaires, par exemple de la part des collectivités locales ».

Arthur D Little : à vendre ?

Pour mémoire AD Little est un cabinet de conseil en stratégie de renommé mondiale, qui a beaucoup souffert de la crise. Son chiffre d’affaire qui atteignait 171,3 M€ en 2008 a plongé à 106,6 M€ en 2009 avant de se reprendre légèrement en 2010 (113,3 M€). Il n’a renoué que récemment avec les profit (peut-être faudrait-il aussi mutualiser les associés des cabinets de conseil pour optimiser leur rentabilité). Intégré à Altran, dont il est la branche de conseil en stratégie depuis 2002, AD Little fait l’objet de rumeurs de cession persistantes. Le plus drôle est qu’Altran a donné mandat à un cabinet conseil tiers pour mener une étude stratégique sur l’avenir d’AD Little. Objectif : déterminer si le cabinet doit être encore plus intégré à Altran ou s’il doit être cédé. Ou comment un leader du conseil français, fait appel à un cabinet de conseil en stratégie pour savoir quelle stratégie adopter pour son propre cabinet de conseil en stratégie. De quoi alimenter pour quelques années les blagues sur les consultants...

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