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Libertés vs IA : le combat humaniste d’un informaticien philosophe

Jean-Gabriel Ganascia, qui se définit lui-même comme « chercheur en informatique et philosophe », est un spécialiste mondial et reconnu de l’IA. Membre du Comité National Pilote d’Éthique du Numérique (CNPEN), il ne cesse de souligner à quel point la liberté de l’être humain doit être facilitée, et non pas entravée, par la technologie.

L’homme, souriant au-dessus d’un discret nĹ“ud papillon, prend lentement ses papiers sur la table de son estrade. D’une voix douce, bien posĂ©e, il lit un poème. Dans le grand silence de cet amphi de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al, les mots vibrent comme une profession de foi : « par le pouvoir d’un mot, je reconnais ma vie, je suis nĂ© pour te connaĂ®tre, pour te nommer â€“ â€śLibert锠». 

Cet homme, qui termine ainsi par Eluard l’introduction de sa confĂ©rence, en juin 2022, au congrès TimeWorld, s’appelle Jean-Gabriel Ganascia. Il est Professeur d’informatique Ă  Sorbonne UniversitĂ© – l’ancienne fac Jussieu â€“, membre du ComitĂ© National Pilote d’Éthique du NumĂ©rique (CNPEN), informaticien, philosophe, et spĂ©cialiste de l’intelligence artificielle.

La mer, un apprentissage de la libertĂ©  

La vie de Jean-Gabriel Ganascia commence en 1955, Ă  Limoges. Son père est chirurgien militaire, et il suit ses parents au grĂ© des affectations de son père. Jean-Gabriel Ganascia fait sa scolaritĂ© au collège Mignet d’Aix-en-Provence, et y dĂ©croche un bac C, qui lui ouvre la voie Ă  une prĂ©pa Maths Sup et Spe au lycĂ©e Thiers, Ă  Marseille. 

Jean-Gabriel Ganascia est, Ă  cette Ă©poque et de son propre aveu, « un jeune homme timide Â», Ă©tudiant studieux. Ses rares moments de loisir, il les passe sur les bateaux successifs mouillĂ©s au club nautique Ă  Marseille, de son oncle, dont il est, avec un Ă©tonnement Ă©merveillĂ©, « le mousse Â» : « j’ai eu très tĂ´t la fascination de la mer Â». Un monde sans frontières ni entrave, oĂą il dĂ©couvre une conception de la libertĂ© qui ne le quittera pas, et construit aussi sa vie de chercheur. 

Lui qui a tant Ă©crit sur la libertĂ© individuelle face aux dĂ©rives de la technologie, a-t-il appris et compris en mer les secrets de cette libertĂ© ? On se plaĂ®t Ă  le croire, lorsqu’on entend le sourire dans sa voix en lui citant la fameuse phrase du poème de Baudelaire « L’Homme et la Mer Â», connue de tous les marins : « homme libre, toujours tu chĂ©riras la mer Â». 

Jean-Gabriel Ganascia « monte Ă  Paris Â», pour faire ses Ă©tudes, et son service militaire comme cuirassier dans l’armĂ©e de Terre, dans un rĂ©giment de dragons. Pour tromper le temps et l’ennui d’une vie de garnison, il s’intĂ©resse aux Ă©quipements des chars, notamment les camĂ©ras embarquĂ©es. 

De lĂ  lui vient un intĂ©rĂŞt pour l’informatique, l’optique, la reconnaissance et la modĂ©lisation de formes. Il enchaĂ®ne donc sur des Ă©tudes d’ingĂ©nieur Ă  l’Institut d’optique thĂ©orique et appliquĂ©e Ă  Orsay, dont il est diplĂ´mĂ© en 1978. 

Suivent deux DEA Ă  l’UniversitĂ© Pierre et Marie Curie : un DEA d’acoustique thĂ©orique en 1979, et un DEA Intelligence Artificielle et Reconnaissance des Formes, en 1980. Il soutient en 1983 une thèse de docteur ingĂ©nieur Ă  l’UniversitĂ© de Paris Saclay sur les systèmes Ă  base de connaissance, et une thèse d’État en 1987 sur l’apprentissage automatique symbolique. Excusez du peu.  

Informaticien qui philosophe… ou philosophe informaticien ?

En parallèle, il fait une licence et une maĂ®trise de philosophie Ă  l’UniversitĂ© de Paris I (PanthĂ©on Sorbonne). « Je le faisais en cachette, pour mieux me connaĂ®tre Â»explique-t-il. Honte cachĂ©e, lui un scientifique, de se fourvoyer dans les « humanitĂ©s Â» ? VolontĂ© de prĂ©server son jardin secret, et de tracer d’autres chemins, sans avoir de compte Ă  rendre, plutĂ´t. 

Le milieu universitaire, riche de rencontres et de dĂ©couvertes oĂą une certaine libertĂ© d’être s’accorde avec un cadre rassurant, lui plaĂ®t. Il entame une carrière universitaire comme assistant, puis maĂ®tre de confĂ©rences, Ă  l’UniversitĂ© de Saclay, avant de devenir en 1988 professeur Ă  Sorbonne UniversitĂ©, anciennement Paris 6, puis universitĂ© Pierre et Marie Curie, sur le campus Jussieu. Depuis, il y est chercheur et Professeur dans le fameux laboratoire de recherche LIP6, oĂą il dirige l’équipe ACASA (Agents Cognitifs et Apprentissage Symbolique Automatique). 

De lĂ  date son intĂ©rĂŞt pour une approche pluridisciplinaire qui mĂŞle Ă©tude de l’apprentissage et de la connaissance par des modĂ©lisations, les interfaces homme-machine, les sciences cognitives… et l’intelligence artificielle. 

Le tout avec un questionnement qui commence Ă  sourdre chez l’universitaire sur les limites et le sens profond de ces disciplines. Le socle de sa rĂ©flexion universitaire et humaniste est posĂ©.  

Le jeune universitaire trace son chemin, avec opiniâtretĂ©, mais comme il le dit lui-mĂŞme : « je n’avais pas du tout confiance en moi Â». On a du mal Ă  le croire, tant son parcours et ses connaissances sur l’IA, reconnus par ses pairs, forcent l’admiration. 

Ă€ cette Ă©poque, il est, comme il le dit lui-mĂŞme, un adepte de la science « positive Â» et du progrès tel qu’a pu le dĂ©finir Auguste Comte. MalgrĂ© les visions prĂ©monitoires de Philippe K. Dick, auquel on doit les romans qui ont inspirĂ© les films « Blade Runner Â» et « Minority Report Â», la technologie, et notamment ce que l’on appelait alors les NTIC, ne sont pas vues comme un asservissement, mais comme une possibilitĂ© de libĂ©rer l’homme, et lui permettre de s’épanouir en lui donnant plus de temps, de choix. 

« Je pensais que nous Ă©tions de gentils informaticiens, Ĺ“uvrant pour le bien de l’HumanitĂ©, et non des apprentis sorciers Â», dit Jean-Gabriel Ganascia. 

Lors d’une confĂ©rence, lui, le timide, se jette Ă  l’eau et aborde le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, auteur du fameux « L’Homme Neuronal Â», paru en 1983. Il questionne la vision biologiste, très mĂ©caniste du chercheur sur les sciences cognitives. Cet Ă©change contradictoire le fait remarquer et, en 1993, Jean-Gabriel Ganascia crĂ©e et dirige le programme de recherche coordonnĂ© « Sciences Cognitives Â» pour le compte du ministère de la Recherche, puis le Groupement d’IntĂ©rĂŞt Scientifique « Sciences de la Cognition Â» au ministère de la Recherche, avec la participation du CNRS, de l’Inria, et de l’Inrets, de 1995 Ă  2000. 

Mais un tempĂ©rament libre comme le sien se montre vite rĂ©fractaire aux utilitĂ©s de la vie publique. En d’autres termes, Jean-Gabriel Ganascia se rend rapidement compte qu’il prĂ©fère sa libertĂ© d’universitaire aux antichambres des Ministères.

C’est dans cette optique qu’il devient membre, puis prĂ©sident du ComitĂ© d’éthique du CNRS, et qu’il travaille depuis longtemps Ă  une approche humaniste et interdisciplinaire de la science : il collabore notamment avec les Ă©quipes littĂ©raires de Sorbonne UniversitĂ©, avec lesquelles il a mis en place le labex (Laboratoire d’excellence) OBVIL (Observatoire de la vie littĂ©raire), qu’il a co-dirigĂ© de 2011 Ă  2021, et dont l’activitĂ© porte sur le versant littĂ©raire des humanitĂ©s numĂ©riques. 

Technologie et servitude

Hasard ou pas, c’est Ă  ce moment (au dĂ©but des annĂ©es 2000) qu’il commence Ă  penser que la technologie, sous couvert de libertĂ©, crĂ©e autant de servitudes cachĂ©es qu’elle est censĂ©e en abolir. 

Sa rĂ©flexion Ă©volue et se cristallise avec l’apparition des rĂ©seaux sociaux et la gĂ©nĂ©ralisation maintenant connue du ciblage de masse des individus, le dĂ©veloppement de l’IA, l’émergence de thĂ©ories sur l’homme augmentĂ© vendues par des gourous du transhumanisme… 

De plus en plus, ses travaux, ses Ă©crits, ses ouvrages – il a Ă©crit pas moins de 11 livres â€“ interrogent clairement sur les limites et l’asservissement que peuvent crĂ©er des technologies censĂ©es nous libĂ©rer. 

Dès 2017, il publie, aux Ă©ditions du Seuil, un ouvrage intitulĂ© « Le mythe de la singularitĂ© : faut-il craindre l’intelligence artificielle Â», ou encore, « L’Intelligence artificielle : vers une domination programmĂ©e ? Â», aux Ă©ditions du Cavalier Bleu. 

Deux ans plus tard, il signe, sous le pseudonyme Gabriel NaĂ«j, un roman d’anticipation : « Ce matin, Maman a Ă©tĂ© tĂ©lĂ©chargĂ©e Â». Son dernier en date, au titre on ne peut plus clair « Servitudes virtuelles Â», paru aux Ă©ditions du Seuil, a reçu le Prix du Livre FIC 2022.  

Cette Ă©volution n’a pas Ă©tĂ©, selon lui, brutale ni liĂ©e Ă  un Ă©vènement particulier. C’est la prise de conscience progressive d’un chercheur « honnĂŞte homme Â», partisan du progrès et de la libertĂ© de l’être humain, qui se rend compte petit Ă  petit que les Ă©volutions technologiques et l’IA mènent droit Ă  un asservissement progressif, sournois, de l’âme et de l’intelligence. Et que l’être humain n’est plus libre de choix, qui lui sont dictĂ©s par des algorithmes sous prĂ©texte de lui faciliter la vie. Une Ă©volution entre les mains d’apprentis sorciers pas du tout altruistes, qu’il refuse, et dĂ©nonce. L’intelligence n’est certainement pas artificielle pour lui, et serait plus proche de la « conscience Â».

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