Philippe Ducellier

HCM et gestion des talents : Cegid met la main sur la pépite québécoise Technomedia

Dans un marché des technologies RH en pleine mutation, Cegid a complété son offre avec un outil SaaS présent dans le Magic Quadrant de Gartner. L’éditeur dépasse ainsi les 60 % de CA récurrents et la barre des 10 % à l’international.

Hasard du calendrier, le maire de Montréal était à Lyon hier, au côté de Jean-Michel Aulas, Président du club de football de la ville et Président fondateur de Cegid. Ce dernier n’a pas résisté à l’envie de lui glisser un « vous savez... normalement... je ne devrais pas être là. Je devrais être à Montréal ».

Et pour cause, son bras droit et Directeur Génaral de Cegid, Patrick Bertrand, terminait au même moment avec succès une négociation de cinq mois avec l'officialisation du rachat de l’éditeur SaaS canadien Technomedia, spécialiste des solutions RH.

A Paris aujourd’hui, les deux hommes se sont retrouvés pour revenir sur ce rachat. « C’est plutôt rare que ce soit un français qui rachète une technologie étrangère, se félicite Jean-Michel Aulas. c’est souvent dans l’autre sens que cela se passe ».

Technomedia, une pépite du Québec

Technomedia est un groupe canadien présent aux USA, en Europe et à Hong Kong. Détenu par son fondateur, Alain Latry, et la société d’investissement Novacap, l’éditeur propose une suite logicielle en mode SaaS de HCM pour les groupes, entreprises et organismes du secteur public. Et plus particulièrement une brique qui manquait à l’offre de Cegid : le « people management » - plus communément appelé « Talent Management ».

Basée à Montréal, la société compte près de 150 collaborateurs pour un chiffre d’affaires de 22 millions de dollars composé à 73 % de revenus récurrents (SaaS). « Le reste est composé de Professional Services (support) », précise Patrick Bertrand.

Parmi les clients de Technomedia se trouvent des groupes industriels - comme Bombardier Transport, ManpowerGroup, ou Sony, et beaucoup d’entreprises françaises – comme EDF, la Mairie de Paris, ou la BPCE, puisque si 60 % de l’activité est faite en Amérique du Nord (Canada et USA), le reste est principalement réalisée en France et en Allemagne.

Point fort de ce « pure player » du « Talent Management » créé en 1996, Technomedia opère depuis sept datacenters dans le monde (gérés par des partenaires/prestataires) dont un à Paris et un à Toulouse.

Un complément idéal pour les outils RH de Cegid

Pour Patrick Bertrand, ce rachat est une aubaine pour combler les lacunes du portefeuille RH de Cegid. « Le tropisme de Cegid est axé sur la gestion opérationnelle », analyse-t-il . Autrement dit, Cegid est historiquement fort sur le « Core RH », dont le fondement est la gestion de la paie. « Technomedia, ce sont des briques qu’on avait pas », constate-t-il sans détour. « Ce sont deux offres différentes ».

Résultat, une complémentarité intéressante avec très peu de redondances (quelques outils de formation par exemple).

Ce rachat est d’autant plus stratégique que le marché du HCM (où Cegid est présent avec YourCegid RH Place I pour les grands groupes (110 clients), YourCegid Front RH pour les ETI (490 clients), et YourCegid Business Place RH pour les PME (3.000 clients)) est en forte croissance. Mais aussi en forte mutation.

Le HCM connait en effet deux transformations profondes. La première tient au Cloud. Les RH sont, après la collaboration et le CRM, la troisième vague du SaaS.

La deuxième mutation concerne la montée dans la chaine de valeur. Il ne s’agit plus simplement de gérer l’administratif, mais bien d’avoir une vision proactive, stratégique, voire prédictive (rapprochement avec la BI et l’analytique) des employés d’une entreprise.

« L’objectif du nouvel ensemble Cegid-Technomedia est de répondre aux enjeux de la transformation qui amène une « gestion administrative » centrée autour de la paie et des déclarations sociales vers un management stratégique des Talents », explique Cegid.

Or l'éditeur n’était pas encore armé pour lutter sur ce marché en progression de 17 % par an (chiffre Gartner). A l’opposé, la spécialité de Technomedia est d’appréhender « le cycle de vie du salarié dans l’entreprise » et principalement « la sélection, le recrutement, l’intégration, la performance, la rémunération et le développement des salariés ».

En clair, comment identifier, attirer, motiver et conserver les forts potentiels.

Une vague de rachats et de levées de fonds dans les RH

Dans cette activité, Technomedia n’est pas un inconnu. Son offre figure, pour la deuxième année consécutive, dans le « Magic Quadrant for Talent Management Suites » de Gartner au côté d’acteurs plus médiatiques comme Cornerstone ou Workforce. Quant à sa brique LMS, elle est nommée en qualité d'innovateur par l’« Aragon Research Globe for Enterprise Learning 2015 » et se classe dans le « Top 20 Learning Portals for 2015 » de Training Industry.

Pour Cegid, un tel rapprochement permet de proposer une offre RH complète de bout en bout à l’instar de celles d’Oracle (qui a racheté Taleo), de SAP (qui a racheté Succesfactor), de Workday ou encore de ADP (qui a racheté The RightThing).

On le voit, ce secteur en mutation connait aussi une vague de rachats. Une vague qui s’accompagne par ailleurs d’une suite de levées de fonds en France : TalentSoft (25 Millions d’€uros), Peopledoc (28 M$), Talent IO (2M€) ou encore JobTeaser (3M€).

« C’est un marché en pleine construction », confirme Patrick Bertrand.

Pour Technomedia, l’intérêt de cette opération est de s’appuyer sur l'importante base clients de Cegid pour son développement commercial. « Les synergies commerciales évidentes sont un potentiel considérable pour nos offres respectives, analyse Alain Latry, fondateur de Technomedia. Ce rapprochement avec Cegid ouvre également la voie au développement programmé d’une offre destinée au Middle-Market ».

Cegid et le désamour des gorilles

Avec ce nouvel ensemble complet – et désormais taillé pour les groupes internationaux -  la stratégie RH de Cegid s’appuie sur deux piliers : le premier, donc, consistera à présenter l’offre globale à sa base installée pour « capitaliser sur notre fonds de commerce ». Le deuxième consistera à aller chasser sur les terres de ses grands concurrents (SAP et Oracle en tête) sur le haut du « mid-market ».

La chose ne sera pas facile. Ces « gros » proposent eux-aussi à leur client d’ajouter – via le SaaS – des fonctionnalités RH plus poussées à leurs existants (ERP ou autres). Et eux aussi exploitent leurs bases installées en jouant sur l’argument commercial de l’intégration entre le SaaS maison et le sur-site maison.

Mais Cegid – avec son jeu d’APIs bien fourni pour Technomedia - se montre confiant. Personne chez l’éditeur ne le dit clairement – et vous l’entendrez encore moins dans la bouche de Jean-Michel Aulas ou de Patrick Bertrand – mais un constat semble poindre en interne : les entreprises sont de moins en moins enclines à avoir tous leurs outils chez un seul éditeur, encore moins s'il est gros.

En des mots plus diplomatiques, Jean-Michel Aulas se souvient d’une discussion avec le patron de Microsoft (un autre « gros » qui s’intéresse aux applicatifs métiers). « Nous discutions du fait de savoir ce que nous ferions nous, si un éditeur aussi important venait sur notre marché. Et il nous a dit « il faut regarder les gorilles, d’une part parce qu’ils sont gros et puissants, et d’autre part pour ne pas être en dessous quand ils s’assoient » ».

« Nous regardons les gorilles », acquiesce Patrick Bertrand. Car quand les gorilles sont assis – et c’est la moralité de l’histoire – une multitude d’opportunités qu’ils ne veulent pas, ou ne peuvent pas, saisir s’ouvrent autour d'eux à des acteurs plus petits, comme Cegid. Et encore plus avec le SaaS qui permet de mélanger aisément les sources logicielles.​

Cegid + Technomedia = 60 à 70 % de récurrent et plus de 10 % à l’international

Pour l’avenir, les chantiers issus de ce rachat ne manquent pas. Une nouvelle offre de People Management sera donc créée, comme promis par Alain Latry, et progressivement proposée à partir du second semestre 2016.

Dans le même temps, Technomedia conservera un statut de filiale et sera pilotée par son fondateur, qui intègre le Comité de Direction de Cegid, composé de 12 membres (dont 10 issus d’acquisitions précédentes).

L’offre de Technomedia sera par ailleurs pré-paramétrée pour pouvoir être plus facilement commercialisée, clef en main, par secteur (selon une stratégie de micro-verticaux chère à l’éditeur et à Infor).

Enfin, un travail sera fait dans les semaines qui viennent pour intégrer l’infrastructure de Technomedia au Cloud privé d’IBM sur lequel s’appuie Cegid.

Pour mémoire, Cegid a entamé une stratégie de croissance et de transformation vers le Cloud. Celle-ci s’est par exemple traduite par les rachats de JDS Solutions dans le retail, d’Altaven dans la gestion fiscale, de Magelia dans le eCommerce ou, dans les RH déjà, par l’acquisition de la start-up lilloise NovigoTech.

En ordre de grandeur, le nouvel ensemble Cegid - Technomedia aurait représenté sur 2015 un chiffre d’affaires de plus de 280 M€, dont un récurrent de 167 M€ (SaaS). Et un CA à l’international qui dépasse la barre symbolique des 10 %.

Avec sa stratégie, l’objectif affiché de Cegid est d’atteindre rapidement la barre des 70 % en revenus récurrents (contre 60 % aujourd'hui).

L'estimation - officieuse - du prix du rachat de Technomedia oscille entre 45 et 65 millions de dollars. D’autres acquisitions pourraient suivre, mais « dans d’autres secteurs ».

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