andrej pol - stock.adobe.com

Olivier Jacq : itinéraire d'un cybermarin

Marin devenu expert en cybersécurité maritime par curiosité et passion, Olivier Jacq est un pionnier qui veille sur la résilience des navires et infrastructures navales face aux cybermenaces.

Quand on rencontre Olivier Jacq, c’est évidemment en terre Brestoise et dans un repaire de marins, les 4 vents, une cantine sympathique du port de commerce à Brest. Le temps est venteux et humide. Par habitude, nous regardons l’Abeille Horizon, amarré en face du Grand Large, l’immeuble où est établi le siège de France Cyber Maritime, dont Olivier Jacq fur directeur technique et scientifique. Le remorqueur de haute mer n’a pas encore quitté son poste d’amarrage pour partir en mer surveiller les abords du rail d’Ouessant, signe certain de mauvais temps à venir. Un endroit rêvé pour parler mer… et cyber.

Vu sa carrure, sa voix qui porte facilement, son regard qui a veillé à la mer, on imagine plus volontiers Olivier Jacq sur le pont d’un bateau en plein coup de vent que dans un bureau, au chaud derrière un écran, à épier et qualifier des cyberattaques. L’intéressé sourit : « bien sûr, je suis Breton, et marin ! », sourit-il.

Il est entré dans la Marine par la rude, mais formatrice, école de maistrance : « j’ai eu des embarquements qui m’ont marqué : l’Orion, un chasseur de mines, les plongeurs-démineurs à Saint Pierre et Miquelon qui s’entraînent dans une eau à un degré », se rappelle-t-il. Mais aussi « le bâtiment de soutien mobile Loire, car il m’a permis de retourner par la mer dans le pays où je suis né, le Sénégal, lors d’une mission dans le Golfe de Guinée ».

« Marin dans l'âme », comme il le dit joliment, naviguer lui manque : « quand je vois les navires partir de Brest, j'ai toujours un petit pincement au cœur… »  

« Un domaine nouveau, qui offrait une surface d’attaque réelle »

Mais le jeune officier marinier est avant tout un insatiable curieux, qui aime défricher des terrains nouveaux et découvrir. Il a la chance d’embarquer au moment du bug de l’an 2000, et l’informatique est souvent le parent pauvre sur les bâtiments. On parle à peine de sécurité informatique, pas du tout de sécurité de l’information… et encore moins de cybersécurité !

« J’ai toujours été intéressé par l’informatique », explique Olivier Jacq : « dès l’âge de 8 ans, je m’amusais à coder en Basic sur un TRS 80. J’aimais comprendre comment ça marche ». Comme tous les gamins curieux qui sont devenus de bons informaticiens et chercheurs en cybersécurité…

Le lien avec la mer est vite fait : « j’ai vu un domaine nouveau, qui offrait une surface d’attaque réelle, et à laquelle peu de monde s’intéressait à l’époque », explique-t-il. En vrai marin, il estime qu’un bâtiment doit être « résilient » et avoir la capacité à rentrer « à bon port » sans dommage, y compris dans ses systèmes d’information.

Olivier Jacq défriche alors le sujet. C’est l’un des premiers en France à voir la vulnérabilité des bâtiments, l’importance des attaques potentielles sur les bâtiments et les infrastructures portuaires à tirer les sonnettes d’alarme et à en parler. « C’est aussi le moment, où, avec Stuxnet (2010), on a commencé à identifier la cybersécurité comme étant une arme de déstabilisation et de guerre », relève-t-il.

Il passe donc le concours d’officier et devient alors spécialiste en cybersécurité maritime et portuaire au sein de la Marine Nationale, en 2008. Une fonction qu‘il occupera pendant 13 ans.

« J’ai passé 28 ans dans la Marine, 15 en tant qu’officier marinier spécialiste en réseaux et télécommunications (1993-2008) et donc 13 en tant qu’officier cyber », précise Olivier Jacq.

Passionné par son sujet, il ne cesse de vouloir perfectionner ses compétences, découvrir, convaincre. Il fait donc un Mastère spécialisé en cybersécurité à Centrale Supélec en 2011, et est certifié en 2016 expert ESSI par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). Il est aussi le fondateur du site cybermaretique.fr, créé en 2017, une source d’informations très riche sur la cybersécurité maritime.

Il travaille aussi en recherche et développement sur le sujet chez Diateam avec Guillaume Prigent, un autre pionnier du secteur à Brest. Chercheur associé à l’Institut de recherche et d’études navales de l’École navale, Olivier Jacq garde des liens forts avec la Chaire de cyberdéfense des systèmes navals, au sein de laquelle il a effectué son doctorat. Créée en 2014 en même temps que le Pôle d’excellence cyber et l’European Cyber Week, elle reste une référence mondiale dans le secteur.

Une vision qui mêle sens marin et volonté de trouver les failles

Sa vision qui mêle vrai sens marin et volonté de chercher et de trouver des failles est pionnière, et irremplaçable dans un domaine aussi sensible et aussi nouveau. Quand on discute sur des failles de cybersécurité en mer avec Olivier, on parle attaque sur des systèmes de navigation, de barre, des cargaisons, mais il faut avoir navigué, et longtemps, pour en comprendre vraiment l’impact réel et le danger. Olivier Jacq le sait, et sait le faire passer.

Lorsqu'il parle de la nécessité de garder un sens marin, de continuer à former à la navigation « à l’ancienne » – veille visuelle H24, navigation sur cartes marines, point, estime et sextant – les marins et les élèves officiers, « parce que le GPS n’est pas fiable partout, et que le brouillage électronique étatique en Mer Noire ou en Mer Baltique est permanent... », on le croit sans problème. Un brouillage dû aux tensions géopolitiques, capable de leurrer sur plusieurs centaines de mètres un point GPS ou de perdre tout d’un coup toutes les données de navigation qui permettent – une base en mer – de savoir où on est et où on va, n’est pas un scenario de film, mais bien une réalité que constate tous les jours Olivier Jacq. « Personne ne sait aujourd’hui quelles attaques auront lieu dans un an. Mieux vaut travailler sur la résilience »

S’il est évidemment très connecté à la réalité et aux tensions géopolitiques, Olivier Jacq préfère travailler « sur le long terme ». Car, explique-t-il, « même si les tensions actuelles rendent la situation internationale très instable et en évolution constante », il estime que « réfléchir au maintien opérationnel des bâtiments et des infrastructures portuaires est la seule réponse possible ». Car « les bâtiments sont conçus pour naviguer 40 ans, les infrastructures portuaires doivent durer. Personne ne sait aujourd’hui quelles attaques auront lieu dans un an, alors dans 40… Mieux vaut travailler sur la résilience et le maintien en conditions opérationnelles des bâtiments et des infrastructures », dit-il, pragmatique.

Cette curiosité d’enfant qui ne l’a finalement jamais quitté est son moteur, son énergie. Olivier Jacq – et il s’en amuse – est parfois difficile à géolocaliser et à suivre : « je déteste m’ennuyer. Ça tombe bien : aucune de mes journées ne se ressemble », dit-il en riant : « je prends beaucoup de plaisir à ce que je fais, ça bouge sans arrêt. J’aime aussi partager ce qu’on fait, les informations, les connaissances… Dans la cybersécurité, on est meilleur pour lutter contre la menace à plusieurs ! »

Olivier Jacq est donc aussi membre du comité d’organisation de la conférence Unlock Your Brain Harden Your System, qui a fêté ses 10 ans en 2025 et mêle étudiants, chercheurs et chefs d’entreprise : « on travaille sur des sujets passionnants, et on partage ça dans une ambiance assez unique ».

Pour approfondir sur Cyberdéfense