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Open source : la filière française sollicite une « stratégie industrielle » auprès de l’État

Le Conseil national du logiciel libre (CNLL), qui rassemble 300 entreprises dans 12 clusters régionaux, a publié une étude consacrée à la filière française des acteurs de l’open source. Ces TPE et PME réclament davantage de considérations de la part des acteurs du secteur public et des administrations, courtisés par les GAFAM.

En cent quarante-huit pages, l’enquête sur l’état des lieux de la filière open source en France 2020/2021 réalisée au nom du CNLL par Will Strategy dresse le portrait collectif de 134 offreurs, l’évolution de leurs modèles économiques, leur rapport aux marchés, à la souveraineté, mais aussi à leurs clients.

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Bien moins dotée que l’écosystème américain, la filière open source française est majoritairement composée de microentreprises (59 %, dont 20,9 % d’indépendant et 38,1 % de TPE comptant entre 2 à 9 personnes) et de PME (35,1 %, dont 27,6 % d’entités rassemblant 10 et 49 personnes et 7,5 %, de 50 à 249 collaborateurs).

Ces éditeurs (57,1 %), intégrateurs, cabinets de conseil, travaillent à la fois pour le secteur privé (93,3 % d’entre eux) et le secteur public (82,8 %). Malgré leur taille relativement réduite, l’âge médian de ces entreprises atteint 11,5 ans, preuve de leur pérennité sur le marché. D’ailleurs, la majorité d’entre elles (64,6 %) ont déclaré une activité stable ou en augmentation pendant la crise de la Covid. Pas moins de 82,8 % des dirigeants assurent être confiants pour l’avenir de leur société, et 61,1 % affirment leur volonté de recruter de nouveaux collaborateurs.

Un problème de reconnaissance des éditeurs open source français

Ces offreurs, comme leurs homologues européens et américains plébiscitent les nouveaux modèles économiques c’est-à-dire la facturation à l’usage, les modèles freemium et open core et la vente de licences. Plus de la moitié des entreprises interrogées (51,1 %) commercialisent des offres SaaS/cloud. Ces modèles semblent leur réussir : plus des deux tiers des entreprises actrices de l’écosystème libre exportent vers l’Europe, mais réalisent en moyenne 20,5 % de leur chiffre d’affaires en dehors de la France.

En parallèle, 78,4 % de ces entreprises facturent certains services au temps passé, suivant un taux journalier moyen (TJM), aussi parce que la majorité des sondés affirment que leur société effectue du support, de la maintenance, de l’infogérance (68,4 %), du conseil, de l’audit, de l’assistance à maîtrise d’ouvrage (65,4 %), des développements applicatifs spécifiques (58,6 %), ou des prestations d’intégration ou de paramétrage (51,1 %).

Cet indicateur est important, car il reflète la position délicate des acteurs de la filière qui ont du mal à imposer le concept de revenu récurrent quand ils sont éditeurs, en particulier auprès des administrations et des collectivités.

« Il y a quelques freins psychologiques qui persistent en France. Certains groupes, organismes, parfois même la DINUM vont affirmer que l’open source ne peut faire l’objet que de services. Or c’est contradictoire avec la volonté de voir émerger des solutions métiers souveraines », déclare Pierre Baudracco, co-président du CNLL et PDG de BlueMind auprès du MagIT.

Ici, les questions du financement de l’open source et le rapport des institutions publiques par rapport à ces logiciels libres s’entremêlent. L’enquête du CNLL cite Jean-Paul Smets, CEO de Rapid.space et de Nexedi, qui affirme que « 90 % du logiciel libre est développé par des éditeurs ». Or leur rôle ne serait « pas toujours bien compris ni suffisamment reconnu », notent les auteurs de l’étude.

Selon Pierre Baudracco, ce serait particulièrement vrai au sein de certaines administrations qui chercheraient à garder la maîtrise des développements, mais sans mettre en place de gouvernance et en se passant des éditeurs. « Si l’Administration se sert d’une solution open source sans se référer aux contributeurs principaux, cela veut dire qu’elle devient implicitement un éditeur. Elle doit alors s’assurer des tâches de développements spécifiques, gérer la dette technique, de la rétrocompatibilité, etc. C’est un métier très différent. En réalité, l’Administration n’a pas les moyens d’être éditeur, hormis sur des sujets très régaliens », affirme-t-il.

« En réalité, l’Administration n’a pas les moyens d’être éditeur, hormis sur des sujets très régaliens ».
Pierre BaudraccoCo-président du CNLL et PDG de BlueMind.

Du côté des entreprises, Stéfane Fermigier, co-président du CNLL et fondateur de l’éditeur Abilian, note la propension des grands groupes à « contracter avec des acteurs de même taille qu’eux » alors que l’écosystème libre français est majoritairement composé de TPE/PME.

En ce sens, le rapport publié par le CNLL s’attache à rappeler le rôle d’un éditeur de solutions libres, à la fois animateur d’une communauté et fournisseur d’un logiciel ou d’un service, précisant par la même occasion, comme souvent les contributeurs open source le font, l’importance de rétrocéder ou de participer au développement des projets.

La souveraineté, un atout pour la filière française de l’open source

Les acteurs de la filière libre française sont très majoritairement sensibles à la souveraineté numérique. Pas moins de 93,1 % des dirigeants de la filière estiment que cela « doit être une priorité pour l’avenir économique et démocratique de la France et de l’Europe ». Or seulement 29,3 % d’entre eux considèrent que « la France met en œuvre une stratégie industrielle open source pour reconquérir de la souveraineté numérique ».

Si l’étude note l’efficacité des « campagnes massives de communication » des Big Techs (GAFAM, Salesforce, VMware, Oracle, etc.), le CNLL n’oublie pas de rappeler les obligations de l’État et du gouvernement envers l’open source, notamment au travers de la loi pour une République numérique. Cependant, selon 64,6 % des dirigeants interrogés par Will Strategy assurent que les administrations « n’encouragent pas suffisamment les logiciels libres et formats ouverts comme le prévoit pourtant la loi, en particulier au niveau de la commande publique ».

La consultation régulière du Boamp (Bulletin officiel des annonces de marchés publics) semble donner raison à l’étude tant il n’est pas rare de voir des contrats de maintenance, de provision de licences ou de services pour les produits de Microsoft (et plus rarement AWS ou Salesforce) au niveau départemental ou régional.

« Nous adressons principalement notre message au secteur public, parce que nous pensons qu’une politique doit venir de l’État pour des raisons de souveraineté et d’indépendance ».
Stéfane FermigierCo-président du CNLL et fondateur d'Abilian

« Nous adressons principalement notre message au secteur public, parce que nous pensons qu’une politique doit venir de l’État pour des raisons de souveraineté et d’indépendance », indique Stéfane Fermigier. « Il n’y a pas d’hésitation à effectuer des contrats de licences, de support et de maintenance pour des logiciels propriétaires. De même, il faut qu’il n’y ait pas d’hésitation à contracter avec les éditeurs des solutions libres », ajoute-t-il.

Les petits pas du gouvernement français

Dès lors, le CNLL exhorte l’État et les régions à s’engager dans la mise en œuvre d’une « stratégie industrielle open source pour regagner de la souveraineté numérique en France et en Europe », qui passe non seulement par la mise en valeur des acteurs, mais également par l’achat de « produits et de services français et européens, notamment issus de PME ».

En la matière, des témoignages saluent les initiatives de la région Nouvelle-Aquitaine. À l’inverse, d’autres régions n’auraient pas saisi « les enjeux du libre » et pousseraient « au regroupement des acteurs du numérique, pour n’avoir qu’un interlocuteur à qui affecter un budget global ». De manière générale, seuls 11,9 % des entreprises de la filière open source recevraient un financement public de la part de leur région.

Au niveau national, il y a une volonté affichée de la part du gouvernement, en particulier du ministère de la Transformation et de la Fonction publiques dirigé par Amélie de Montchalin, de suivre les recommandations du rapport Bothorel.

Le 27 avril, le Premier ministre Jean Castex a publié une circulaire concernant la « politique publique de la donnée des algorithmes et des codes sources », pour que le « Gouvernement porte une ambition renouvelée » en la matière.

« Il s’agit davantage d’une démarche d’encouragement des administrations à partager leur code quand c’est possible, et moins de pousser la collaboration avec notre filière », estime Stéfane Fermigier.

Le 12 avril dernier, Atos a annoncé avoir remporté un marché public interministériel auprès de la DGFIP (Direction des Finances Publiques) pour assurer le support et la maintenance corrective de 350 logiciels libres employés par les ministères en collaboration avec le CNLL. En particulier, l’ESN a créé un groupement avec sept éditeurs (Alterway, Arawa, BlueMind, FactorFX, Maarch, Oslandia, Worteks).

« Cela a permis de valider que l’expertise sur 350 logiciels n’est pas chez un seul éditeur, mais fortement disséminée, répartie, et d’ouvrir ce type de marché à une grande majorité de TPE et de PME qui n’y avait pas accès », déclare Pierre Baudracco. « En revanche, cela ne résout pas le problème du support éditeur parce qu’il s’agit d’un cadre générique pour 350 composants ».

Le Conseil National du logiciel libre a également collaboré avec la DINUM pour l’élaboration du catalogue GouvTech, qui selon l’April mettait peu de projets en avant et fait une mauvaise utilisation de la terminologie open source. « Nous avons fait plusieurs points avec Sabine Guillaume [la directrice de la mission LABEL au sein de la DINUM, N.D.R.] et c’est grâce à cela que l’open source est arrivé en critère principal du catalogue ; ce n’était pas, prévu au départ », souligne Pierre Baudracco. Depuis, la mission LABEL a expliqué qu’elle rectifierait le tir et enrichirait cette partie du catalogue.

Favoriser l’émergence d’une filière libre européenne

Le CNLL voit plus loin et estime que l’avenir de la filiale open source française est européen. En outre, il s’est intéressé de près à la publication de la stratégie open source de la Commission européenne dont la première consiste à créer un OSPO (Open Source Program Office), un bureau de référence de l’open source. « Nous n’avons rien à enlever, mais nous avons des choses à ajouter : il manque la politique économique », considère Stéfane Fermigier. D’ailleurs, les OSPO, en France comme ailleurs, se multiplient. « Maintenant, il faut que ces OSPO échangent entre elles et avec les écosystèmes open source », recommande le coprésident du CNLL qui voit très bien les synergies possibles entre les filières libres françaises et allemandes, les plus dynamiques d’Europe, selon les données de l’étude. Dans l’enquête, le conseil prône « le développement d’une filière européenne libre ».

En 2019, le CNLL faisait appel à Teknowlogy qui estimait que le marché open source français représentait 5,7 milliards d’euros.

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