Coloures-pic - Fotolia

IA en entreprise : les DSI vont devoir trouver des équilibres très délicats

Multimodalité des usages, gouvernance intégrée et essor de l’IA agentique imposeront aux DSI de nouveaux arbitrages. Une vision confirmée par plusieurs experts et analyses.

Après une phase d’exploration et d’acculturation, l’IA générative va entrer dans une nouvelle phase plus structurée, en 2026. Ce tournant est anticipé par plusieurs observateurs.

« Ces dernières années ont été consacrées à la compréhension des capacités de l’IA », confirme par exemple Cathy Mauzaize, présidente EMEA de ServiceNow. La responsable, par sa fonction, rencontre des centaines de grands groupes par an, ce qui la met dans une position privilégiée pour « sentir » le terrain. Pour elle, cette année devrait être celle où l’IA passe à l’échelle et devient « indissociable de notre manière de travailler […] L’IA ne sera plus “à côté” du travail : elle le traversera de bout en bout », assure-t-elle au MagIT.

La prédiction n’est pas révolutionnaire en soi puisque le mouvement a déjà commencé. Mais pour les entreprises et leurs DSI, elle se traduit par le fait que la question ne serait plus tellement de savoir s’il faut adopter l’IA, mais comment l’intégrer durablement – aussi bien dans les processus opérationnels que dans les prises de décisions.

2026, année de la structuration de l’IA

Une analyse de PwC confirme cette prédiction du passage à l’échelle. À une condition.

PwC pointe « l’erreur compréhensible » qui a été faite jusqu’ici de lancer des projets IA de manière dispersée. « La multiplication d’initiatives IA de manière décentralisée peut afficher des taux d’adoption impressionnants, mais elle débouche rarement sur des résultats métiers significatifs », constate le cabinet de conseils

Pour éviter cette fragmentation, PwC inverse la logique et recommande d’identifier les processus métiers où l’IA peut générer de fortes retombées, puis de structurer l’exécution autour d’un hub centralisé – un « AI studio » – qui regroupe les ressources techniques et humaines.

La fin du tout-texte et du tout-écran

De manière très visible et tangible en 2026, l’IA devrait aussi commencer à changer les interfaces. Les outils numériques ont été pensés depuis des décennies autour du clavier et d’écrans cloisonnés. Cette logique ne va pas disparaître, mais elle devrait s’estomper.

« Nous entrons dans une ère “sans frontières” où les outils professionnels s’adaptent à la façon dont les individus pensent, s’expriment et créent », constate Cathy Mauzaize. En 2026, « voix, image, clic, texte et vidéo vont cohabiter au sein d’un même espace de travail intelligent », continue-t-elle.

L’enjeu ici, pour les DSI, sera aussi culturel. Avec une question importante : comment accompagner des usages plus naturels, dans lesquels l’IA devient moins visible, mais où elle est plus omniprésente.

Une étude du site d’emploi Indeed confirme que la formation et le soutien du top management sont des éléments clefs pour réussir à démocratiser l’IA en interne. « Si les employeurs veulent que l’IA soit utilisée efficacement, il faut encourager les collaborateurs et les former plutôt qu’espérer qu’ils s’adapteront par eux-mêmes », insiste Yusuke Aoki, analyste au Hiring Lab (filiale d’Indeed qui a réalisé l’étude).

Cette transformation serait également générationnelle. La London School of Economics projette que « la génération Alpha n’utilisera plus le mail pour communiquer avec ses managers lorsqu’elle arrivera sur le marché du travail ». Un signal faible, mais qui est révélateur d’une possible rupture dans les modes de communication internes qu’il faut commencer à colmater.

Gouvernance et vitesse : une tension structurante

L’IA va créer une autre ligne de crête : la gouvernance.

Avec la montée en puissance des cadres réglementaires européens, la tentation pourrait être de ralentir les déploiements. Ce serait une erreur, avertit Cathy Mauzaize. Comme « la règle, seule, ne suffit pas à garantir une IA responsable », souligne-t-elle. La responsable invite au contraire à poursuivre les projets, mais en ayant en tête ces problématiques d’explicabilité et de gouvernance.

Des travaux menés par l’Université d’Oxford confirment d’ailleurs que les organisations à la pointe de « l’IA intègrent la gouvernance directement dans leurs workflows, et ne la considère pas comme une simple obligation de conformité ».

Dès lors, la réglementation et la gouvernance ne seraient plus des freins à l’innovation, mais des « catalyseurs de confiance et de résilience » (sic). À condition d’intégrer la transparence et les usages éthiques dès le départ, « plutôt que de les ajouter après coup », insiste Cathy Mauzaize.

PwC confirme cette idée. Le cabinet estime que « 2026 pourrait être l’année où les entreprises parviendront à déployer des pratiques d’IA responsable (RAI) répétables et rigoureuses ».

Tout comme la responsable EMEA de ServiceNow, PwC invite à voir la RAI comme un dispositif à ancrer a fortiori dans les projets et pas à aborder a posteriori. « Plus l’alignement entre les équipes IT, la gestion des risques et les spécialistes de l’IA est rapide et approfondi – avec des responsabilités et des attentes clairement définies – plus il est facile d’opérationnaliser la RAI », souligne le cabinet.

En résumé, pour les DSI, 2026 sera l’année où il faudra trouver l’équilibre entre « une IA suffisamment rapide pour stimuler l’innovation » et « une IA suffisamment encadrée pour instaurer la confiance », dixit Cathy Mauzaize. L’une ne pouvant aller sans l’autre.

Le risque du « shadow AI »

L’émergence des plateformes agentiques devrait être un autre tournant majeur.

Ces plateformes permettent de créer des assistants et des agents IA, plus ou moins autonomes, et de les orchestrer. Ces deux formes d’IA promettent des gains significatifs. Mais elles introduisent aussi de nouveaux risques.

« La problématique, c’est le “shadow AI” », entrevoit déjà sur le terrain Cathy Mauzaize. Cette problématique devrait prendre le l’ampleur en 2026 dans un contexte où « l’innovation avance déjà plus vite que les normes ».

Il n’y a pas ici de solution miracle. La réponse commence par une prise de conscience – aussi bien des dirigeants que des collaborateurs – et par la volonté des DSI et des conseils d’administration d’« anticiper plutôt que réagir ».

Vers une « intelligence opérationnelle »

Ces évolutions font que 2026, pour Cathy Cathy Mauzaize, pourrait être l’année de « l’intelligence opérationnelle ».

Capgemini confirme. L’ESN voit, dans les mois qui viennent, les entreprises « automatiser le travail répétitif avec la RPA, mobiliser l’IA générative ou des agents pour les tâches de connaissance ou de jugement, et utiliser l’analytique pour produire des insights », liste Simone Nesser directrice de projets IA chez Capgemini Business Services.

Certains projets sont déjà en cours. « Chez AstraZeneca, des tâches auparavant réalisées en trente minutes sont exécutées en quelques secondes », abonde Cathy Mauzaize. « Plus de 30 000 heures sont déjà économisées chaque année », chiffre-t-elle pour illustrer l’amplitude de l’impact de l’IA à l’échelle.

Reste que décomposer les worflows (qui de surcroît n’ont pas été conçus pour l’IA), panacher les technologies, orchestrer les IA : « cela paraît complexe, et ça l’est », avertit Simone Nesser.

Cette complexité expliquerait d’ailleurs pourquoi les déploiements de vrais agents seraient restés limités en 2025. Mais l’ESN – comme Cathy Mauzaize – anticipe que les organisations feront des choix plus audacieux en 2026.

Une évolution qui devrait en tout cas donner une responsabilité encore accrue aux directions IT pour trouver des équilibres délicats et faire des arbitrages entre innovations, confiance et impact métier durable.

Pour approfondir sur IA Responsable, IA durable, explicabilité, cadre réglementaire