IT et back-office : la Grande-Bretagne mutualise à tous crins

A la diète. Dans un document présenté au Parlement britannique, le gouvernement de sa Gracieuse Majesté présente les inflexions de sa stratégie IT. Et ça décape. Reprenant des concepts déjà mis en lumière par le gouvernement américain, l'exécutif britannique se lance dans une mutualisation forcenée de ses infrastructures : consolidation des datacenters, réseau unique, Cloud gouvernemental, magasin applicatif. A la clef, un plan d'économies drastique.

"Une approche nouvelle". Dans un document rendu public, le gouvernement britannique détaille les grandes lignes de son plan d'économies sur ses dépenses informatiques, qui s'inscrit dans le programme de réduction des déficits publics outre-Manche. Un plan centré autour d'un seul mot d'ordre : mutualisation.

"Le gouvernement britannique a bâti une infrastructure IT qui, dans bien des cas, duplique des solutions dans différentes parties de l'administration", explique le rapport "Government ICT strategy", qui fixe les grandes orientations du gouvernement d'ici à 2020. D'où la volonté de l'exécutif d'engager "un processus de standardisation et de simplification basé sur une infrastructure commune conçue pour permettre la fourniture de services locaux".

Cloud et applications partagées, puis rationalisation des back-office

L'enjeu est de taille. Selon les données fournies dans le rapport, le secteur public britannique dépense 16 milliards de livres (17,6 milliards d'euros) chaque année en IT, soit environ 4,6 % de la dépense totale du plus grand donneur d'ordre d'outre-Manche. Un secteur où nos voisins font massivement appel à des prestataires. Le document estime que 65 % de l'IT du gouvernement britannique est externalisé.

Récemment invité à Paris, John Higgins, directeur d'Intellect, le syndicat patronal de l'IT et des télécoms, expliquait : "nos adhérents font face à une intense pression sur les coûts. Le gouvernement prévoit de réduire de 20 % ses dépenses dans les trois ans". A ce volet d'économies s'ajoute la rationalisation des back-office (finance, gestion des RH, achats, etc.), où le gouvernement compte économiser 4 milliards sur les 18 qu'il dépense chaque année sur ce type de fonctions. Le plan s'articule autour de 14 actions, fortement interdépendantes. Six d'entre elles ont un impact direct en matière d'économies :

- Réseau unifié : le document prévoit une seule infrastructure pour la voix (VoIP) et la donnée. Ce qui devrait permettre de réaliser 500 millions de livres d'économies par an dès 2014. Les premiers services seraient disponibles dès la fin 2010. Et, fin 2012, le document prévoit que 80 % des utilisateurs du secteur public utiliseront les services du réseau partagé.

- Consolidation des datacenters : l'objectif est ici de réduire le nombre de datacenters de plusieurs centaines (John Higgins dénombre 130 implantations majeures) à entre 10 et 12. D'abord mise en œuvre pour les administrations du gouvernement central, cette consolidation doit dégager 300 millions de livres d'économies en 2020. Selon le document de stratégie, ce plan ambitieux devrait générer jusqu'à 75 % de réduction de la consommation (refroidissement et alimentation). Le Green est d'ailleurs mis en exergue dans le document comme un "élément de choix aussi important que le critère économique".

- Cloud gouvernemental (G-Cloud) : sur la base de cette rationalisation des centres de calcul, le gouvernement compte tirer des bénéfices additionnels d'une offre de cloud computing ouverte aux différentes administrations du pays. Un prototype est attendu dès le début de 2010 afin de valider le modèle pour les premiers services.

-Magasin applicatif (G-AS) : il s'agit de mettre sur pied un portail permettant le partage et la réutilisation d'applications, de services et de composants. 500 millions de livres d'économies sont attendus en 2020. Selon le document, l'administration britannique utilise aujourd'hui plus de 10 000 applications et contrats de maintenance. L'objectif affiché est très ambitieux : descendre à 1 000 services applicatifs pour l'ensemble du secteur public. Ces applications mises en partage ne seront pas refacturées, en dehors des coûts éventuels pour l'utilisation du G-Cloud ou des coûts de support. Un pilote est prévu pour la première moitié de 2010.

- Mutualisation des services : c'est l'autre volet de la stratégie britannique, censé se déployer sur des couches elles-mêmes hautement mutualisées (G-Cloud, G-AS). Le document prévoit la généralisation de la culture des services partagés, permettant d'économiser sur les frais de personnel. L'objectif est d'économiser plus de 4 milliards de livres annuels, avec G-Cloud et G-AS positionnés comme le guichet unique pour les besoins des administrations.

- Postes de travail standards : dernier axe d'effort, la rationalisation des achats et de la préparation des postes de travail vise à fournir un jeu de services standards, sur lesquels les fournisseurs devront s'aligner et se mettre en concurrence. En 2015, 80 % des postes de travail gouvernementaux seront fournis par un service partagé, prévoit le rapport "Government ICT strategy" . Au-delà de ces travaux, la stratégie gouvernementale britannique met en lumière plusieurs axes bien connus des DSI : interoperabilité (via l'usage de standards), stratégie SOA (pour faciliter la réutilisation de composants), infrastructure de données commune (couplée à des règles de réutilisation des données publiques) et mise en concurrence systématique des logiciels propriétaires par des solutions Open Source, le choix entre les différentes options se faisant sur des critères économiques. S'y ajoute la volonté de mieux contrôler les prestataires. "Le gouvernement n'a pas toujours géré ces relations avec efficacité", reconnaît le document.

France : aussi une production informatique en silos

Bref, une stratégie complète, reprenant certes des éléments pré-existants (comme les mécanismes de contrôle des projets externalisés), qui dépasse le plan américain centré autour du magasin applicatif Apps.gov. Et qui s'attaque à un gisement d'économies : les infrastructures, souvent déployées en silos, administration par administration. C'est aussi le cas en France, où chaque ministère ou administration dispose de ses propres implantations et personnels. Et force est de constater que les timides tentatives de mutualisation (comme celle entre la Gendarmerie et la Police nationale) peinent à avancer.

Le gouvernement français a préféré, pour l'instant, miser sur la mutualisation de fonctions support, comme la comptabilité (avec Chorus, le projet de refonte du système comptable de l’Etat) ou la paie (avec l'Opérateur national de paye, ou ONP). Signalons d'ailleurs que ce dernier vise aussi à se positionner, auprès des ministères, en tant que fournisseur en mode Saas de services de gestion des RH.

"Le frein majeur est humain"

Difficile pour l'heure de savoir si le gouvernement Fillon entend aller plus loin, d'autant que l'accompagnement social d'un projet de mutualisation de la production informatique serait colossal. Notons simplement que la création de grandes "centrales numériques" (comprendre de datacenters) figure parmi les orientations prévues par le Grand Emprunt. "Bien sûr, au-delà des économies mêmes, cette mutualisation de la production apporterait des réponses en matière de qualité de services ou de flexibilité par rapport aux réformes.

Mais le frein majeur est humain", confirme Jean-Claude Lamoureux, directeur associé en charge du conseil au secteur public chez Sopra. Rappelons que la première tentative de fusion entre les impôts et le trésor (DGI et DGCP), aux débuts des années 2000, avait achoppé sur ces questions de regroupement des équipes. Si la seconde tentative a porté ses fruits, avec la naissance de la DGFiP (Direction générale des finances publiques), les datacenters de ces organisations n'ont pas fusionné à ce jour, même si les deux pans de l'organisation ont mené des travaux de rationalisation de leur production.

"Je ne crois pas à un grand soir de la mutualisation, ajoute Jean-Claude Lamoureux, plutôt à une trajectoire, avec des poches de gains qui peuvent être identifiées et exploitées assez vite." Et de citer des services transversaux, comme l'éditique, les postes de travail ou les télécoms. "Et, en parallèle, je crois aussi à la multiplication des centres de services partagés, comme celui créé autour de Chorus, comme l'ONP pour la paie ou les achats, pour lesquels une agence vient d'être créée. Et pourquoi pas demain une gestion commune des subventions ?"

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