Datacenters IA : xAI remorquait des centrales à gaz pour contourner les lois sur la pollution
La société d’Elon Musk se voit reprocher de saccager l’atmosphère avec 27 turbines au gaz qui recracheraient 2300 tonnes de carbone par an. xAI rétorque que monter sa centrale sur des roues devrait l’exempter de respecter l’environnement.
Aux USA, l’opposition entre les exploitants de datacenters et les pouvoirs publics vire au rocambolesque. Dernier épisode en date : pour contourner la réglementation qui fixe des plafonds d’émission carbone à ne pas dépasser, xAI, la société d’Elon Musk qui édite l’IA Grok, a installé les 27 turbines à gaz qui alimentent son datacenter Colossus 2 sur des remorques.
La raison ? En partant du principe que la réglementation a été écrite pour des centrales « fixes », il suffirait de monter la sienne sur des roues pour qu’elle devienne « mobile » et soit donc exemptée de son devoir de respecter l’environnement.
Hélas pour xAI, une juge fédérale vient de décider que cet argument était absolument irrecevable. Par conséquent, elle autorise l’ouverture d’un procès à son encontre que réclamaient plusieurs parties civiles, dont la NAACP (la plus ancienne des associations états-uniennes pour la défense des droits civiques).
Ces parties civiles allèguent que les 27 turbines à gaz et à roulettes d’Elon Musk crachent chaque année dans l’air environnant 1 700 tonnes d’oxydes d’azote, 19 tonnes de formaldéhyde, 580 tonnes de monoxyde de carbone et 180 tonnes de particules fines. Et tout cela en brûlant du gaz pour produire les 495 mégawatts d’électricité destinés à alimenter les serveurs de Colossus 2.
Les plaignants affirment que xAI a installé et exploité les turbines sans disposer ni des autorisations fédérales et régionales requises pour encadrer la pollution de l’air, ni avoir déployé de technologies de contrôle pourtant obligatoires, selon la loi américaine Clean Air Act. Ils réclament des sanctions, de vraies mesures de contrôle des émissions, des mesures d’atténuation ou de compensation de la pollution et le remboursement des frais de justice.
Colossus 1 et Colossus 2 sont les deux datacenters géants qui servent à faire fonctionner Grok, l’IA conçue par xAI. Colossus 1 (en photo en haut de cet article), bâti à vitesse éclair en 122 jours, est entré en production en 2025 avec des GPU H100 et H200 de Nvidia. Colossus 2, entré en production en 2026, étend le premier site avec des GPU B200 et B300 de Nvidia. En tout, les deux sites hébergeraient 550 000 puces d’IA.
xAI, un spécialiste du contournement des autorisations
Cette nouvelle plainte de la NAACP s’inscrit dans le cadre d’un conflit plus large concernant la production d’électricité à partir de gaz pour les datacenters de xAI, tous situés dans la région de Memphis, dans le Tennessee. Précédemment, xAI et une de ses filiales avaient construit et exploité de la même manière des turbines à gaz pour le premier datacenter géant Colossus 1, là encore, sans passer par les démarches administratives censées encadrer la qualité de l’air.
Et la société d’Elon Musk se prépare à lancer le chantier d’un troisième datacenter géant, logiquement nommé Colossus 3, toujours sans entreprendre de le faire valider par les autorités.
La subtilité est que les turbines montées sur des remorques ne se situent pas, elles, dans l’État du Tennessee, mais juste de l’autre côté de sa frontière sud, dans le Mississippi, sur un site distant d’environ 8 km des datacenters Colossus et relié par des câbles aériens. On ignore si cette distribution de l’installation entre deux États était motivée par des questions géographiques ou juridiques. En tout cas, la juge Debra Brown qui s’est saisie de l’affaire travaille pour la cour fédérale du district nord du Mississippi.
Pour justifier son rejet de l’argumentation de xAI et permettre au procès d’avoir lieu, la juge Debra Brown a dû faire valoir que, selon les lois de l’État du Mississippi, les seules centrales qui pouvaient se prévaloir d’être « mobiles » sont celles qui sont automotrices, ou destinées à être propulsées lorsqu’elles remplissent leur fonction. Or, des turbines simplement posées sur des remorques à l’arrêt sont considérées comme « fixes ». De fait, toutes les contraintes légales concernant des centrales « fixes » doivent s’appliquer aux turbines sur roulette d’Elon Musk.
Il faut noter que, pour les promoteurs de centres de données, l’octroi des autorisations peut avoir des répercussions bien au-delà des coûts liés au contrôle des émissions. Les exigences peuvent déterminer les périodes pendant lesquelles la production d’électricité peut avoir lieu, si un projet respecte son calendrier de mise sous tension, ou encore le montant des dépenses des exploitants en carburant et en mise en conformité. Les sanctions financières en cas de dépassement des émissions carbone au-delà de ce qui a été précisé dans les autorisations sont aussi chiffrées.
En s’exemptant d’obtenir ces autorisations, xAI s’exempte aussi de toutes ces contraintes.
Un procès contre la pollution qui est loin d’être gagné
Aussi improbable que puisse paraître l’idée d’installer une centrale qui brûle du gaz sur des remorques, il s’avère que la démarche de xAI se glisse dans ce que les autorités américaines considèrent comme une faille juridique prévue d’avance. Au point de lui accorder le bénéfice du doute.
En effet, l’EPA, l’agence de protection de l’environnement de l’administration Trump, a défini en janvier 2026 des règles de respect de l’environnement « alternatives » pour les centrales électriques « temporaires ». Ces règles exemptent les exploitants des centrales de mener des essais concernant la pollution et de tenir des registres de mesures dans le cas où la centrale serait démantelée au bout d’un maximum de 24 mois. Ces règles alternatives sont censées permettre à un datacenter de commencer à fonctionner, sans doute pour le tester, alors que son chantier n’est pas encore terminé.
Manifestement, xAI compte à présent argumenter qu’il déplacera ses remorques tous les 12 mois, ce qu’il demande de considérer comme un démantèlement au regard du site sur lequel les turbines auraient été précédemment installées. Une argumentation culottée, dans le sens où les datacenters Colossus ne sont plus en chantier et que les turbines qui les alimentent n’ont plus rien de temporaire.
La juge Debra Brown a fait savoir que, selon les lois du Mississippi, la dérogation aux limites d’émissions carbone ne pouvait s’appliquer que rétroactivement, une fois que les autorités ont pu constater que la centrale a effectivement été démantelée avant un délai de 24 mois après sa mise en service. En attendant, les turbines ne sont considérées comme ni mobiles ni temporaires et doivent se soumettre aux lois qui encadrent les centrales fixes.
Concernant le procès, il est loin d’être gagné par les parties civiles. Dès juin, le ministère de la Justice du gouvernement Trump (alias le DOJ) était lui-même intervenu auprès du tribunal pour qu’il prenne en compte l’argumentation de centrales temporaires et rejette la plainte.
Le ministère continue par ailleurs de contester la légitimité de plaignants privés dans l’application d’une loi fédérale. Et il fait valoir que cette affaire risquait d’interrompre l’alimentation électrique d’une installation d’IA importante pour l’économie étatsunienne en général et pour le ministère de la Défense, client de xAI, en particulier. Il en a même appelé à ne pas entraver la bonne marche d’une IA qui serait utilisée à des fins de défense nationale.
Cet article est l’adaptation d’une actualité initialement parue en anglais sur techtarget.com, une publication sœur du MagIT.
