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Quelle « cure de désintoxication » pour réduire ses dépendances tech ?

Plusieurs leviers sont activables pour accroître l’autonomie technologique, dont la structuration de communs numériques, une refonte de la commande publique et une culture de la résilience. Témoignages de BPCE, IGN, la région Occitanie et le Crédit Agricole.

Pendant des décennies, le discours sur la souveraineté technologique a oscillé entre le constat d’impuissance et les incantations politiques. Mais un basculement majeur a été amorcé. Le thème de la souveraineté est désormais abordé sous un angle moins théorique et plus pratique par les entreprises.

Le passage à l’action est en tout cas engagé au sein de grandes organisations, que ce soit dans la banque (Crédit Agricole, BPCE) ou dans le secteur public (région Occitanie, IGN). C’est ce dont témoignaient plusieurs de leurs représentants en avril lors du DIMS de l’IMA.

L’intégration de l’autonomie dans le dialogue stratégique

Le plan « Acte 2028 » du groupe Crédit Agricole illustre cette transformation. Un pan entier est ainsi consacré à l’autonomie stratégique, souligne Aldrick Zappellini, son Chief Data & AI Officer.

L’évaluation de la performance de l’IT ne se limite plus aux gains de productivité immédiats. Elle tient compte aussi de la résilience face aux risques géopolitiques et cybers.

Agir dans ce domaine relève de fait de la responsabilité des dirigeants pour qui il est impératif d’arrêter de « troquer des performances immédiates contre des dépendances futures », exhorte Aldrick Zappellini. Pour lui, un tel arbitrage assume, si nécessaire, un temps de mise sur le marché plus long ou des coûts initiaux supérieurs pour garantir la réversibilité et la liberté de choix sur le temps long.

Le levier de la commande publique : l’offensive de la région Occitanie

La politique d’achat de la région Occitanie (6,2 millions d’habitants et 1050 collaborateurs à la DSI) est également riche d’enseignements.

Ces achats constituent un levier de développement d’alternatives européennes. Benoit Dehais, DSI de la région Occitanie, évoque la création d’une centrale d’achat nationale dédiée aux services publics locaux. L’initiative vise en particulier à briser le monopole des suites bureautiques américaines sur un périmètre fonctionnel incluant la messagerie, les outils collaboratifs, la visioconférence et la téléphonie.

En matière de souveraineté, la définition du DSI se veut simple.

« Il faut arrêter de troquer des performances immédiates contre des dépendances futures. »
Aldrick ZappelliniChief Data & AI Officer du groupe Crédit Agricole

Elle signifie « aucune exposition aux règles d’extraterritorialité » et une philosophie d’achat privilégiant « l’Europe, toute l’Europe, mais rien que l’Europe ». Et la région s’y retrouve sur le plan financier. La souveraineté en termes d’achats rimerait donc aussi avec optimisation budgétaire.

Selon Benoit Dehais, les solutions européennes « ne coûtent pas plus cher, voire légèrement moins » que les offres des grands fournisseurs, comme Microsoft 365. L’occasion pour le DSI de balayer ainsi le mythe d’une souveraineté forcément onéreuse.

La démarche d’achat de la région ne se limite pas à l’acquisition de produits. Pour le responsable SI, elle s’inscrit plus largement dans le soutien structurel à un écosystème de « communs ».

L’open source, une muraille contre la dépendance commerciale

Ce thème qui est aussi cher à BPCE. Une stratégie d’autonomie peut s’appuyer, comme le soutient Florian Caringi, Deputy Head of Data & Open Source du groupe bancaire, sur l’open source technique et des « communs numériques ».

La notion est ancienne, mais elle fait un retour en force dans les discussions. Florian Caringi, également vice-président du Tosit, estime en tout cas que la souveraineté exige une gouvernance partagée. Il est capital selon lui de convaincre le secteur privé d’injecter des fonds dans ces communs.

Investis dans des projets ouverts et partagés, ces capitaux permettront in fine de garantir aux contributeurs et aux utilisateurs un niveau de service professionnel et une capacité d’intégration robuste.

« Les solutions européennes ne coûtent pas plus cher, voire légèrement moins. »
Benoit DehaisDSI de la région Occitanie

L’open source devient ainsi un outil de gestion du risque commercial. L’exemple de VMware, dont les brusques changements tarifaires ont pris les clients par surprise, est un rappel brutal des préjudices auxquels les entreprises s’exposent en cas de dépendance. Qui s’étendent désormais à l’IA.

Pour l’expert Data de BPCE, favoriser un écosystème plus diffus est une stratégie de défense efficace. Une constellation de solutions offrirait, entre autres, plus de résilience face aux rachats qu’une licorne isolée.

La résilience logicielle doit d’ailleurs impérativement s’étendre aux infrastructures structurantes, à l’image d’Active Directory. Ces composants sont identifiés par Gilles Babinet, entrepreneur et président de la Mission CaféIA, comme nécessitant un investissement collectif européen pour ne plus être un point de vulnérabilité.

Infrastructures spatiales et données : les fondations physiques de la souveraineté

La souveraineté numérique ne peut par ailleurs faire l’économie d’un ancrage dans les infrastructures physiques, dont les satellites, les capteurs et les données, notamment de cartographie.

Alexandre Tisserant, directeur de l’observation de la Terre et du positionnement à l’IGN, rappelle que la maîtrise de la carte est un enjeu éminemment stratégique et démocratique. Il cite, pour l’illustrer, l’exemple de l’administration Trump qui tente d’imposer l’appellation « Golfe d’Amérique » au lieu de « Golfe du Mexique » sur les outils cartographiques. Cet exemple illustre pour le cadre de l’IGN, un établissement public, comment une vision numérique peut devenir un outil de soft power géopolitique.

Le système Galileo assure aujourd’hui une autonomie face au GPS américain. Cependant, la résilience dépend de l’intégrité des stations au sol et de la capacité à diversifier les constellations de satellites – domaine dominé par des acteurs américains.

Sur le front de l’IA, en 2026, l’IGN a également publié son propre modèle de fondation, « Maestro ». Il permet l’identification des essences forestières, et surpasserait le modèle « DINOv2 » de Meta.

Enfin, « Panoramax », alternative distribuée à Google Street View, prouverait pour Alexandre Tisserant qu’il est possible de concurrencer les monopoles par l’ouverture et la collaboration. La souveraineté consiste, selon lui, à « choisir sa dépendance » plutôt que de la subir par défaut.

Vers une « cure de désintoxication »

L’aboutissement d’initiatives en faveur d’une moindre dépendance exige toutefois une volonté politique durable, c’est-à-dire au-delà d’échéances électorales. Cette volonté est aussi nécessaire pour surmonter des freins culturels.

Benoit Dehais de la Région Occitanie compare la période actuelle à une indispensable « grande cure de désintoxication » après trente-cinq ans d’addiction aux solutions hégémoniques.

La trajectoire ne consiste pas à débrancher brutalement les acteurs américains, mais à créer systématiquement un « footprint » souverain et open source à leurs côtés pour maintenir une capacité de basculement.

Gilles Babinet insiste quant à lui sur l’importance de l’acculturation des équipes afin que le choix technologique ne soit plus dicté par l’habitude ou la peur du changement.

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