Michel Calmejane, Colt, à propos d'Andromède : "Si l'Etat fausse la concurrence, on attaquera"

Dans un long entretien avec nos confrères du MagIT, Michel Calmejane est récemment revenu sur les enjeux du secteur des télécoms à l'heure du cloud. L'occasion de faire le point sur l'attractivité du territoire français pour les grands datacenters, de revenir sur le développement de Colt en France mais aussi de discuter du projet de cloud bleu blanc rouge soutenu financièrement par l'Etat. Un projet sur lequel le patron de Colt se montre plus que circonspect.

 

 

Michel Calmejane, pdg de Colt France.

 

La fiscalité, joue-t-elle un rôle dans le choix des implantations des grands datacenters type Google ou Microsoft en Europe ?

Les mégadatacenters ne sont pas chez nous du fait de la fiscalité. On a fait sur ce sujet une analyse poussée. Le prérequis pour la localisation d’un datacenter est le bâtiment et les télécommunications. Les accords de peering sont vitaux. Ce prérequis posé, la première raison historique pour l’implantation d’un datacenter en France est le cadre réglementaire et la sécurité. Les premiers datacenters se sont déployés avec en tête les contraintes de plan de sécurité. Il fallait des plans de replis pour les infrastructures critiques. C’est ainsi qu’à Paris, on a vu, avec Bâle 2, des datacenters pousser à la périphérie de Paris en redondance des datacenters principaux de nos clients. Puis, on a vu une deuxième vague de migration vers des villes comme Chartres, Rouen ou Val de Reuil. Puis encore plus loin.

Plus récemment, on a vu une tendance opposée, celle qui consiste à positionner un datacenter au plus près des besoins pour des raisons d’efficacité : pour gagner quelques millisecondes de latence, les acteurs de la finance font du « proximity hosting » au plus près des plates-formes de transaction boursière.

Mais pour les grands acteurs comme Amazon, Microsoft ou Apple, la fiscalité reste l’élément clé. Ils localisent fréquemment leurs activités pour des raisons purement fiscales. Le Luxembourg et l’Irlande ont su en tirer parti.

Enfin, un dernier élément important est l’alimentation en électricité. La qualité est importante, et ces acteurs cherchent l’endroit où elle est la moins chère. Ils cherchent aussi à minimiser leur empreinte carbone et la nature de la production électrique devient importante.

La France a pourtant un environnement juridique plutôt stable et l’énergie y est plutôt moins chère qu’en Europe ?

Oui mais cela fait longtemps que l’État n’a plus de vision à long terme. Un pays comme l’Islande s’est par exemple mis en tête de développer son industrie numérique et il a tout fait pour attirer les spécialistes du secteur. L’Islande a mis à niveau son écosystème fiscal, a identifié des sites adaptés (l’ancienne base aéronavale de l’Otan à Keflavik) et a déployé de la fibre optique en masse pour se relier aux territoires voisins. Elle a ainsi séduit Verne Global qui s’est implanté sur place pour bâtir un mégadatacenter modulaire que nous avons la responsabilité de bâtir. Le tout est alimenté par une électricité 100 % verte parmi les moins chères au monde (les bénéfices de la géothermie et de l’électricité hydraulique, N.D.L.R.) dont les tarifs avaient déjà séduit les géants de l’aluminium (43 $ par MWh sur la base de contrats à 12 ans, ce qui fait que Verne estime à 40 à 50 % la réduction globale de coût par rapport à un datacenter localisé aux États-Unis, N.D.L.R.)

Qu’en est-il des investissements de Colt en France pour ses propres datacenters ?

Nous avons trois Datacenters en France, dont notre datacenter mère dans le 7earrondissement de Paris. Nous en avons un second dans le 12e, de plus petite taille, pour les besoins à faible latence, puisqu’il se trouve directement sur notre nœud d’interconnexion.

Enfin, nous disposons d’un datacenter aux Ulis avec 1 000 m2 en mode traditionnel, auxquels nous venons tout juste d’ajouter 1 000 m2 de capacité en mode modulaire. Ce datacenter a une capacité d’extension de 3 000 m2 supplémentaire et c’est celui qui porte nos services de cloud d’infrastructure. La France est d’ailleurs le second pays d’Europe dans lequel ces services sont lancés après le Royaume-Uni [Colt est l’un des principaux partenaires de VMware en Europe sur l’offre vCloud, N.D.L.R.].

En investissant dans le Cloud, Colt change en quelque sorte de métier, à l’instar d’un Orange Business Services. Quand pensez-vous que la valeur ajoutée délivrée par vos services de cloud surpassera celle de vos services télécoms ?

On a une vision dans laquelle d’ici cinq ans, la part des services avancés dépassera celle de nos infrastructures dans les services que nous délivrons à nos clients. Il ne s’agit pas toutefois d’abandonner les réseaux télécoms. Notre vision consiste à pouvoir garantir un SLA de bout en bout et pour cela il faut à la fois les réseaux et les datacenters.

Puisque l’on parle de Cloud, que pensez-vous du débat autour d’Andromède. Selon le chiffrage du MagIT, les 135 M€ de l’État aboutissent à supprimer tout risque économique pour les acteurs du projet pendant les trois premières années. Le patron d’IBM France a assimilé cela à une distorsion de concurrence. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons un principe : nous déployons nos infrastructures sur fonds propres. Chaque année nous investissons 300 M€. En France, on demande que l’on respecte la qualité de notre investissement. Mon avis personnel est que subventionner les marchés crée le marché de la subvention. On pense légitime l’ambition de l’État de se doter d’une vision et d’une stratégie numérique. On n’est pas forcément d’accord sur le modus operandi. Si cela fausse la concurrence, on attaquera.

Je vous rappelle qu’à partir du moment où les DSP (les délégations de services publics permettent à un acteur public local ou régional de bâtir une infrastructure et d’en confier l’exploitation à un tiers, N.D.L.R.) ont mis en péril l’économie des opérateurs, on a attaqué. Y compris dans le 92, le département du Président Sarkozy, ce qui ne nous a pas attirés que des amis. Mais dans cette histoire nous avons été le faux nez d’un bon nombre de nos confrères qui ne voyaient pas d’un mauvais œil notre démarche.

Que reprochez-vous à Andromède ?

Pour nous il s’agit d’un éléphant blanc qui n’est pas adapté aux besoins modernes. Et c’est aussi une insulte à des acteurs qui ont pris des risques comme OVH ou Ikoula, qui n’ont pas attendu ces millions pour investir dans le Cloud en France. Comme l'explique le dernier livre de Jeremy Rifkin (La troisième révolution industrielle aux éditions "les liens qui libèrent"), nous pensons qu’une infrastructure moderne doit être distribuée. Un cloud dispersé sur 9 ou 10 datacenters répartis en région serait sans doute bien mieux adapté aux besoins des acteurs locaux, publics et privés. Et je peux vous promettre que si vous nous donniez ces 135 M€, nous déploierions cette infrastructure à la façon Colt pour bien moins cher… Quoi qu’il advienne, je suis assez confiant dans l’avenir de Colt en France. On a traversé tellement de vagues que l’on sait que l’on survivra quoi qu’il arrive.

 

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