Développeurs mobiles : une surcote justifiée

La compétence en développement mobile a beau se banaliser. Le marché de l'embauche reste tendu sur ce segment, plutôt bien payé. Mais pas assez reconnu en France, estiment certains « pure players ».

Un monde de trentenaires, plus ou moins cinq ans d'expérience, masculins sauf trop rares exceptions, curieux voire passionnés car défiés en permanence par l'évolution des technologies : à ce portrait de groupe des développeurs mobiles correspond un niveau de salaire notoirement supérieur à la moyenne des informaticiens du même âge. Entre 38 000 et 48 000 euros par an pour la plupart d'entre eux, jusqu'à 100 000 euros pour ceux que l'on ne veut pas voir céder aux sirènes des salaires américains.

Une surcote justifiée ? Pas systématique en tout cas. Bien sûr, les employeurs et recruteurs invoquent la loi du marché. Ce qui est rare et cher. Mais justement, les compétences en développement mobile sont-elles toujours aussi rares ? Et la tournure donnée à l'embauche n'est-elle pas tout aussi importante ? Pour Jean de Broissia, directeur général co-fondateur de Praxedo, la cible est clairement l'ingénieur logiciel, généraliste, à l'aise avec les technologies de type HTML5, quitte à compléter la formation en interne.

 

Pas simple de séduire
 

Pour cet éditeur de solutions pour personnels itinérants, 40% de croissance en 2012, 35% cette année, représentatif de cet écosystème de TPE (20 personnes) tenues d'investir le tiers du chiffre d'affaires en R&D, tout est lié : une croissance autofinancée, un modèle d'affaires qui donne une certaine visibilité (« à six mois », précise le dirigeant), une volonté de croissance maîtrisée.

 

« Recruter, c'est un tout, pas seulement un niveau de salaire, une ambiance de travail, un environnement formateur, une possibilité d'accéder à des responsabilités», commente Jean de Broissia. Résultat : un turnover quasi-nul. Pas de surenchère à l'embauche, « même s'il n'est pas simple de séduire ». Et de relativiser :« Compte tenu de l'inflation, les salaires d'ingénieurs débutants sont au même niveau qu'il y a quinze ans. Le problème est moins celui des coûts salariaux que le poids des charges. Mais attention : nous n'avons pas le problème des agences qui développent des applications mobiles pour le compte de tiers, sous contrainte d'agenda, qui embauchent à tout prix, comme lors du boom du développement des sites internet/intranet, et qui tirent les salaires vers le haut». Ce que reflète par ailleurs le barème issu de l'observation du club des DRH du net (une cinquantaine d'employeurs, Voyages-sncf.com, Boursorama, Viadeo, Meetic et autres « pure players ») présidé par Sylvie Chauvin, DRH de Cadremploi et Keljob.

 

Pour cet état des lieux annuel, le panel est réduit : 16 entreprises recrutant des développeurs web, 11 recrutant des développeurs mobiles ou les deux. Calé sur le référentiel des métiers du net (metiers.internet.gouv.fr). Pas d'indication de salaire moyen ou médian qui risque d'induire des comparaisons douteuses. Une évidence : la maîtrise des technologies dernier cri est payante. Pour les développeurs mobiles, avec en moyenne deux ans d'expérience dans le poste, âge moyen 30 ans (ce qui donne à penser qu'une bonne part d'entre eux a plus de deux ans de métier), un quart des développeurs touche plus de 48 000 euros (salaire fixe brut annuel) et 75% des salaires sont supérieurs à 38 000 euros. Auxquels s'ajoutent les primes : 2 000 euros en moyenne. La différence est minime avec le barème relevé pour les développeurs web (47 000 pour le quartile supérieur, 39 000 pour le quartile inférieur, âge moyen 31 ans). Mais plus nette avec la troisième catégorie considérée : les développeurs front-end (réaliseurs-intégrateurs de pages web) (33 000 euros quartile inférieur, 40 000 euros quartile supérieur, âge moyen 31 ans).

 

Une appétence pour continuer à apprendre

 

Autre évidence : le développement (web ou mobile) rime avec mobilité professionnelle. Tant d'un employeur ou d'une activité à l'autre (deux ans au même poste en moyenne, selon l'étude du club de DRH) que du point de vue des compétences à entretenir. « Ajoutons que, dans la majorité des cas, ces équipes maîtrisent les méthodologies agiles, qui impliquent un bon relationnel, une capacité à se remettre en cause », commente Sylvie Chauvin.
 

Une compétence banalisée
 

Pas question, de plus, de s'en tenir à un seul langage ou une technologie qui, au moindre virage du marché, risque de laisser sur le carreau. « Tous les employeurs le disent : ils recherchent des têtes bien faites, qui ont une appétence pour continuer à apprendre, loin de l'image du geek replié sur lui-même », ajoute la DRH. Autant dire, plutôt des compétences génériques de développeurs, mais mieux payés car recherchés pour leur capacité à bouger avec l'état de l'art.
 

Pour Emmanuel Stanislas, fondateur du cabinet de recrutement Clémentine, « la tension du marché est plutôt due à la volatilité habituelle des jeunes développeurs qui, après trois-quatre ans de métier, aspirent à devenir manager, pas assez technophiles pour voir dans l'expertise une voie respectable ». A la différence d'il y a deux-trois ans, où le passage à la mobilité était le grand sujet, selon lui, le fait que désormais les développements se fassent d'emblée pour tous supports (« avec dans la tête tous les formats ») tend à faire retomber la tension pour les profils de développeurs spécialisés (iOS ou Android) que ce chargé de recrutement estime « banalisés ». « Sauf exception, le développement d'application mobile n'est pas une spécialisation en soi. Cela reste un sujet important, qui réclame de continuer à se former, à se tenir au courant, mais de la part des entreprises, la tension est déjà ailleurs, dans le backoffice de la web intelligence, le NoSQL associée à la compréhension de l'aspect algorithmique ».

 

Un championnat de France du développement mobile
 

En clair, si la ressource des développeurs mobiles est encore considérée comme rare, parce qu'encore dans le hype de l'arrivée des smartphones et tablettes, elle est néanmoins en effectif croissant (10 000 de plus par an en France), mais sans cesse aiguillonnée par de nouveaux besoins (la TV connectée, l'Internet des objets, etc). C'est ce qui caractérise ce segment de marché, insuffisamment valorisé de l'avis de Gilles Feingold et comparses qui viennent de lancer l'association pour la promotion du développement mobile (AFPDM).
 

« Les développeurs mobiles sont d'autant plus difficiles à recruter que ce sont eux qui choisissent les projets sur lesquels ils aimeraient travailler », remarque Gilles Feingold, président de l'AFPDM. Leurs critères : le challenge technique, le profil de l'équipe, un environnement stimulant, comme il s'en trouve par ailleurs dans la dynamique de contribution de type Android User Group. En guise d'accès à la visibilité et à la reconnaissance du tonus de ce marché, la première initiative de l'association de promotion est l'organisation d'un championnat de développement. « Pas à la hackaton, quick and dirty, mais axé sur la qualité et la mise en exergue des meilleurs développeurs et technologies au niveau national », souligne ce dernier.

 

70 CV pour un recrutement
 

Genymobile (35 développeurs) est de ces start-up en situation d'embauche permanente qui mise précisément sur cette implication communautaire et les challenges techniques mis en exergue dans les concours de développement. Elue entreprise de l'année, catégorie « Techno » et « Entreprise d'avenir », réputée pour son expertise Android, cette équipe de technophiles experts des problématiques liées aux objets tactiles et communicants, y voit un bon moyen, de l'aveu d'Arnaud Dupuis, directeur des opérations de Genymobile, de satisfaire « une problématique de recrutement compliquée », parce portée sur un large spectre de compétences. « Pour 70 CV entrants, j'en rencontre une vingtaine en entretien pour aboutir à un recrutement », témoigne ce dirigeant. Le processus d'embauche, sur fond de tests techniques, mise sur la capacité du candidat à s'intégrer à l'équipe. Le profil-type : « 25-30 ans, une première expérience, extrêmement motivé, un profil d'ingénieur conception et développement plus que de développeur », insiste Arnaud Dupuis. Avec une aptitude à aborder un problème de front « capable en quelque sorte de lire la matrice sans la décrypter ». Car à la différence des développeurs, utilisateurs de frameworks de développement pour assembler des briques logicielles, les membres de l'équipe de Genymobile doivent être en position d'intervenir sur le framework même, plus bas dans les couches du système, tout en étant capables, comme les développeurs mobiles, d'avoir en tête la dimension ergonomique de la solution. Autant dire des perles rares, qui ne se trouvent pas forcément ni facilement dans les rangs des jeunes ingénieurs « peu formés aux problématiques scientifiques, à valider une hypothèse, à tester une solution ». En résumé, une aptitude à la R&D pure et dure et un état d'esprit, qui se payent au juste prix. Salaire médian : 44 000 euros annuels, avec, conformément au barème du club des DRH du net, plus du quart des effectifs bien au delà des 48 000 euros annuels, jusqu'à 70 000 euros pour un « lead developper ». Une surcote justifiée, alors ? « Même avec une politique salariale très volontariste, il reste difficile de contrer la concurrence venue de la Silicon Valley qui, en mettant 100 000 dollars, aboutit à un salaire de 80 000 dollars net dans la poche du développeur », remarque Arnaud Dupuis.


 

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