Vivek Kundra, Salesforce : «nos sociétés ne sont pas encore prêtes »

L’ancien DSI de Maison Blanche est aujourd’hui responsable des activités de Salesforce dans les pays émergents. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un regard très pointu sur le secteur public et, plus généralement, sur Internet et la manière dont il transforme nos sociétés. Un regard qu’il a accepté de partager avec quelques journalistes lors de l’événement Cloudforce qui s’est déroulé à Londres, la semaine dernière.

LeMagIT: en avril, vous avez annoncé le lancement d’offres dédiées au secteur public aux Etats-Unis. Quels sont vos ambitions avec ces offres et prévoyez-vous de les étendre à d’autres pays ?

Vivek Kundra: Ce projet a plusieurs volets. Tout d’abord, la création d’une place marché d’applications qui soit globale par essence. Aux Etats-Unis, nous avons identifié un problème : il y a 3 000 de comtés locaux, 50 états, et des centaines d’agences fédérales; les dépenses IT ne sont pas consolidées, par coordonnées. Chacun a ses propres systèmes. Mais tous sont financés à partir de fonds issus de la fiscalité. À l’échelle d’un Etat, on parle de centaines de millions de dollars dépensés sur les systèmes de santé, de couverture chômage, de transport. Au niveau fédéral, il y a beaucoup de duplication des investissements ne serait-ce que pour quelque chose de simple comme la messagerie électronique et le travail collaboratif. L’idée de cette place de marché, c’est prendre de l’innovation venue du monde entier et la partager partout dans le monde. Pour que la meilleure application développée à Londres pour les besoins spécifiques d’une activité du secteur public puisse être utilisée à Paris ou Washington, par exemple. Le second volet, c’est de permettre aux petites entreprises de gagner en visibilité, d’apporter de l’innovation, et de créer des emplois parce que l’on sait bien que les idées les plus créatives viennent de petites structures. Il s’agit de permettre à ces entreprises de créer des applications sur notre plateforme force.com et de les vendre aux gouvernements.

LeMagIT: Vous envisagez donc une couverture globale pour cette place de marché. Comment entendez-vous répondre à la problématique des contraintes réglementaires diverses ?

Vivek Kundra: Qu’il s’agisse de Patriot Act aux Etats-Unis ou d’autre chose... chaque pays à travers le monde a ses propres réglementations autour de sa sécurité, du contre-terrorisme, etc. Mais chez Salesforce.com, nous comptons plus d’une centaine de milliers de clients du monde entier qui utilisent nos solutions, dont des gouvernements. Dans de nombreux cas, ces questions ont plus un caractère émotionnel qu’autre chose... Je veux dire que si vous regardez les données, en général, la distinction entre celles qui sont en mouvement et celles qui sont statiques est difficile : vous voyagez, vous accédez à ces données en déplacement, elles se déplacent aussi... le système est mondial par essence. 

LeMagIT: Les différences réglementaires sont toutefois bien réelles. L’Europe prépare notamment une nouvelle législation très stricte sur la protection des données personnelles...

Vivek Kundra: Nous échangeons et continuerons de le faire avec les interlocuteurs pertinents. Mais prenons un peu de recul : encore une fois, nous avons plusieurs centaines de milliers de clients dans le monde entier. Et nous allons recruter 700 personnes en Europe; la croissance est très rapide dans cette région. J’étais à Davos cette année. Et nous avons beaucoup discuté, avec les régulateurs, de ces sujets. Et puis, d’un côté, il y a avait des ministres des Finances réfléchissant gravement à la reprise économique et de l’autre, des ingénieurs tellement optimistes quant à l’avenir... ce sont ces derniers qui travaillent aux nouvelles technologies qui créent tellement d’emplois. Je pense que la question réglementaire va continuer d’avancer. Mais les transformations fondamentales sont à venir, car les sociétés ne sont pas encore prêtes pour la transformation qui est déjà en marche. 

Souvenez-vous de cette couverture de Time Magazine, qui a fait du manifestant l’homme de l’année 2011. Pensez au Printemps Arabe, par exemple, et à l’histoire de cet employé de Google en Egypte, à toute cette coordination par les réseaux sociaux, à ce qui s’est passé avec Occupy Wall Street... la manière dont les gens s’organisent collectivement a radicalement changé. Pour moi, c’est quelque chose de bien plus important que les questions réglementaires.

LeMagIT: Mais d’importantes forces cherchent aussi à maîtriser cette tendance. Et l’on peut penser notamment au discours de Nicolas Sarkozy à l’e-G8, ou encore à la législation indienne sur l’expression en ligne d’avril 2011...

Vivek Kundra: Oui. Je pense qu’il y a des gens qui se sentent du mauvais côté de l’histoire. On assiste au plus gros déplacement des pouvoirs de toute l’histoire de l’humanité. Tout le monde n’en a pas conscience. Mais de nombreuses institutions et de personnes veulent maintenir et préserver le statu quo. Mais le pouvoir est en train passer dans les mains de cet employé de Google, de ceux qui publient sur le mur Facebook d’Occupy Wall Street. C’est bien réel. Ça arrive. Et il y a des chiffres pour l’affirmer : regardez certaines valorisations boursières... Et cette transformation en profondeur s’accompagne de la plus grande création de richesse de l’histoire. Regardez les Facebook, les Salesforce... toute la création d’emplois se fait dans ce secteur. C’est excitant et c’est une transformation profonde. 

LeMagIT: Revenons pour terminer sur la question du Cloud Computing et du secteur public. Pensez-vous que l’investissement doit être le fait d’entreprises privées - dont les Etats seront clients - ou plutôt des Etats, y compris dans le cadre de partenariats public-privé ? Et je pense en particulier à l’initiative française sur le Cloud .

Vivek Koundra: On constate généralement beaucoup de gâchis dans les dépenses publiques. Il suffit de regarder où se fait l’innovation. Dans les années 1960, l’innovation était le fait de grosses institutions publiques. Dans les années 1980, les plus belles technologies sont nées dans les grandes entreprises du secteur privé, dans les multinationales. Avec les années 2000, l’innovation est passée dans le Web grand public. Ce qui est intéressant là, c’est que l’innovation se déplace des grandes institutions publiques, aux entreprises, puis maintenant aux consommateurs. L’écart technologique entre chacun des trois univers continue de s’agrandir. Ce serait donc une erreur d’investir des millions et des millions pour construire un écosystème interne fermé. Simplement parce que l’infrastructure physique nécessaire est devenue une commodité. Et de l’autre côté, le problème des entreprises centrées sur le secteur public, c’est que leur objectif est d’abord de remporter le contrat. Puis elles font tout ce qui est nécessaire pour augmenter leurs marges; elles n’investissent pas en R&D pour innover. Et souvent, au final, ce sont des projets qui coûtent cher, qui durent des années, qui ne fonctionnent pas et ne permettent pas de profiter de l’innovation qui survient ailleurs, dans le monde du grand public.

Et ce qui rend cette époque différente, c’est la pression darwinienne à innover : dans le grand public, si vous cessez d’innover, vous disparaissez, car le consommateur n’a qu’à cliquer pour passer à un autre fournisseur.

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