Cet article fait partie de notre guide: Guide sur la souveraineté du cloud

Émergence des champions européens du numérique : réalités et défis

Pour gagner en indépendance technologique et asseoir sa souveraineté politique, l’Europe soutient son secteur numérique. Résultat : des champions apparaissent. Mais il reste des écueils à passer. Le directeur de la stratégie d’Outscale (Dassault Systèmes) explique les mesures qu’il faut, selon lui, envisager de prendre pour arriver à un « leadership » européen dans l’IT.

Les initiatives pour soutenir le secteur numérique français & européen et assurer sa souveraineté se multiplient, mais leur efficacité reste incertaine.

Des questions subsistent sur les investissements, les compétences intra-européennes et la stratégie pour concurrencer les géants du numérique. L’Europe vise une économie numérique juste et compétitive, mais l’efficacité des régulations et des interventions des autorités est à évaluer.

L’Europe, pôle mondial d’innovation technologique

Le secteur européen des technologies connaît une croissance sans précédent. Rien qu’en 2022, l’Europe a attiré 19 % des investissements mondiaux en capital-risque, soit 105,1 milliards de dollars, et a vu le financement de 13 539 startups. Parmi celles-ci, 20 % (2 763) sont des entreprises de cloud ou de SaaS, ce qui souligne la prééminence croissante du Vieux Continent en tant que pôle mondial de l’innovation dans ce domaine.

« L’Europe a un potentiel de 6 millions de développeurs contre 4 pour les États-Unis. Et selon Times Higher Education, quatre des dix meilleures universités d’informatique sont en Europe. »

La forte base de fondateurs et d’entreprises venant de l’IA en Europe et au Royaume-Uni a renforcé sa réputation. Les entreprises locales d’IA les plus en vue s’adressent à la fois aux marchés B2B et B2C. Citons par exemple DeepL (traduction), Stability AI (génération d’images), Sana (plateforme d’apprentissage), DeepMind (laboratoire de recherche appartenant aujourd’hui à Alphabet) ou encore LightOn (alternative à OpenAI).

Il faut dire que l’Europe dispose d’un formidable vivier de talents en ingénierie. Elle rivalise sans problème avec les États-Unis et d’autres acteurs mondiaux. On compte un potentiel de 6 millions de développeurs européens de logiciels contre 4 millions pour les États-Unis. Encore mieux, selon le classement du Times Higher Education, quatre des dix meilleures universités d’informatique sont situées en Europe (au sens géographique) : Oxford, ETH Zurich, Cambridge et l’Université technique de Munich.

Cet avantage en matière de talents intervient à un moment où les entreprises du monde entier cherchent à réduire leurs coûts de main-d’œuvre tout en donnant la priorité à l’efficacité opérationnelle avec des outils numériques. On peut donc prédire, sans trop de risque de se tromper, qu’elles se tourneront vers l’Europe pour trouver des ingénieurs et des développeurs talentueux dans les années à venir.

L’Europe a donc des compétences. Elle construit également petit à petit un paysage réglementaire pour favoriser les acteurs numériques locaux. Le contrôle antitrust (Acts sur les services numériques [DSA] et sur les marchés numériques [DMA]) et réglementaire (RGPD, IA Act, Data Act, etc.) de l’Union européenne, à l’égard des entreprises Big Tech basées aux États-Unis ou en Chine, incite les investisseurs et les acteurs locaux à soutenir davantage les entreprises cloud européennes.

Cette tendance contribuera inévitablement à la croissance et à la stimulation du marché en Europe.

Les défis à l’émergence de champions français et européens

En France par exemple, l’État a décidé de soutenir des offres collaboratives souveraines, via Bpifrance. Trois consortiums, qui rassemblent 18 acteurs du numérique (dont Outscale), se sont vu financer une aide de 23 millions € pour « passer à l’échelle ». L’autre objectif est de les accompagner vers la qualification SecNumCloud de l’ANSSI, le précieux sésame pour répondre au critère « cloud de confiance » et travailler avec le secteur public et les OIV.

Photo de David Chassan
David Chassan, Directeur de la Stratégie d'Outscale

Mais l’effort collectif doit être continu. Et il reste des défis.

En France, l’accélération à la formation de nouveaux talents est vitale (que ce soit par la formation continue, par alternance ou en reconversion). Les métiers du numérique sont en tension. D’une part, les acteurs ont besoin de talents pour développer les solutions d’aujourd’hui et de demain. D’autre part, les entreprises et les administrations ont besoin de talents capables d’utiliser ces solutions innovantes qui offrent de nouveaux paradigmes.

Le secteur entier de la formation et éducatif doit se saisir d’un plan d’action global avant qu’il ne soit trop tard.

Quant à la réglementation – on a vu qu’elle existait –, reste à la faire appliquer pour réellement poser le cadre du jeu, et pas seulement le définir. Il ne s’agit pas de se fermer au monde. Bien au contraire ! Il s’agit d’avoir un cadre réglementaire qui s’appuie sur un principe de réciprocité vis-à-vis d’acteurs extra-européens. Il s’agit, en résumé, de mener sereinement une coopération internationale équilibrée, principe de base à toute relation commerciale ou partenariale. Ce qui implique également de parler de « souveraineté ».

Souveraineté, n’ayons pas peur du mot

En France ou en Europe, cette notion de souveraineté est plus ou moins appréciée et ses définitions varient. Mais les récentes crises – d’abord sanitaires, puis géopolitiques et énergétiques – ont mis en évidence que nous devons choisir et maîtriser nos dépendances, dans un schéma « d’auto-détermination ».

« Nous ne sommes plus à l’ère du choix binaire, mais à celle du choix spectral : c’est-à-dire de faire des choix éclairés en fonction de ses objectifs, de son contexte, et de ses types de données. »

Dans le traitement des données personnelles, de santé et de toute autre donnée ultra-sensible, il est évident que la sécurité des données n’est pas négociable. Or, cette sécurité est étroitement liée à un aspect de souveraineté (ou de non-souveraineté) des acteurs en capacité d’accéder ou de divulguer sous un prétexte réglementaire – en particulier extra-européen – lesdites données.

En France, SecNumCloud est clair. Il vise à protéger nos données sensibles des droits extraterritoriaux. En Europe, le schéma de certification de sécurité des données – EUCS de l’ENISA – doit conserver cette idée de protection holistique ; non seulement sur le plan technique, mais aussi sur le plan réglementaire.

Car quoi qu’en disent certains, ce risque légal existe. De grandes entreprises IT américaines ont demandé au Congrès de limiter la manière dont les agences de renseignement collectent et consultent les données, les emails d’autres informations concernant leurs utilisateurs… prouvant ainsi une réalité que personne ne peut ignorer.

L’heure est au choix de ses dépendances et d’auto-détermination, bref de souveraineté. Mais ce faisant, on perçoit bien que nous ne sommes plus à l’ère du choix binaire, mais à celle du choix spectral : c’est-à-dire de faire des choix éclairés en fonction de ses objectifs, de son contexte, et de ses types de données. Nous sommes sortis du dilemme « Beatles ou Rolling Stones ? », « BMW ou Mercedes ? ». Grâce au numérique et sa capacité d’ubiquité et de disponibilité, nous sommes dans un usage mixte qui permet d’utiliser des services numériques dont on peut accepter leurs usages appropriés.

Ainsi, il ne s’agit pas de supprimer l’usage d’une application « étrangère », mais bien d’en faire un usage éclairé puis d’utiliser une application européenne complémentaire pour un usage sécurisé.

Buy European Tech Act

Enfin, pour soutenir ses entreprises et ses éditeurs, l’Europe devrait envisager sérieusement un « Buy European Tech Act ».

« Un “Buy European Tech Act” ne serait en aucun cas une approche protectionniste, mais un soutien aux entreprises européennes dans des domaines stratégiques. Tout comme le font les États-Unis avec leurs futurs champions. »

Avec plus de 283 startups valorisées à plus d’un milliard de dollars, l’Europe a besoin de contrats publics – de l’Union ou dans chaque pays – pour affirmer son leadership à l’international.

Un tel acte (et Act) encouragerait les acheteurs, en premier lieu les acteurs publics, à privilégier la technologie européenne lorsque des offres équivalentes en termes de prix, de qualité et de performance existent. Et là encore, quoi qu’en disent certains, bien souvent, elles existent.

Un « Buy European Tech Act » ne serait donc en aucun cas une approche protectionniste, mais un soutien aux entreprises européennes dans des domaines stratégiques comme la 5G, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et le cloud computing. Tout comme le font d’ailleurs les États-Unis avec leurs futurs champions.

Alors oui, l’Europe et la France sont capables de faire émerger des champions du numérique. Oui, la montée en puissance du numérique Européen est en cours. Oui, les acteurs européens sont prêts s’ils ont des conditions équilibrées et claires. Mais pour renforcer le leadership numérique européen, il reste nécessaire de créer un écosystème propice à l’innovation, à la formation, à la souveraineté (y compris dans l’harmonisation des règles), et au fléchage de la commande publique.

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