Walter Weigel, Etsi : « la standardisation, avant tout un bras de fer politique »

Le très politique Walter Weigel, le directeur général de l'Etsi, parle du rôle de cette organisation de normalisation au coeur des standards du RFID, du NFC et plus globalement de l'Internet des objets. Des processus de standardisation qui sont régulièrement le théâtre d'une sourde bataille géopolitique, mais également économique. L'Etsi, qui fête cette année ses 20 ans, veut servir de juge de paix dans ces débats.

w weigelLeMagIT : Que représente l'Internet des objets pour l'Etsi ?

Walter Weigel : L'Internet des objets a une facette politique. Il y a beaucoup d'argent investi dans l'Internet des objets par la Commission européenne, les Etats-Unis et la Chine.  La normalisation est certainement une solution afin d'utiliser les résultats des chercheurs pour enfin ouvrir le marché. Car aujourd'hui, nous [l'Etsi, ndlr] ne sommes pas dans une compétition directe, mais bien indirecte, avec les autres instituts de normalisation, comme l'IETF (Internet Engineering Task Force, ndlr), instituts qui sont surtout américains. La grande question pour l'Etsi est ainsi d'insuffler une grande part de cette normalisation de l'Internet du futur et plus particulièrement de celle de l'Internet des objets.

LeMagIT : Sur quels standards du RFID travaille l'Etsi ?

W.W. : Actuellement, nous avons deux activités. La première concerne la normalisation de toutes les interfaces et étiquettes RFID. Il s'agit donc d'une activité très spécifique aux puces radio-fréquence. La seconde, très récente, est un comité technique qui adresse le segment des communications Machine to Machine. Cette nouvelle activité constitue une bonne piste pour notamment normaliser une architecture d'Internet du futur. Car aujourd'hui, - et c'est un grand désavantage de l'Internet classique -, il n'existe pas vraiment d'architecture. Le modèle est très distribué. Il existe bien sûr des normes pour les protocoles, mais nous croyons qu'avec le trafic que généreront les milliards d'objets de l'Internet du futur, il est nécessaire d'avoir une nouvelle architecture.

Nous avons discuté notamment avec Alcatel-Lucent, SAP et HP [tous membres de l'ETSI, ndlr], notamment avec leurs directeurs techniques, qui sont enfin tombés d'accord sur la nécessité de revoir l'architecture de l'Internet d'aujourd'hui.

LeMagIT : L'Internet des objets repose sur la couche IP de l'Internet classique. Est-ce que ça veut dire qu'il s'agit de redévelopper un nouveau protocole ?

W.W. : Peut-être, oui. C'est un peu tôt pour le moment pour se prononcer. Car il faut davantage avancer dans les recherches et la normalisation. Les deux Internet sont différents et nous avons peut-être besoin d'une nouvelle classe de protocoles et d'une nouvelle architecture. Mais ce ne sont que des orientations que nous examinons en ce moment.

LeMagIT : Quel est le degré de maturité des standards ?

W.W. : Nous nous concentrons actuellement sur les interfaces radio pour les lecteurs et les étiquettes RFID. C'est très facile car l'ETSI est le seul institut de normalisation en Europe qui est capable de normaliser et livrer des standards qui concernent le spectre radio. […] Et nous sommes également mandaté par la Commission européenne. Aujourd'hui, tous les standards liés au RFID ne sont pas finalisés, mais nous en avons publié certains.

Mais je crois qu'il est totalement impossible d'exploiter un Internet du futur [complet, ndlr] avec les standards que nous avons aujourd'hui. Il faut poursuivre nos travaux autour du spectre radio bien sûr, mais également autour de l'architecture et des protocoles.

LeMagIT : Quel rôle l'Union européenne a-t-elle à jouer dans la RFID ?

W.W. : Nous sommes dans une situation politiquement difficile pour la Commission européenne. Aujourd'hui, si vous analysez la normalisation en général du RFID, vous voyez émerger une organisation très active, EPC Global (organisme américain qui développe de standard d'identification d'objets EPC Global et qui sert de trame pour l'heure à l'Internet des objets, ndlr). Mais c'est une organisation qui n'est pas à but non-lucratif, contrairement à l'Etsi. L'industrie qui veut aujourd'hui utiliser le RFID doit payer pour des adresses EPC Global ou GS1 (organisme d'étude et de standardisation qui pilote la conception des standards internationaux d'identification et d'échanges électroniques, ndlr). Les normes EPC Global viennent des Etats-Unis, même si, aujourd'hui, cette organisation compte beaucoup de membres européens ou chinois. Ce n'est pas une situation très confortable pour la Commission. Il faut garder ce facteur à l'esprit lorsqu'on parcourt les recommandations de la Commission sur le RFID.

Par ailleurs, nous coopérons avec des instituts de normalisation chinois. Et il est clair que le gouvernement chinois veut éviter d'utiliser les normes d'EPC Global pour développer leurs propres standards. Ce qui constitue un problème par exemple pour Airbus (qui doit gérer plusieurs standards, ndlr).

LeMagIT : Quel est l'état des projets autour du NFC (Near Field Communications, norme de communication à courte portée) ?

W.W. : Nous avons quelques standards en place autour de NFC. Je crois que les technologies et les normes actuelles pourraient permettre davantage d'applications.
Mais il s'agit d'une question politique et liée à l'industrie. Aujourd'hui, il y a d'un côté des cartes liées au système bancaires, comme American Express ou Visa, et de l'autre, les cartes des opérateurs de téléphonie mobile. […] Certaines nouvelles applications, comme le paiement mobile,  se positionnent entre ces deux univers. Je constate actuellement que les deux industries pensent que la carte est essentielle pour avoir le contrôle des clients. Pour cette raison, il est difficile pour le moment d'assoir ces deux groupes à la même table de normalisation pour enfin discuter d'éventuelles évolutions de la technologie et de standards. Ce n'est pas une question de standard ou de technologie, mais bien de business et de politique.

LeMagIT : L'Etsi a récemment unifié ses standards NFC avec un autre organisme, le NFC Forum. Pourquoi ?

W.W. : D'une façon générale, la normalisation, c'est une histoire engageant plusieurs instituts forums et consortiums qui sont en compétition, comme sur un « petit » marché. Nos membres paient un droit, mais nos résultats,  publications et standards sont gratuits. Mais pour l'industrie, il n'est pas bon d'avoir une compétition entre organismes de normalisation. Car chacun travaille de son côté, comme avec le NFC Forum. Et il est impossible pour l'industrie d'envoyer des experts à chaque réunion sur la standardisation. Pour cette raison, nous avons environ 70 coopérations avec d'autres instituts. NFC Forum s'inscrit dans le cadre d'une de ces coopérations.

LeMagIT : Que pensez-vous de la critique qui estime qu'il existe un trop grand nombre de normes autour de NFC ?

W.W. : C'est peut-être vrai. Je n'ai pas une bonne analyse aujourd'hui. Mais il se peut que ce soit le résultat de la bataille entre les deux groupes d'industries que j'ai mentionnés auparavant. Où chacun réalise des standards pour son propre groupe. C'est pourquoi nous essayons de rallier tous les membres de l'industrie, des banques, des instituts de cartes de crédits aux opérateurs télécoms et aux constructeurs comme Sony Ericsson. Et ce n'est pas facile.
Résultat : il n'est pas possible aujourd'hui d'utiliser la carte SIM de mon téléphone comme une carte de crédit. Je dois utiliser deux cartes séparées pour cela. En Allemagne, la Bundesbank a inauguré un système de carte avec lequel on peut payer les transports dans tout le pays. C'est une bonne idée. Mais il s'agit encore d'une énième carte. Je me demande pourquoi il n'est pas possible d'utiliser une seule carte pour centraliser tous les paiements et les communications. Il y a pourtant déjà beaucoup de candidats pour cela, comme la carte Vitale en France, mais elle doit intégrer d'importants mécanismes de sécurité à cause des données privées liées à la santé qu'elle contient.

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