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IA et travail : la stratégie RH explique les fractures entre utilisateurs et « désengagés »
Une étude mondiale du Hiring Lab d’Indeed constate des écarts importants dans l’adoption de l’IA entre pays, classes d’âge, entreprises et types de métiers. La solution pour les résorber passerait avant tout par la formation et le soutien du top management.
Pour des millions d’employés partout dans le monde, l’IA est devenue un outil du quotidien, presque aussi banal qu’un tableur. Mais cette adoption massive cacherait un fossé. C’est ce qui ressort d’une nouvelle étude à très grande échelle, menée en 2025 par le Hiring Lab du site d’emploi Indeed.
Cette enquête (« A Tale of Two Workforces ») a interrogé 80 000 professionnels dans huit pays. Elle constate que d’un côté, une partie des travailleurs explorent et tirent déjà des bénéfices très concrets de cette technologie. Mais un autre groupe, important en nombre, regarderait passer le train de l’IA.
Le soutien et la culture d’entreprise expliquent presque tout
La fracture se traduit d’abord par un écart spectaculaire entre pays. En Irlande, par exemple, 70 % des travailleurs disent utiliser l’IA régulièrement. À l’autre bout du spectre, au Japon, ils sont seulement 18 %. Entre les deux, ils sont 48 % en Australie, 46 % en Allemagne et 43 % aux États-Unis.
Le principal facteur qui expliquerait ces différences tiendrait à l’encouragement de l’employeur. En Irlande, le pays champion de l’IA, 37 % des salariés rapportent une forte implication de leur direction. Au Japon, ce chiffre tombe à 12 %.
« Si les employeurs veulent que l’IA soit utilisée efficacement, il faut encourager les collaborateurs et les former plutôt qu’espérer qu’ils s’adapteront par eux-mêmes », insiste l’auteur du rapport, Yusuke Aoki.
Autrement dit, l’adoption serait la conséquence d’une culture d’entreprise tout autant que d’une stratégie technologique.
Le paradoxe de la formation
Ce qui pose la question de la formation. Et sur ce point, l’étude souligne un paradoxe. On pourrait en effet s’attendre à ce que ce soit ceux qui n’y connaissent rien qui demandent le plus à être accompagnés. Or d’après le Hiring Lab, ce serait tout l’inverse.
Dans les huit pays, ce sont les utilisateurs actifs, réguliers, qui expriment le plus fort besoin de formation. L’explication la plus probable est que ceux qui l’utilisent en voient le potentiel et veulent la maîtriser.
« Les désengagés de l’IA ».
L’étude nomme ce deuxième groupe « les désengagés de l’IA ». Et il n’est pas anecdotique. Il irait de 16 % de la main-d’œuvre en Irlande jusqu’à 40 % aux États-Unis.
Il y aurait ici d’autres fractures. D’abord celle de l’âge. Au Royaume-Uni, par exemple, la moitié des 55 ans et plus seraient dans cette catégorie. Puis le type de professions. Les métiers manuels et la production seraient massivement surreprésentés. La contrepartie est qu’ils seraient aussi moins inquiets de l’impact de l’IA sur leur emploi.
Enfin, l’étude confirme un constat. Il y aurait une corrélation très forte entre ce désengagement vis-à-vis de l’IA et un niveau de satisfaction et de sens au travail bien plus faibles. Ce ne serait donc pas juste un refus de la technologie, mais le symptôme d’un détachement plus profond.
Les bénéfices de l’IA pour ceux qui l’utilisent
Le bénéfice le plus direct de ceux qui ont adopté l’IA est le gain de temps. Sur l’ensemble des pays, plus de 80 % des utilisateurs disent économiser au moins une heure par jour. Mais ce n’est qu’une moyenne. En Irlande, la moitié des utilisateurs disent économiser trois heures ou plus par jour.
Reste la question de la manière dont ce temps libéré est exploité. Trois usages domineraient. Le plus fréquent est de le consacrer à d’autres tâches ou de nouveaux projets. Le deuxième consiste à améliorer la qualité du travail en le peaufinant. Et le troisième est de produire plus.
Mais le temps libéré permettrait aussi d’améliorer l’équilibre vie pro/vie perso.
La France dans tout cela ?
Dans ce tableau mondial, la France occupe une position médiane, avec quelques spécificités. Pour le taux d’adoption globale, 39 % des sondés disent utiliser l’IA plus d’une fois par mois.
Mais le bât blesse pour l’implication du top management. Seulement 17 % des Français rapportent un fort encouragement de la part de leur entreprise. Il y aurait donc une forme de frilosité voire un manque de stratégie de la part des groupes locaux.
Avec un si faible encouragement, le sentiment d’être laissés seuls est, logiquement, fort : 54 % des utilisateurs français d’IA estiment ne pas recevoir une formation suffisante. Seul le Japon fait pire.
Autre spécificité, la France serait le pays où le gain de temps serait le moins investi dans l’équilibre vie pro/vie perso (19 % contre 34 % en Irlande et 32 % aux États-Unis). Ou bien le pays où on le dit le moins ?
Quatre enseignements à tirer de l’étude
Le rapport permet de tirer quatre enseignements pour bien déployer l’IA dans une organisation. Le premier est que l’adoption ne se décrète pas. Elle doit s’encourager avec une stratégie active.
Deuxièmement, il faut de la formation ; et de la formation continue. Ne serait-ce que parce que le besoin de formation grandit avec l’usage… qui grandit avec la formation. « Une session, une fois, cela ne suffit pas », avertit Yusuke Aoki.
Troisième point, pour rattraper le groupe des « désengagés », il faut envisager une approche sur mesure. Comme le problème serait avant tout leur perception de l’IA (une IA inutile), l’enjeu est de leur montrer, avec des cas très concrets de leur métier, comment l’IA peut les aider.
Enfin, sur les gains de productivité, les entreprises ont tout intérêt à penser stratégiquement à un mix de réallocation possible du temps libéré (produire plus, améliorer la qualité, innover ou améliorer le bien-être).
