Fibre optique : Covage milite pour des réseaux d'infrastructures mutualisés et neutres

Pascal Emond, directeur commercial et développement de covage, un acteur historique des réseaux d'initiative publique fait le point sur l'évolution des réseaux d'infrastructure et les impacts des concentrations en cours. Il milite pour des réseaux d'infrastructure en fibre mutualisés et neutres, intégrant dès le départ le raccordement des abonnés.

Pascal Emond est directeur commercial et développement de Covage, un acteur historique des réseaux d'initiative publique. Dans un entretien avec LeMagIT, il fait le point sur l'évolution des réseaux d'infrastructure et des réseaux d'initiative publique et revient sur les impacts des concentrations en cours dans le secteur des télécoms. Il milite pour des réseaux d'infrastructure en fibre, mutualisés et neutres, et intégrant dès le départ le raccordement des abonnés.

 

Pascal Emond, directeur commercial et developpement de Covage

Pascal Emond, directeur commercial et développement de Covage

LeMagIT :  A son origine, Covage était une filiale du Canadien Axia et de Vinci. La société s’appelait d’ailleurs Vinci Networks. Pouvez-vous nous retracer rapidement son histoire au cours des dernières années

Pascal Emond : Covage est né avec l’émergence des réseaux d’initiative publique (RIP), des réseaux voulus par les collectivités pour assurer le développement numérique de leurs territoires. La société s’appelait à l’origine Vinci Networks et était une coentreprise entre Vinci et Axia, un opérateur d’infrastructure canadien qui a  apporté sa compétence de construction de réseaux mais aussi sa vision d’opérateur d’infrastructure mutualisé et neutre. Depuis le fonds Cube (contrôlé par Natixis, N.D.L.R) a pris le relais de Vinci. Il y a eu des changements mais dans la continuité. Nous avons évolué et grossi avec le paysage des RIP.

Dès le démarrage, nous avons été un opérateur pure fibre. Notre conviction est qu'il faut shunter le cuivre. L’infra d'avenir est la fibre et il faut connecter les clients directement en fibre. Nous développons donc nos réseaux au plus près des clients et notre principale différence avec nos concurrents est que nous ne nous contentons pas de construire des backbones. Nous veillons à raccorder le plus de clients possible à notre infrastructure. C’est important car cela réduit les coûts d’accès pour les clients et cela assure aussi la rentabilité de nos réseaux.

LeMagIT : le moins que l’on puisse dire est que les premiers réseaux d’initiative publique ont été contestés par les opérateurs en place.

Effectivement, les premiers réseaux quand ils ont été construits étaient vus comme une erreur de l'histoire par les opérateurs en place. Au départ, notre infrastructure a été utilisée par des opérateurs alternatifs et par des opérateurs locaux, qui ont bien compris leur intérêt et  se sont appuyés sur cette infrastructure pour aller piquer des clients aux gros opérateurs. Petit à petit, ces derniers ont compris l’intérêt de travailler avec nous et sont devenus des clients. Aujourd’hui, les opérateurs télécoms sont face à des choix, et ne peuvent se disperser. Il leur faut investir dans les nouveaux réseaux, les nouveaux services, les plates-formes cloud, leurs réseaux mobiles… Mais également gérer l’évolution des terminaux et la concurrence des fournisseurs de services et de contenus. Ils ne peuvent plus être partout. L'investissement dans les infrastructures de base n'est plus forcément leur métier. Ils sont heureux d'utiliser de réseaux qui existent, là où l'investissement ne fait pas sens.

Pour les collectivités, nos réseaux sont aussi un instrument de développement. Pour rester un territoire attractif, il faut disposer des infrastructures numériques adéquates. Or les opérateurs historiques ne développent leurs réseaux fibres que là où le retour sur investissement est rapide. On parle d’amortissement sur des périodes inférieures à 5 ans, alors que typiquement nous investissons dans nos réseaux à 25 ou 30 ans.

LeMagIT : quelle est votre différence par rapport aux opérateurs traditionnels et par rapport à vos concurrents sur ce marché ?

Notre message est que les collectivités qui se lancent dans un investissement dans un réseau d’initiative publique doivent choisir des acteurs qui traitent le problème du raccordement des clients. Nous exploitons aujourd’hui 23 réseaux d'initiative publique. Et tous sont conçus pour se rapprocher au maximum des clients. Il n’est pas imaginable de facturer un particulier 300 ou 400  pour le raccorder au réseau fibre, pas plus qu’il n’est normal de faire payer 4000 ou 5000 € à une PME pour lui donner accès au très haut débit. Nous raccordons les clients dès le départ. Cela coûte un peu plus cher mais cela permet ensuite de mettre en place des processus industriels et de garantir des prix bas plutôt homogènes…

Par exemple, quand SFR est devenu client de nos réseaux il y a 5 ans, la promesse était que le processus de raccordement d'un client entreprise serait identique et homogène partout sur le territoire. Nous avons aujourd’hui environ 5000 entreprises raccordées à la fibre et nous raccordons environ 1000 nouveaux sites en plus chaque année. Cela fait de nous un des premiers acteurs de la fibre entreprise en France. Dans les zones où nous sommes présents en France, on est devant Orange.

LeMagIT :Vous opérez de multiples réseaux, mais qu’en est-il du backone ? Vous opérez par exemple le réseau de l’autoroute A75. Est-ce une façon de raccorder vos réseaux entre eux ?

Nous interconnectons nos réseaux via les autoroutes. Nous avons aussi récemment racheté un réseau fibre entre Paris et Biarritz. Nous disposons de fait de notre propre backbone avec des lambda 10G. Aujourd’hui ce backone  compte environ 4000 km d'infrastructures qui permettent d'aller chercher nos réseaux mais aussi de desservir d'autres opérateurs d'initiatives publics. Ce backbone aboute aussi dans les grandes

plates-formes de datacenter parisienne comme Equinix, TeleHouse ou GlobalSwitch ce qui permet à nos clients de bâtir leur propre réseau sur notre infrastructure et d’aller s’interconnecter sur les grandes plates-formes de peering par exemple.

LeMagIT :Fournissez-vous aussi des services de transit IP ?

Nous fournissons effectivement du transit IP pour des opérateurs locaux qui n'ont pas les moyens d'acheter de gros blocs de transit IP.

LeMagIT :Qui ont aujourd’hui vos clients ?

Ce sont tout d’abord les grands opérateurs qui veulent aller chercher des sites télécoms NRA pour le dégroupage et des NRO (pour le raccordement FTTH) ainsi que les sites de téléphonie mobile. Avec le déploiement de la 4G, nous avons par exemple des opportunités pour aller chercher des points hauts mobiles.

Ce sont ensuite des opérateurs alternatifs et des opérateurs locaux qui opèrent leurs propres services sur nos infrastructures et agissent comme des concurrents pour les grands opérateurs sur l’ensemble des métiers télécoms, de la fourniture de services aux entreprises à la fourniture de services triple-play pour les particuliers.

À ce propos quel est votre rôle dans le déploiement du FTTH ?

Nous avons aujourd’hui 4 réseaux d’initiative publique en exploitation pour fournir des services FTTH. À Dunkerque nous opérons le réseau du SIVU qui dispose de 24000 prises qui ont d’emblée été équipées d’un terminal CPE (« un modem fibre », NDLR) ce qui permet d’activer très rapidement des services pour les clients. La commercialisation de services sur cette infrastructure a débuté il y a moins d’un an et nous avons déjà activé près de 10% de la base installée.

Ensuite en Seine et Marne, nous opérons le réseau Sem@for77, qui raccorde en fibre optique près de 450 sites (SDIS, collèges, sites du conseil général),  240 zones d’activités et 3829 foyers.

Avec Orange, nous avons mené sur cette infrastructure un projet pilote dans le cadre du programme très haut débit national pour évaluer l’adoption de la fibre dans des zones où la couverture ADSL est pauvre. Sans surprise, cela a été un grand succès. Dans la commune pilote de Chevry Cossigny, sur 1535 prises raccordables en FTTH, nous avons aujourd’hui 800 abonnés desservis par cinq opérateurs (dont Orange et 4 alternatifs, N.D.L.R.). Fort de cette expérience, nous avons lancé un programme de raccordement d’une dizaine de milliers de prises en FTTH activé et passif.

En Seine Essonne, nous opérons  8400 pris FTTH dans des zones de carences DSL. Là encore les taux d’adoption sont spectaculaires. Nous avons déjà 20% de pénétration après 6 mois de commercialisation, avec des FAI alternatifs. Il s’agit pour l’essentiel de zones pavillonnaires.

L’État s’est fixé pour objectif de couvrir 100% de la population française en très haut débit d’ici à 2025. Au vu des investissements actuels, il semble peu probable que cet objectif soit atteint. Pour l’instant les grands opérateurs concentrent leurs investissements sur les zones rentables et ne semblent pas pressés d’investir dans les zones à faible densité de population où l’essentiel de l’infrastructure cuivre est aujourd’hui en aérien.

Il ne fait aucun doute que les opérateurs en place n'investiront pas pour aller chercher tous les habitants des zones rurales ou à faible densité de population. Les collectivités doivent donc les suppléer avec un but d’aménagement du territoire. Celles qui investissent aujourd’hui auront à l’échéance de dix ou quinze ans une couverture intégrale.  Nous n’avons aujourd’hui aucun problème à déployer de la fibre sur des poteaux en aérien. En fait, cela accélère même les déploiements et ça minimise les coûts.

En quelques semaines on vient d’assister à une recomposition brutale du paysage des opérateurs d’infrastructures Quel impact cela peut-il avoir sur votre activité ?

Dans le paysage français, Orange et Numéricable contrôle aujourd’hui l’essentiel des réseaux d’infrastructure. Orange est partout en France mais avec une infrastructure vieillissante, tandis que Numéricable est concentré dans les grandes villes et les villes de tailles moyennes. L’enjeu est aujourd’hui le FTTO (pour les entreprises) et le FTTH. Ces deux gros acteurs sont aujourd’hui dans une situation d’oligopole sur l’essentiel du territoire. Après on a quelques réseaux RIP et des acteurs tiers. L’une des questions pour les années à venir est de savoir comment va évoluer le rapport de force entre les différents protagonistes dans les zones mi denses.

C’est là que les collectivités ont un rôle à jouer : Elles peuvent faire le choix le choix de faire des réseaux d’infrastructure de type backbone ou d’investir plus lourdement et à plus long terme pour assurer la desserte des abonnés. Selon nous, si les collectivités investissent elles doivent intégrer la problématique du raccordement. Elles doivent aussi se poser la question de savoir si elles confient l’exploitation de leurs réseaux à un opérateur intégré ou à un opérateur indépendant, qui agit comme un fournisseur d’infrastructure mutualisée et neutre. Pour nous c’est essentiel afin d’éviter les effets de "squeeze" (ou effet de ciseaux tarifaires, N.D.L.R.).

À notre échelle une autre problématique est la question pratique des engagements de commercialisation des opérateurs historiques. Quand ses derniers sont en concurrence avec nous pour un marché de RIP, ils arrivent en général avec une lettre d’engagement de leur branche grand public pour fournir leurs services de triple ou quadruple play. Bien sûr quand SFR infrastructure arrive avec le soutien de SFR branche internet, nous n’avons pas le soutien de cette même branche internet et pareil pour Orange. Cela pose un problème de concurrence.

Cela veut-il dire que vous militez pour une règle de « must carry », qui contraindrait les grands FAI à fournir leurs services sur les infrastructures mutualisées publiques, même s’ils ne remportent pas le marché ?

Nous militons pour une règle qui assurerait qu'un opérateur historique qui s'engage à fournir ses services sur son infrastructure s’engage à faire de même sur toute infrastructure tierce si jamais il n’emporte pas le marché d’infrastructure. Cela permettrait à la concurrence de fonctionner à plein.

Avec le FTTH, on demande aux collectivités d’ouvrir leur portefeuille avec des montants bien supérieurs à ceux des RIP de première génération.  Ne serait-il pas logique dans ce contexte que les collectivités soient présentes au capital des RIP ?

Nous sommes ouverts à tous les modèles. Nous n’avons aucun dogme en la matière. Nous opérons des délégations de service public, et des affermages. Dans certains cas, nous sommes opérateur privé comme à Nîmes ou dans la communauté d’agglomération du Calaisis. Si nécessaire nous sommes ouverts à des mécanismes de type SEM, qui en plus, nous assureraient d’être partiellement propriétaires de l’infrastructure (dans un mécanisme de DSP, l’infrastructure revient à la collectivité, une fois le contrat de DSP achevé). En fait pour nous, la seule chose importante est que l’infrastructure soit neutre.

En ce sens vous êtes sur la même ligne que la commission européenne, qui plaide pour une séparation des opérateurs d’infrastructures des opérateurs de services afin d’éviter les phénomènes d’abus de position dominante ?

Effectivement. Pour nous l’infrastructure doit  être publique ou a minima ouverte. L’opérateur d'infrastructure doit être neutre et mutualisé. Cela à un autre bénéfice : cela permet à des opérateurs alternatifs d’exister et d’innover sur cette infrastructure. Et leur simple existence permet d’entretenir la concurrence…

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