IA de défense : Naval Group se rapproche de Thales et entre au capital de cortAIx France
Naval Group s’offre ainsi un droit de participation et de regard sur les solutions d’IA qui pourront intégrer les bâtiments présents et futurs. Les premiers cas d’usage concernent la lutte en champ proche et l’analyse de données de renseignements.
Naval Group annonce une entrée au capital de cortAIx France, une des branches de l’organisation spécialisée dans l’IA de Thales. Le concepteur et fabricant des navires et des sous-marins de la Marine nationale prend une participation à hauteur de 20 % dans l’entité française de cortAIx. Il siégera à son comité de gouvernance. Un engagement pluriannuel financier doit permettre de travailler sur « une approche capacitaire », dixit Mickaël Brossard, directeur général de cortAIx France. En clair, l’engagement financier de Naval Group dépendra des besoins des clients communs des deux partenaires.
La participation au capital se justifie, selon Éric Papin, directeur technique et innovation chez Naval Group, par la volonté de l’industriel de « valider les choix des orientations techniques et stratégiques » de cortAIx.
Pour rappel, cortAIx dispose de cinq hubs en France, au Royaume-Uni, au Canada, à Singapour et en Allemagne. Chacun d’entre eux travaille avec des partenaires locaux sur le développement de systèmes critiques d’IA « souverains ». Certaines briques sont agnostiques, d’autres sont spécifiquement conçues pour les clients locaux.
Avec cortAIx, Naval Group veut profiter d’un « départ lancé »
Les deux entreprises installeront dès le mois de mars un centre d’excellence numérique à Ollioules, près de Toulon, non loin du centre de maintenance (2400 collaborateurs) de Naval Group. Dans un premier temps, une quinzaine d’employés de Naval Group et cortAIx y travailleront. Quelques recrutements sont prévus, mais les partenaires n’ont pas chiffré les effectifs une fois les équipes installées.
Les détails du partenariat n’étaient pas fixés au (re) lancement de cortAIx en 2024, mais Naval Group avait toutefois manifesté son intérêt pour les travaux de Thales.
Ensemble, Naval Group et Thales, à travers cortAIx, entendent concevoir des solutions répondant à des concepts d’opérations. Il s’agit de se préparer à des situations auxquelles les capitaines, les commandants et leurs équipages pourraient être confrontés sur les éventuels théâtres d’opérations (ici, les mers, les océans, les côtes de certains pays). Elles donneront lieu à la conception de systèmes s’appuyant sur la centaine de produits optimisés à l’IA issus des travaux de 500 ingénieurs situés en France (cortAIx en compte 800 au total).
« Cela nous permet d’effectuer un départ lancé », justifie Éric Papin.
Naval Group s’intéresse aux travaux des trois entités de cortAIx Lab, cortAIx Sensors (l’IA appliquée aux capteurs de Thales : radios, sonars, optronique, etc.) et Factory (les usines associées).
Selon le communiqué de presse adressé aux rédactions, le partenariat porte sur le développement de solutions d’IA de confiance dans les domaines du combat collaboratif, les systèmes d’aide à la décision, la guerre électronique, l’entraînement et la simulation, ainsi que la logistique et le transport. Bref, tous les enjeux couverts par cortAIx dès son lancement.
Dans les faits, les deux partenaires entendent d’abord accélérer les déploiements d’IA sur les bâtiments de la Marine nationale, ceux déjà sur la mer et ceux qui sortiront des chantiers de Naval Group. « Il ne s’agit pas de se concentrer sur des bateaux qui sortiront dans dix ans », insiste le directeur technique de Naval Group.
Renseigner, détecter et détruire les « nouvelles menaces »
Le premier cas d’usage concerne la lutte en champ proche, indique Éric Papin.
« Les navires sont confrontés à de nouvelles menaces comme les missiles balistiques et les essaims de drones », évoque-t-il. « Il s’agit d’identifier les menaces, de les classifier et de les neutraliser avec de l’IA de confiance ».
En la matière, Naval Group travaille déjà pour la direction générale de l’Armement et la Marine nationale sur la mise en musique de radars et de capteurs optroniques associés à un lanceur modulaire polyvalent. Cette tourelle de défense embarque des roquettes fabriquées par Thales et des munitions construites par KNDS. Une compatibilité avec la balistique de MBDA est également prévue. Des moyens « non destructifs », c’est-à-dire des technologies de brouillage, sont également en cours de déploiement. Il s’agit d’équiper les frégates de défense et d’intervention (FDI), et les bâtiments ravitailleurs de forces (BRF).
La première FDI, l’Amiral Ronarc’h (le c’h breton se prononce comme la jota espagnole), a été livrée le 17 octobre dernier. Elle a appareillé de Brest vers le Grand Nord le 14 janvier pour un déploiement longue durée. C’est la « deuxième étape de vérification des capacités militaires » et de test de compatibilité avec les systèmes des partenaires et alliés des zones traversées. Quatre autres frégates sont attendues d’ici à 2032.
« Avant la fin de l’année, nous voulons obtenir les résultats de notre partenariat avec cortAIx à bord d’un bateau en service. Ce sera probablement sur les sujets de lutte en champ proche », avance Éric Papin.
Le partenariat signé entre Naval et Thales pourrait impliquer l’équipement de tout ou partie des huit FREMM (frégates européennes multi-missions), mises en service entre 2015 et 2023. « La Marine et la DGA le décideront, mais [le premier navire équipé] sera probablement une FREMM ou une FDI », anticipe le directeur technique.
Un autre cas d’usage couvert par le partenariat concerne les systèmes de gestion de combat. « Nous avons beaucoup de données de renseignements qui arrivent à bord des bateaux. Elles enrichissent la situation tactique élaborée par le commandant du navire et la force navale, mais elles arrivent brutalement et en grande quantité », explique Éric Papin. « L’IA sera utilisée pour de l’aide à la conduite de mission et à l’analyse de renseignements en provenance d’autres armées, par exemple pour la détection de comportements anormaux ».
Naval Group et Thales ont déjà travaillé au déploiement de « Data Hub » sur certains bâtiments de la marine française.
Un mode de déploiement hybride
Dans les deux cas, les modèles d’IA (LLM de Mistral AI et « d’autres fournisseurs », machine learning, computer vision, IA symbolique, etc.) seront affinés ou entraînés par renforcement par les deux entreprises sur leurs data centers respectifs et potentiellement sur le supercalculateur Asgard de l’AMIAD (Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense). « Nous avons une approche hybride pour essayer d’affiner la prédictibilité des modèles », indique Mickaël Brossard.
L’inférence sera locale, embarquée à bord des navires ou débarquée, sur les infrastructures souveraines qui propulsent les centres de commandement.
Suivant les cas, Naval Group peut s’appuyer sur la relative puissance de calcul des bâtiments en mer et sur des modules complémentaires, des SoC comme ceux déployés par Thalès au sein du pod Thalios. Les futurs navires en cours de conception disposeront d’une architecture inspirée des data centers, renseigne Éric Papin.
« Par exemple, la lutte en champ proche dépend d’extensions sur les bateaux. Nous pouvons donc apporter davantage de composants d’IA. Les FDI disposent de capacités beaucoup plus importantes que les FREMM. Les futurs bateaux seront équipés d’une architecture ouverte, centrée sur les données, modulaire et cybersécurisée sur laquelle il sera possible d’intégrer nativement les [modèles] d’IA », détaille le directeur technique de Naval Group.
Et d’ajouter que le partenariat pourra être étendu pour les « marines export », les autres clients de Naval Group.
De son côté, Mickaël Brossard note la popularité de la marque cortAIx. En novembre, Thales avait annoncé un autre partenariat en matière d’IA, cette fois-ci avec Dassault Aviation. D’autres sont en cours de négociation, laisse-t-il entendre.
Droits de l'image de Une : Naval Group
