Anthropic s’imagine en fossoyeur des applications COBOL : pourquoi ça ne prend pas

Un billet de blog d’Anthropic sur la modernisation du COBOL a suffi à faire plonger l’action IBM de 13 % le 23 février. Sans surprise, les experts du mainframe restent sceptiques : migrer des systèmes legacy en huit semaines relève davantage du fantasme marketing que de la réalité technique. Oui, l’IA est amenée à accélérer la modernisation des applications critiques. Cependant, le COBOL et le mainframe ne sont pas près de disparaître, pensent-ils.

Qui hallucine ? Les assistants IA ou les marchés financiers ? La question est légitime au vu des réactions disproportionnées de ces derniers jours.

L’œil du cyclone n’est autre qu’Anthropic. L’entreprise fondée par des anciens d’OpenAI s’est donné pour mission de supprimer ou de remplacer des pans entiers de SI par d’autres avec ses solutions. Après un plug-in d’analyse légal qui a chamboulé les actions Thomson Reuters (et d’autres), et puis Claude Code Security (qui vise les solutions SAST, mais ce sont les acteurs du SIEM et de l’EDR qui en ont fait les frais), voilà que les investisseurs paniquent à la publication d’un blog concernant IBM.

La page Web explique comment Claude Code peut aider à convertir le code COBOL et les logiques métiers qu’ils renferment. Résultat, l’action d’IBM a chuté de 13 % le 23 février – l’équivalent de 31 milliards de dollars de valorisation –, sa pire journée boursière depuis 2000.  

Ce billet de blog s’accompagne d’un « playbook » de 27 pages. Le document rappelle des lieux communs concernant la modernisation des socles applicatifs bâtis sur les mainframes et les systèmes legacy. Il contient tout de même une ambition forte, mais factuellement irréaliste, voire risible. Anthropic entend convertir une première application écrite en COBOL et d’autres langages de programmation, puis la migrer en moins de huit semaines, en comptant le décommissionnement. Et de s’attaquer aux systèmes les plus complexes – ceux qui animent les systèmes de distributeurs automatiques de billets, ceux qui ont permis le décrochage boursier d’IBM – au bout de trois mois.

« […] Ce qu’Anthropic a publié aujourd’hui n’est qu’un cahier d’exercices et non un outil (tant de sites d’actualités le présentent comme un simple outil de migration en un seul clic – ce qui n’est pas le cas) », souligne Senthil Nathan, responsable des produits DevOps chez IBM. Il s’exprime en son nom sur LinkedIn. Il ne s’agit pas d’une prise de parole officielle d’IBM, précise-t-il.

Le COBOL, la pointe de l’iceberg

Il est certain que l’IA générative et les agents IA accélèrent l’analyse, la migration, puis, in fine, la décommissions de systèmes legacy. « Je comprends l’empressement d’Anthropic à résoudre un problème qu’AWS, GCP, Azure ont essayé pendant la dernière décennie (avec l’aide de mainframers expérimentés, rien de moins) », poursuit Senthil Nathan. « Je comprends donc la curiosité commerciale et technique pour résoudre ce problème ».

IBM a elle-même investi dans cet aspect. Outre le fait de rassembler une base de code COBOL d’une centaine de millions de lignes pour entraîner ses grands modèles de langage, IBM a développé watsonx Code Assistant for Z. Un assistant pour assister cette migration. Le groupe revendique des résultats très positifs chez la Royal Bank of Canada, l’équivalent de la Sécurité sociale égyptienne et ANZ Bank, en Australie.

Sur le papier, Big Blue propose un schéma similaire de migration, mais ne promet pas de le faire en deux à trois mois.  

« Le défi de la modernisation n’est pas un problème lié au langage COBOL », affirme Rob Thomas, Senior vice-président logiciel et directeur commercial chez IBM, dans un billet de blog publié le 24 février. « Il concerne tout ce sur quoi l’application s’exécute et s’intègre. Enterprise COBOL sur IBM Z s’inscrit dans une pile intégrée verticalement : z/OS, CICS, IMS, Db2, RACF, MQ, Parallel Sysplex et Cybervault avec stockage DS8K », poursuit-il.

Oui, les compétences en COBOL se raréfient. Mais ce ne sont pas les « développeurs » COBOL (les programmeurs et analystes) que les entreprises recherchent le plus.

Par exemple, en France, le défi majeur que les DSI du CAC40 vivent, selon Jean-Jacques Mok, directeur du programme cloud chez la Matmut, c’est de trouver les ingénieurs formés à la pile IBM Z. « Le constat que nous faisons tous, c’est qu’il y a très peu de formations. La plupart d’entre elles sont proposées par IBM et le fournisseur semble réduire progressivement ces offres », observe-t-il. « Finalement, les grandes entreprises du CAC40 qui ont des mainframes prennent le temps d’investir dans les compétences Z en montant, par exemple des académies ». C’est typiquement ce que fait BNP Paribas au travers de sa branche Partners for Innovation.

Les quelques experts sur le marché français changent fréquemment de « maison » pour assister les grands groupes. « Les écoles de développement ne manquent pas, mais opérer un système Z est un défi », estime Jean-Jacques Mok.

Débrancher le mainframe, une décision parfois « illogique »

Remplacer les mainframes et les AS400 est une marotte. Problème, même après la modernisation des SI, certains traitements transactionnels ne fonctionnent pas mieux dans le cloud que sur un mainframe IBM.

« Cette pile permet d’effectuer 25 milliards de transactions chiffrées par jour sur un seul système, 450 milliards d’inférences de machine learning par jour avec un temps de réponse de 1 ms, une disponibilité pouvant atteindre 99,999 999 99 % », vante Rob Thomas. Sûrement l’une des raisons pour lesquelles 95 % du système bancaire américain tourne sur ces équipements d’un autre âge (et environ 60 % des systèmes financiers dans le monde).

« Il faut reconnaître qu’IBM a optimisé ses machines », confirmait Jean-Jacques Mok, en novembre 2025. « Il faudrait probablement trois fois plus de puissance de calcul dans le cloud pour exécuter certaines opérations effectuées sur un mainframe ». Alors que le marché de l’infrastructure souffre d’une disette de composants en partie causée par l’IA, que les coûts du cloud sont promis à flamber, le raisonnement selon lequel il faudrait débrancher le mainframe paraît incohérent.

Il y a ceux qui ont essayé et qui s’y sont cassé les dents, affirme en substance Abhirup Acharya, Senior Product Developer chez BMC Software et Steven Dickens, CEO du cabinet d’analystes HyperFRAME Research.

« Je me souviens d’une conversation avec le directeur informatique d’une banque britannique qui avait dépensé 900 millions de livres sterling pour tenter de se passer du mainframe pendant cinq ans, mais le nouveau DSI, que j’ai rencontré, a annulé le projet et acheté deux nouveaux mainframes à IBM », illustre Steven Dickens. Non seulement les projets de migration du mainframe vers d’autres systèmes sont difficiles, « mais parfois illogiques », ajoute l’analyste.

« Je doute que les clients souhaitent modifier des systèmes mainframe hérités ayant un impact financier considérable, compte tenu des coûts anormalement élevés qu’impliquerait une telle migration », confirme Abhirup Acharya. « Peut-être pour quelques petits systèmes mainframe ici et là, mais je ne pense pas que le mainframe sera aboli ».

Quand bien même les entreprises cherchent à réduire leur coût et gagner en agilité, le mainframe n’est pas non plus le problème. Par ailleurs, IBM propose d’exécuter le code COBOL sur des machines Linux et Windows. « Environ 40 % des workloads COBOL s’exécutent déjà sur des plateformes distribuées », affirme Vincent Perrin, directeur technique des offres logicielles chez IBM France.

Ou bien Big Blue propose de le convertir en Java pour l’exécuter sur le mainframe lui-même, avec LinuxOne, par exemple. Là encore, cela pose davantage un défi d’ingénierie pour migrer la pile technologique d’anciennes générations vers les versions les plus récentes des outils d’IBM. Sans compter la nécessaire entente entre les équipes IT et les métiers pour mener ses refontes applicatives. Et la négociation commerciale.

L’IA ne signifie pas la mort du mainframe, mais son optimisation pensent les experts

Malgré tout, les experts du secteur sont unanimes. Le fait qu’Anthropic s’intéresse au COBOL et à la refonte d’applications legacy est « un signal fort », dixit Michael Legenstein, directeur associé de l’ingénierie de données chez Accenture en Autriche. « L’IA passe de l’assistance à la programmation à la modernisation logicielle à grande échelle. Un changement majeur dans la manière dont les organisations font évoluer leur paysage technologique est peut-être sur le point de commencer ».

Abhirup Acharya estime que des outils comme Claude Code vont changer la manière dont les entreprises interagiront avec leur mainframe, et non leur mise au rebut. Pour le COBOL itou, estime Senthil Nathan.

« Je pense que la GenAI, en incluant les outils comme Claude Code, sera un accélérateur pour l’écosystème mainframe. Il y aura plus de développeurs COBOL (humains ou agents) que ce que nous avons aujourd’hui. En ce sens, nous sommes tous heureux que Anthropic et Claude Code existent », positive-t-il.

« D’après l’analyse du marché réalisée par HyperFRAME, je pense que le mainframe restera la colonne vertébrale de l’entreprise au moins encore pendant vingt ans en raison de cette transition vers l’IA », anticipe Steven Dickens. « Lorsque l’on examine le marché dans son ensemble, on constate que l’engouement pour le transfert de toutes les données vers un cloud public commence à s’estomper à mesure que les coûts, la complexité et, surtout, la question de la souveraineté apparaissent clairement ».

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