GE Digital : ce discret mastodonte à l’ambition dévorante

Créé en 2015, le nouvel acteur B2B est déjà un poids lourd de l'IT. Depuis son siège européen à Paris, il entend conquérir au pas de charge les industries du continent avec son Cloud. Les historiques sont prévenus, SAP et Oracle en tête.

Dès l’accueil, le bureau européen de GE Digital donne le ton. Une immense turbine trône au milieu d’un espace ouvert, aux parois de verre et de métal, derrière lesquelles s’attèlent des équipes d’opérateurs. Au fond de la pièce, un écran géant modélise en 3D les plans détaillés d’une plateforme pétrolière.

D’un coup, des pièces d’engins éparses s’y superposent avec leurs courbes de températures et de pression, au côté de graphiques complexes indéchiffrables pour le non initié. GE Digital s’occupe du « critique », au sens le plus industriel du terme. Ici pas de CRM ou d’applications métiers. Rien que « du lourd », au cœur même des processus de production, de transport ou de motorisation.

Un Data Scientist français à la tête de GE Digital Foundry Europe

A la barre de la GE Digital Foundry, la tête de pont parisienne du géant américain en europe, Vincent Champain introduit brièvement les lieux. « Toutes nos salles ont des noms de mathématiciens célèbres ». Confortablement installé dans la pièce Kolmogorov, ses réponses sont claires et didactiques. Sa voix posée laisse apercevoir un tempérament calme. Et sa vision long-terme, précise, tranche avec le discours par trop marqueté de nombreux autres éditeurs.

Il faut dire qu’à 46 ans à peine, le CV de Vincent Champain est bien fourni. Diplômé de Polytechnique, il a installé le premier serveur Web (sous Unix) de l’X en 1993. Spécialiste des statistiques et d’économie, il passe par Bercy puis devient conseiller de la ministre de l’emploi de Martine Aubry. Il la suit à Lille où – en tant que Directeur Général de la Ville - il est un des rares dans le monde à voir venir l’orage des produits dérivés. Sa carrière le mène ensuite de poste de directeur de cabinets à celui de responsable de missions interministériels.

Vincent Champain bifurque ensuite dans le privé, au cabinet McKinsey. En 2012, General Electric le débauche pour le poste de directeur des opérations en France.

A la création de GE Digital, la branche IT du géant industriel, le français est chargé de créer la Factory européenne depuis Paris. Entité dont il est nommé directeur général et qu’il dirige aujourd’hui. De ce parcours sans faute, Vincent Champain ne laisse rien transparaitre. L’économiste, ingénieur / mathématicien (« je suis Data Scientist », revendique-t-il) ne rechigne jamais à expliquer, à détailler, à préciser.

Regroupement de l’IT de General Electric

« Chez GE Digital, on s’occupe de machines, de process et de systèmes critiques », confirme-t-il. Par critique, Vincent Champain entend « que vous perdrez beaucoup d’argent s’ils tombent en panne ou qu’ils ne fonctionnent pas de manière totalement performante […] Un moteur d’avion coûte une dizaine de millions de dollars. Mais sur sa vie, il va consommer plusieurs fois sa valeur en kérosène. Le fait de gagner 1% sur sa consommation peut faire économiser plus que son prix d’achat ».

Mais que fait vraiment GE Digital dans les systèmes critiques ? Sur de nombreux salons IT, le nom « GE » est familier. Mais son activité informatique (GE Digital) ne provoque souvent qu’une réponse polie : « connais pas ». Pourtant, l’éditeur a déjà tout d’un géant.

L’histoire commence dès les années 60, date à laquelle GE crée sa première activité « ordinateurs ». Depuis, la multinationale (126 milliards de CA, 30ème plus grosse entreprise mondiale) a parfaitement appris à connecter des objets industriels via des réseaux. Jusqu’à une rupture.

« Il y a une dizaine d’année, parce que nous sommes présents dans beaucoup de métiers, on a compris qu’il y avait une accélération, un ‘’réchauffement numérique’’. »

Le PDG de l’époque, Jeff Immelt, débauche alors un VP de Cisco, William Ruh, pour valider (ou non) la pertinence d’une unité centralisés – globale – du développement logiciel. Une vision qui s’oppose en 2011 aux développements IT cantonnés unité par unité au sein de GE.

Les retours de William Ruh confirment l’intuition de Jeff Immelt qui décide alors d’adapter le groupe à cette transformation numérique en cours.

« Cette transformation a été liée à une baisse du coût du hardware. Capter de l’information et l’analyser ne coute plus grand-chose. Je peux vous montrer ici un chip à 2 dollars qui fait 4.000 fois la puissance de calcul du système qui a guidé Apollo 11 », illustre Vincent Champain.

Deuxième facteur de transformation, les plateformes (le Cloud et le PaaS) ont petit à petit accéléré le développement logiciel. Autrement dit les coûts de développement ont accompagné la baisse de ceux du hardware, ce qui a immanquablement fini par toucher le milieu industriel. Un peu après les autres secteurs certes mais Vincent Champain date tout de même l’essor de ce Cloud industriel à « l’après crise financière », il y a 7 ans déjà.

GE comprend à cette époque qu’il doit concevoir « une boite à outils commune à tous les business ».

« Si on voulait développer vite, il fallait pouvoir réutiliser le code, avoir des interfaces standards et des modèles d’assets qui soient communs ». GE conçoit également dès le départ que cette mise en commun transversale allait permettre des transferts de compétences plus simples (entre « l’oil & gaz et le ‘’power’’ par exemple ») que ce soit pour les opérateurs de maintenance ou pour les devs.

Predix, l’ouverture de l’outil IT de GE au monde

Mais GE veut aller plus loin qu’une simple boite à outil.

Il lance dans un deuxième temps le chantier très ambitieux d’une plateforme complète qui assure la sécurité et un véritable socle à tous ses codes et à tous ses composants. GE regarde alors le marché à la recherche d’une partenaire. Les PaaS et SaaS étaient « bien adaptés au retail ou au secteur des biens de consommations » ou à certains processus métiers (GE utilise Salesforce pour ses commerciaux), mais le groupe constate rapidement qu’il n’existe pas d’offre réellement adaptée à la pure industrie et à « ses grosses machines ».

C’est de cette absence que nait réellement l’idée de Predix, un PaaS qui irait de la donnée au Edge Computing. Et aujourd’hui, effectivement, « la plateforme s’étend jusqu’au logiciel qui tourne directement sur la machine » ou sur des composants annexes, comme des routeurs ou des « Field Agents ».

Pour sortir Predix, GE investit des milliards de dollars. L’entreprise développe des composants réutilisables. Puis les structure et les intègre progressivement en réelle plateforme.

Celle-ci sert d’abord les usages internes (« chaque business à un CDO, GE Digital est le CDO des CDO »). Elle continue encore à le faire mais en 2015, le groupe pousse sa logique jusqu’au bout et structure une entité indépendante : GE Digital. Un an plus tard, GE Digital comme un véritable PaaS.

Dans le détail Predix se compose de plusieurs « couches ». La première est l’hébergement des données. La deuxième est l’orchestration des logiciels qui s’appuie sur Cloud Foundry. Ce choix d’un standard open source s’explique par « la philosophie de Predix [qui] est que le client n’est pas captif […] les données restent son entière propriété ».

Le troisième niveau est un ensemble de composants spécifiques à l’industrie (modélisation d’actifs, maintenance préventive, etc.).

A ce PaaS s’ajoute enfin l’embarqué côté « objet », avec Predix Machine.

Predix possède également une Marketplace de composants tiers - les Foundry Apps - et fait même une incursion dans le SaaS avec l’Asset Performance Management.

SAP ou Oracle n’ont pas l’expertise industrielle… des industriels

Pour Vincent Champain, il ne faut pas s’y tromper. Predix n’a pas pour concurrent un SAP ou un Oracle Cloud. « Leurs offres sont majoritairement adaptés aux consumers et aux retailers. Ils font des choix d’architectures et de feuille de route en fonction, puis ils essaient de le rentabiliser dans l’industrie. Pour eux c’est une force dans tous ce qui est générique (NDR : la facturation par exemple) mais ils ne peuvent pas apporter une expertise industrielle comme la nôtre. Si vous cherchez le meilleur spécialiste de l’acoustique des machines tournantes vous le trouvez chez GE, pas chez SAP ».

A aucun moment Vincent Champain ne dénigre pour autant ces acteurs installés. « Ils sont intéressants sur le transverse (NDR : l’ERP), nous sommes même partenaires avec SAP ». Mais pour lui la compétition dans l’IIoT (Industrial Internet of Things) ne se joue pas véritablement face aux historiques de l’ERP - « qui apporte des fois même plus de rigidité que d’avantage, à tel point que des puristes du lean ne les utilisent plus que partiellement et repassent au papier et au crayon ».

L’IIoT est plutôt l’affaire d’autres industriels comme Siemens ou Schneider Electrics (qui vient de passer un accord à 3 milliards £ avec Aveva pour créer un éditeur européen dédiée à l’industrie). « Mais nous pensons que notre écosystème offre plus de possibilités que ces acteurs », ajoute le DG.

Les dimensions écosystème et expertise sont définitivement un facteur différenciant clef pour le français DG. « Predix c’est le plus gros pool de Data Scientists industriels du monde. Nous avons 400 experts. C’est impossible à reproduire pour quelqu’un qui n’est pas un spécialiste de la machine industrielle », tranche-t-il.

Modélisation numérique (Digital Twin) vs AI pure en milieu industriel

Une autre caractéristique de Predix est – contrairement à un IBM Watson – de ne faire qu’un usage modéré de l’Intelligence Artificielle (AI). Quand on évoque Watson, Vincent Champain se montre d’ailleurs assez malicieux.

A chaque fois que vous pouvez modéliser la machine, la modélisation physique vous apporte plus que l’AI
Vincent Champain, GE Digital

« L’AI est adaptée à un certain nombre de cas, ceux où vous ne pouvez pas comprendre la physique de la machine […] quand ce n’est pas modélisable, la logique de la grosse lessiveuse à données que vous faites tourner et qui vous sort quelques idées sympas n’est pas mal. Mais à chaque fois que vous pouvez modéliser la machine, la modélisation physique vous apporte plus. ».

D’où le concept de Digital Twins sur lequel s’appuie GE Digital. Ces jumeaux numériques de machines réelles s’appuient sur la connaissance du sous-jacent physique. Un Digital Twin le représente dans un environnement virtuel et le fait fonctionner en parallèle du réel, en utilisant les lois connues de la physique et de la thermodynamique. Cette approche permet également de modéliser la totalité d’une chaine de production (« Digital Straight ») pour simuler des interactions successives.

GE Digital ne boude cependant pas l’AI, notamment l’informatique cognitive. « Quand on croise des notes écrites par un opérateur (NDR : via la reconnaissance d’image) avec des signaux d’une machine, l’AI a tout son intérêt ». Ou dans une logique de « black box » pour comprendre des machines trop complexes à modéliser. « Mais c’est un peu la lime à ongle du couteau suisse, ce n’est pas avec cela que vous allez couper grand-chose ».

L’infrastructure de Predix évolue

Les débuts de Predix se sont faits sur une infrastructure en propre. Mais l’éditeur change progressivement de modèle. « Le partenariat (NDR : avec des IaaS) nous apporte plus de flexibilité, plus de souplesse dans les zones ». Comme beaucoup d’autres, GE Digital ne voit pas de réelle valeur ajoutée dans la partie hébergement pur. La valeur – pour le client – se concentrant plus dans l’usage qui est fait des données hébergées (les Insights).

La plateforme de GE Digital est aujourd’hui disponible sous forme de stack sur Azure.

Les quatre usages de l’IIoT

Vincent Champain voit aujourd’hui quatre usages principaux à l’offre Predix :

  1. Performance des machines
  2. Maintenance prédictive
  3. Pilotage optimal (articuler les machines entre elles et les opérateurs avec les mahcines ; et dans les systèmes –typiquement un réseau électrique – gérer les complexités supplémentaires liées à la nature éparse et du nombre élevé de machine dans le système)
  4. Optimisation de la qualité (scheduling, minimiser les rebus)

Objectif 15 milliards de dollars, dans 3 ans

En moins de deux ans, et grâce à la position centrale dans l’industrie de son créateur, GE Digital affiche des résultats astronomiques (6 milliards de dollars, suite à la consolidation de portefeuilles clients pré-existants). Ses ambitions ne le sont pas moins (une place dans le Top 10 des éditeurs d’ici 2020).

Pour arriver à l’objectif de 15 milliards de dollars – et donc un taux de croissance annuel de plus de 30% par an - GE Digital va s’appuyer sur ses trois activités : centre de services IT pour GE, développement sur mesure pour des clients externes, et PaaS (en direct ou via des partenaires) avec Predix. Chacune représentant, à part égale dans la feuille de route, un tiers des revenus escomptés.

En transverse, GE Digital propose du conseil en Data Science et un accompagnement de type « Design Thinking ». « Cela aide le client à trouver un accord suffisant dans l’entreprise pour démarrer le projet. Cela permet aussi de trouver les bons projets par lesquels commencer en fonction de la complexité de mise en œuvre et des ROI attendus ». Une manière également de battre le premier concurrent auto-revendiqué par GE Digital, loin devant les SAP et autres Siemens : « le statu-quo » (sic).

« Ce n’est pas un bon mot », ajoute le DG, « faire grandir le marché est bien plus pertinent que d’essayer de gagner des positions existantes de concurrents historiques ».

Dans cette conquête mondiale, l’Europe sera certainement un marché central. Un tiers des effectifs de GE y sont concentrés. « Pour GE Digital, c’est un peu moins d’un cinquième, mais c’est une place importante : il y a des talents de très haut niveau et le marché du Cloud y est mature ». Vincent Champain constate même une « vrai accélération en France [pour le Cloud industriel]. Thalès ou Schneider Electric sont des gens avec lesquels on discute ».

Schindler connecte un million d’ascenseurs à Predix

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, GE Digital ne cible pas que les gros groupes. « Notre plus beau deal en Europe est Schindler, une très belle entreprise familiale ». Le leader des escaliers mécaniques et des trottoirs roulants a ainsi connecté un million d’ascenseurs à Predix pour faire de la maintenance prédictive.

« C’est un bel exemple parce qu’il y a beaucoup d’entreprises qui font un milliard de CA ou un peu moins, qui sont spécialistes d’un domaine pointue mais qui n’ont pas, de fait, les moyens de développer leur solution digitale par elle-même ». Alors que le numérique devient, justement, un atout industriel clef.

« Schindler, face à un concurrent comme Otis qui fait partie du groupe United Technology, n’aurait pas pu suivre seule dans le digital ».

Vincent Champain ne descend en revanche pas en dessous de l’ETI. « Pour que l’on puisse amener de la valeur, il faut qu’il y ait des actifs, des processus ou des systèmes critiques. Et aussi une notion d’échelles. S’il n’y a qu’une chose à faire et pas besoin de le reproduire, le Cloud est moins pertinent que si on a quinze usines qui se ressemblent ».

En Europe, GE Digital et Predix revendiquent déjà des clients comme BP (un projet d’APM pour rendre les « puits de pétrole intelligents » grâce à des remontées de données quotidiennes), Jaguar ou encore Deustche Bahn.

Curieusement, à aucun moment Vincent Champain n’utilise l’expression « internet des objets » que d’autres aiment employer à foison. Peut-être parce que ceux qui en parlent le moins, sont ceux qui le font le plus.

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