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IA souveraine : Cohere acquiert Aleph Alpha pour s’installer en Europe
Dans l’ombre d’OpenAI, d’Anthropic et de Google, Cohere entend former une alternative souveraine en rachetant l’Allemand Aleph Alpha avec le soutien de la maison mère de Lidl et du cloud STACKIT. Cohere risque surtout de se frotter à Mistral AI en Europe, anticipent les analystes.
Le 24 avril, le fournisseur de LLM Cohere canadien a annoncé son intention de fusionner avec l’Allemand Aleph Alpha. L’opération doit encore être approuvée par les actionnaires d’Aleph Alpha et les autorités compétentes.
Ce rapprochement est somme toute logique pour les deux partenaires de l’offre AI Sovereign Cloud de SAP.
Selon The Financial Times, la nouvelle société – qui gardera le nom de Cohere – pourrait être valorisée 20 milliards de dollars. Cohere, 500 employés, arbore aujourd’hui une valorisation de 6,8 milliards de dollars.
Dans l’ombre d’Anthropic, Google et OpenAI, la startup Cohere s’est d’abord spécialisée dans la fourniture de LLM pour les systèmes RAG avant de proposer une plateforme agentique. Dans un même temps, quand les trois grands champions règnent dans le cloud public, Cohere se pose, à la manière de Mistral AI, comme une alternative souveraine et privée.
Fondée en 2019 à Heildelberg, Aleph Alpha a déjà effectué plusieurs pivots. La startup allemande avait commencé par entraîner ses propres LLM avant d’abandonner. Elle s’était concentrée sur son offre de conseils et le déploiement de sa plateforme Luminous auprès des entreprises et des organisations publiques. Depuis peu, elle s’est spécialisée dans l’entraînement de SLM (Small Language Models) pour les usages souverains des organisations européennes, principalement les institutions et les entreprises allemandes (Deutsche Bank, Bosch, ministère fédéral du Numérique allemand, entre autres). Un positionnement similaire au Français Dragon LLM, passé sous le giron d’OVHcloud.
Cohere s’associe au groupe Schwarz
Malgré une levée de fonds de 500 millions de dollars en 2023 et des contrats de plusieurs millions d’euros avec les agences fédérales allemandes, Aleph Alpha n’a pas la popularité ni la croissance de Mistral AI.
Cette fusion-acquisition s’inscrit dans la série E de la société fondée à Toronto. Cohere a reçu un engagement de 500 millions d’euros de la part du groupe Schwarz, la maison mère de Lidl et du fournisseur de cloud allemand STACKIT (à travers l’entité Schwarz Digits).
C’est a priori le principal investisseur de ce tour de table encore en cours. L’opération financière est promise à attirer d’autres investisseurs, renseigne la startup canadienne. Jusqu’alors, Cohere a levé 1,6 milliard de dollars auprès d’acteurs financiers et techniques américains et canadiens, dont Oracle, Salesforce Ventures, Nvidia, AMD Ventures et Cisco.
Alors que Google Cloud, Microsoft et AWS veulent s’arroger le marché du cloud souverain, Schwarz tente d’attirer des clients institutionnels. L’entreprise issue de la fusion de Cohere et Aleph Alpha proposera en premier lieu à ses clients de déployer leurs systèmes d’IA agentiques sur STACKIT, son infrastructure de prédilection. Schwarz disposait déjà de 20 % des parts d’Aleph Alpha.
Cohere et Aleph Alpha ciblent plus particulièrement les domaines réglementés : le secteur public, la finance, la défense, l’énergie, l’industrie, les télécommunications et la santé.
« Avec Cohere, nous construisons une véritable alternative pour les organisations qui refusent de confier le contrôle de leur IA à un fournisseur ou à un cadre juridique unique », affirme Ilhan Scheer, co-PDG d’Aleph Alpha, dans un communiqué de presse. « [Nous offrirons] aux institutions et entreprises européennes un accès à une IA puissante et maîtrisée, dont elles gardent pleinement le contrôle ».
« Partout dans le monde, les organisations exigent une maîtrise totale et sans compromis sur leurs systèmes d’IA », ajoute Aidan Gomez, cofondateur et PDG de Cohere. « Ce partenariat transatlantique nous offre les moyens – à la fois en termes d’échelle, d’infrastructures et de talents exceptionnels en R&D – pour répondre à cette demande ».
Pour l’heure, il s’agit plus particulièrement de s’assurer une place de choix sur les marchés européens et canadiens.
Par exemple, en décembre dernier, Thales et Cohere ont signé un partenariat pour intégrer des systèmes d’IA dans les navires de guerre de la marine canadienne.
Il y a toutefois quelques failles dans ce beau discours.
Présentée comme une fusion, l’opération serait plutôt une dissolution, selon les informations recueillies par Handelsblatt. Si l’accord est accepté, les actionnaires d’Aleph Alpha ne détiendront que 10 % de l’entité combinée, tandis que les 90 % restants seront réservés aux investisseurs de Cohere.
« Cohere est de loin le partenaire le plus important », écrit Dan Bieler, analyste principal et consultant chez le cabinet d’analystes PAC. « PAC estime que Cohere a réalisé un chiffre d’affaires annuel d’environ 200 millions d’euros en 2025. Nous estimons quant à nous que celui d’Aleph Alpha s’élevait à environ 40 millions d’euros en 2024, avec une croissance modeste en 2025 », poursuit-il.
Une alternative canadienne qui cible les entreprises européennes
De ce fait, il faudrait plutôt voir l’opération comme un moyen pour Cohere d’obtenir un pied-à-terre en Europe.
« La structure de propriété est révélatrice : le contrôle passe de fait à l’étranger, tandis que l’entité issue de la fusion reste stratégiquement ancrée au Canada », souligne Dan Bieler.
D’autant que Cohere est en compétition avec des entreprises européennes du segment de l’IA souveraine, en premier lieu Mistral AI.
« Une question essentielle est de savoir si les gouvernements européens vont positionner Cohere comme un contrepoids face aux principaux fournisseurs européens tels que Mistral AI, ou s’ils vont l’intégrer dans une “plateforme d’IA alternative” cohérente face aux fournisseurs américains », anticipe Dan Bieler.
Sur LinkedIn et auprès de l’AFP, Thomas Husson, vice-président et analyste chez Forrester, considère qu’en cas d’entente entre les investisseurs de Cohere et d’Aleph Alpha, Mistral AI se retrouvera face à un « nouveau rival qui combine l’agilité d’une entreprise nord-américaine et la confiance des régulateurs européens ». À la fin du mois de janvier, Mistral AI prévoyait de dépasser le milliard de chiffre d’affaires en 2026, mais aurait engendré l’équivalent de 200 millions d’euros de CA en 2025, selon les propos d’Arthur Mensch, cofondateur et CEO de Mistral AI, rapporté par Forbes.
Pour sa part, Nick Patience, vice-président et responsable IA chez le cabinet d’analyste Futurum Group note de manière plus générale que le marché des LLM entre dans une première phase de consolidation.
« Les petits laboratoires et les startups de taille moyenne peinent face à la hausse des coûts de calcul et au défi de transformer la recherche en produits rentables », affirme-t-il.
La concentration dans les mains de quelques acteurs est déjà une réalité. Le rapport « State of AI Engineering 2026 » souligne que seulement 4 % des appels IA tracés par Datadog concernent des modèles autres que ceux d’Anthropic, Google Cloud et OpenAI.
