Inde : les infrastructures commencent à peser sur l’activité

Télécommunications, accès à Internet, électricité, transport… Les infrastructures indiennes ne sont pas toutes à la pointe de la modernité, tant en matière de disponibilité que de fiabilité. Et leurs insuffisances commencent à peser significativement sur l’activité des entreprises, au moins sur le plan financier.

« On le sait, Bangalore et l’Inde en général sont en retard sur les infrastructures. Ce sont des investissements très lourds et très diffus dans tout le pays. » Jean-Yves Grisi, directeur général de la SSII KPIT Cummins en France, plante le décor. Mais tempère son propos : « franchement, ça gêne très peu lorsque l’on est client d’une SSII en Inde. »

Et il y a une bonne raison à cela : les grandes entreprises indiennes du secteur ont les moyens de bénéficier d’infrastructures propres, redondantes, sécurisées et fiables. Les TPE et PME ne profitent pas des mêmes ressources mais investissent dans des outils capables d’assurer la continuité de leur activité. Reste que cela a un coût, mesurable en temps et argent. Un coût de moins en moins négligeable.

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Kris Gopalakrishnan, PDG d’Infosys, le reconnaît sans peine : « c’est un peu chaotique, mais le changement est en marche, au sein de ce chaos. » De fait, les problèmes de transports, les insuffisances des réseaux d’eau potable et d’électricité, « affectent la qualité de vie de nos salariés » et « augmentent les coûts d’exploitation des entreprises. »

Des réseaux télécoms de qualité variable

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Les réseaux de communication internationaux sont plutôt de bonne qualité : les communications sont claires, bien audibles et ne coupent généralement pas de façon impromptue. Plusieurs opérateurs locaux viennent d’ailleurs de décider d’investir de concert dans un lien supplémentaire avec l’Europe continentale. Romain Dupuy, qui a installé sa société de développement Internet Spaarth à New Delhi, ne témoigne d’aucune faiblesse de ce côté-là.

Las, il n’en va pas de même des réseaux de téléphonie mobile, très prisés des Indiens. Dans la pratique, les réseaux GSM ont tendance à souffrir de saturation ; le régulateur local, le TRAI, n’hésite plus à évoquer le problème ouvertement. Et tant pis si les communications sont peu onéreuses : ça peut couper à n’importe quel moment. Et, saturation oblige, le passage d’une cellule GSM à l’autre peut être fatal à une communication, en déplacement, même en voiture. 

Très inégaux face à Internet

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La 3G, attendue en Inde pour l’été 2009, pourrait changer la donne : les opérateurs comptent sur elle pour disposer de ressources en fréquences supplémentaires. Le processus d’attribution des licences vient d'ailleurs d’être précisé. Après quelques échanges parfois peu amènes, entre ministères des Télécommunications et des Finances, ainsi que le TRAI, les enchères devraient être lancées très rapidement.

Très inégaux face à Internet

L’accès à Internet, depuis une chambre d’hôtel, ne pose généralement pas de problème. Mais il ne faut pas compter sur un débit supérieur à 512 kbps : c’est proche de ce qui se fait de mieux en Inde, pour un accès isolé, hors liaison dédiée. Certains FAI font la promotion d’accès à 8 Mbps. Mais il est déjà rare d’atteindre 2 Mbps.

Les grandes entreprises, souvent installées dans des zones dédiées au développement économique, disposent de meilleures conditions, de débit mais aussi de fiabilité. Car c’est bien l’un des soucis liés aux connexions filaires à Internet utilisées par les PME et TPE : il n’est pas rare qu’elles soient coupées, en raison d’une panne de courant ou d’une forte pluie.

Romain Dupuy, qui a installé sa société de développement Internet Spaarth à New Delhi, assure qu’il « vaut mieux prévoir des backups. Le taux de panne de notre connexion à Internet ADSL (2 Mbps) est tellement élevé qu’il faut en avoir une seconde (512 kbps). »

Reste que l’Internet à haut débit est loin d’être accessible partout, la faute à un parc de lignes téléphoniques fixes très limité.

Le point noir du pays : l’électricité

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Mais c'est probablement dans le réseau électrique que résident les faiblesses les plus importantes. Harsh Inaniya, ancien employé d’une société de BPO installée à Gurgaon, près de New Delhi, raconte : « l’entreprise a ses propres générateurs électriques. Si l’un d’entre eux tombe en panne, l’un des trois autres prend le relais. » Au final, en plusieurs années au service de cette entreprise, Harsh n’a jamais eu à arrêter son activité en raison d’une panne électrique. Et il en va ainsi de toutes les grandes entreprises installées en Inde : sur leurs campus, il est difficile de passer à côté des Cummins, ces impressionnants groupes électrogènes verts.

Romain Dupuy explique que lui non plus ne peut pas se passer d’un inverter ou d’un générateur : « on est obligé d’investir là-dedans. » Investissement initial : huit à neuf cent euros pour faire tenir une quinzaine d’ordinateurs. A l’échelle du seul état du Maharastra, le coût de la production électrique autonome serait de près de 800 000 euros, par jour.

La question clé de l'électricité

La raison en est simple : l’Inde ne dispose pas des infrastructures de production électrique correspondant à ses besoins. A Chennai, on estime par exemple que le réseau ne peut fournir que 300 jours d’électricité par an. A Mumbai, le déficit est supérieur à 5000 MW pour un total de... près de 22 000 MW pour l'ensemble du pays. Cet été, la mousson tardive n’a pas aidé. Dans le Karnataka, l’état de Bangalore, les réservoirs des barrages hydroélectriques sont restés longtemps à 20 % de leur capacité, faute d’alimentation par les eaux pluviales.

A Pune, au Maharastra, on a compté jusqu’à 9h de coupure de courant - planifiée; ponctuellement, les coupures ont pu être plus longues - par jour ou encore 5h à Chennai… Cette semaine du 29 septembre 2008, le premier ministre indien Manmohan Singh, de passage à Paris, devrait annoncer la signature d’un accord avec la France pour l’achat de combustible et d’équipements liés au nucléaire civil : l’Inde, non signataire du traité de non prolifération, vient tout juste d’obtenir le feu vert de la communauté internationale pour développer son parc nucléaire civil. Mais les effets de cet accord ne devraient pas se faire sentir avant plusieurs années. Parallèlement, plusieurs états indiens se sont engagés dans la lutte contre le vol et le gaspillage d’électricité. Mais la modernisation du réseau de distribution se fait encore attendre dans de nombreux endroits.

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En attendant, palier les insuffisances du réseau électrique a un coût. Chez Sopra, à Noida, près de New Delhi, Pankaj Agarwal, le PDG de la SSII sur place, assure que ce coût « est encore supportable ; d’autant plus qu’il n’augmente pas de manière significative. » Et de relever qu’il reste très inférieur à ce que l’on peut trouver en occident.

Thierry Cros, directeur général de Seco Tools (une entreprise d'outillage qui a développé une activité de CAO sur place), à Pune, évoque quant à lui la construction d’éoliennes avec l’objectif de produire 2 MW, « l’équivalent de 2 ou 3 gros Cummins de 0,625 MW […] qui consomment 800 litres de diésel par jour. De quoi économiser 700 000 litres de diésel par an. » A la fin du mois juillet, au plus fort de la pénurie d’électricité dans le pays, la consommation de diésel des entreprises était telle qu’elle a entrainé des pénuries pour les transports, dans de nombreuses villes, à commencer par Bangalore.

Regardez notre reportage sur les infrastructures indiennes et leur impact sur l'activité des entreprises et le quotidien de leurs salariés.

Des transports pénalisants

Et le réseau de transport, précisément, n'a pas besoin de ça. De manière générale, en Inde, il est irréaliste de vouloir enchaîner plus de deux rendez-vous dans la même journée. Les transports terrestres ne le permettent pas, la faute à une circulation dense et à des transports en commun peu développés. 

Des transports pénalisants

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KR Lakshminaraya, DG de Wipro, installé à Bangalore, reconnaît que la circulation routière commence à présenter une réelle contrainte. Jusqu’à lâcher : « on prépare psychologiquement nos visiteurs à l’avance. » Jean-Yves Grisi chiffre la situation : pour lui, il faut compter 1h30 à 2h pour relier Electronic City, cette banlieue où sont installées les entreprises IT, à partir d’un hôtel, en centre ville.

Du coup, Kris Gopalakrishnan, d'Infosys, explique que ces entreprises participent, dans le cadre d’un partenariat public-privé, à la construction d’une autoroute surélevée, au-dessus des voies existantes qui relient Bangalore à Electronic City. Cette autoroute sera payante.

Les bus publics, saturés aux heures de pointe, sont doublés par des bus privés, exploités par les grandes entreprises indiennes, pour assurer le trajet domicile/travail de leurs employés. Mais certaines agglomérations se détachent un peu : Mumbai dispose d’un réseau de train de banlieue, vétuste et saturé mais efficace ; New Delhi vient d’ouvrir sont métro, par endroits aérien.

Reste que, pour Salil Parekh, PDG de Cap Gemini à Navi Mumbai, la productivité des SSII indiennes est clairement pénalisée par la congestion des transports : "Pour faire simple, nous pourrions effectivement faire plus" si la circulation était plus fluide.

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Le pays semble avoir fait du transport aérien l’une de ses priorités. Les aéroports de Bangalore et d’Hyderabad sont flambant neufs. Ceux de New Delhi et de Mumbai sont en cours de rénovation. Le feu vert vient d’être donné pour celle de l’aéroport de Chennai. Sur place, le traitement des bagages brille par sa rapidité ; de quoi faire pâlir d’envie les habitués de Roissy CDG.

Attention tout de même : le départ de certains vols, notamment sur des compagnies à bas coût, peut être avancé jusqu’à 30 minutes. Une notification est généralement transmise par SMS. Mais, en cas de correspondance, il devient difficile de la recevoir. Les compagnies Kingfisher Airlines et Jet Airways exploitent des appareils récents et confortablement aménagés.

Les politiques mis à l’index

Pour les Indiens que nous avons interrogés sur le sujet, la situation difficile des infrastructures locales s’explique sans trop de peine. Kris Gopalakrishnan relève que, « depuis 1991, l’économie indienne a cru à raison de 7 à 9 % par an […] les infrastructures n’ont pas avancé au même rythme. »

Lavanya Sankaran, romancière trentenaire, a grandi dans un Bangalore qui ne comptait que deux millions d’habitants… contre dix aujourd’hui, « avec les mêmes infrastructures. » Selon elle, les politiques ont traîné à planifier le développement des infrastructures. Ils s’y mettent mais gardent un train de retard : « aujourd’hui, ils planifient pour 10 millions d’habitants. Mais quand les travaux seront réalisés, combien serons-nous ? » Elle va plus loin : « l’inefficacité n’est pas dans les entreprises ; elle est dans le gouvernement. […] Tout ce dont on essaie de se détacher - les castes, le communautarisme, etc. -, tout ça reste au cœur de notre vie politique. » Sans compter avec la corruption

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