4e licence 3G : pourquoi cela ne sera pas si simple

La décision du gouvernement de découper en tranches les fréquences 3G, lors du prochain appel d'offre pour une 4e licence 3G, devrait compliquer la tâche de l'éventuel nouvel entrant. 5MHz sont en effet à peine suffisants pour démarrer un réseau 3G, et les opérateurs en place ne manqueront pas de faire de la résistance. LeMagIT décode pour vous les éléments essentiels du dossier avec l'aide de Simon Pienne, le responsable du département mobilité et convergence de Solucom.

L'annonce récente par le gouvernement d'un nouvel appel d'offre pour les fréquences de téléphonie de troisième génération a généré une pléthore d'articles se félicitant de l'arrivée prochaine de Free sur le marché. Les conditions de l'appel d'offres pourraient toutefois ne pas rendre les choses simples à un nouvel entrant et il n'est pas sûr que Free soit le seul intéressé par cette ressource

5 MHz : Un minimum loin d'être suffisant

Le principal problème que devra affronter un éventuel nouvel entrant est la rareté du spectre radio. Sur les 15 MHz de largeur de bande disponible, le gouvernement n'entend réserver que 5 MHz à un éventuel nouvel entrant, qui pourra aussi postuler sur les deux autres lots de 5 MHz de fréquence mais sans aucune priorité (un opérateur en place ou un autre nouvel entrant pourra aussi postuler sur ces ressources). Cela pourrait être trop peu pour concurrencer efficacement les opérateurs en place. Dans sa dernière consultation publique sur le sujet, l'Arcep elle-même notait que « si l’attribution d’un bloc de 5 MHz duplex dans la bande 2,1 GHz en complément du bloc dans la bande 900 MHz à un nouvel entrant sera peut-être suffisante pour offrir dans un premier temps un service de voix à un nombre significatif de clients, cette quantité de fréquences pourrait s’avérer faible pour offrir rapidement et de manière pérenne des services plus innovants et plus gourmands en bande passante, comme l’Internet mobile ou la télévision ».

Iliad, qui crie aujourd'hui sous tous les toits que 5 MHz seraient suffisants, tenait la position opposée en 2008 lors de sa réponse à la consultation publique de l'Arcep :  « La procédure d'attribution de la future licence doit réserver a minima 10 MHz duplex dans la bande 2,1 GHz ET 5 MHz duplex dans la bande 900 MHz à un nouvel entrant » indiquait alors la maison-mère de Free. Que penser alors de la déclaration de Maxime Lombardini, le patron d'Iliad, dans une interview la semaine dernière au Point : « Bien sûr, nos amis concurrents de l'oligopole du mobile vont nous expliquer que rien n'est possible... Mais laisser penser qu'il y a un problème de couverture lié à un manque de fréquence est un mensonge. En plus des 5 MHz acquis, le nouvel opérateur est assuré de bénéficier de 5 MHz supplémentaires dans une autre bande de fréquence ». 

Comme l'explique Simon Pienne, le responsable du département mobilité et convergence de Solucom, « 5 MHz permettent à un opérateur de démarrer un réseau tout en proposant une couverture correcte. Le problème est qu'une station de base 3G/HSPA (BTS) a besoin de l'intégralité d'un canal de 5MHz pour fonctionner et qu'avec une seule bande de fréquence de 5 MHz, le nouvel entrant n'aura pas le luxe de pouvoir répartir ses stations de bases sur plusieurs canaux, ce qui le contraindra à devoir installer plus de BTS pour couvrir la même zone que ses concurrents ». Ce qui pose un problème de coût : Chaque station de base coûte en effet entre 75 et 100 K€ à l'achat, un prix qui n'inclut ni le coût de location du site radio ni le coût du raccordement aux réseaux de collecte de l'opérateur. 

Et contrairement à ce que semble laisser entendre Maxime Lombardini, l'acquisition de 5 MHz dans la bande de fréquence des 2,1 GHz ne donne pas immédiatement droit à 5 MHz dans la bande GSM 900. Les obligations de licence de SFR et Orange spécifient en effet que les deux opérateurs doivent libérer chacun 2x2,4 GHz avant le 31 décembre 2012. Soit dans quatre ans. On les voit mal faire un cadeau à un nouvel entrant en les lâchant précocement. D'autant que, comme l'indique Simon Pienne, « Orange et SFR commencent eux aussi à manquer de ressources radio 3G dans certaines zones du fait du succès de leurs offres data, et devraient logiquement postuler aux 10 MHz de ressources restantes afin de regagner des marges de manœuvre ».

Une garantie de couverture nationale rapide grâce à l'itinérance avec un opérateur 2G

La seule consolation pour le nouvel entrant est qu'un des trois opérateurs historiques devra lui fournir des prestations d'itinérance (ou roaming) sur son réseau 2G dans les 18 mois qui suivront l'attribution de sa licence. Ce qui veut dire dans la pratique que le nouvel entrant bénéficiera automatiquement dès le lancement de ses services de la couverture nationale d'Orange SFR ou Bouygues Télécom pour la téléphonie et sans doute aussi pour les services de données 2G et 2,5G. Reste qu'en l'état, aucun tarif de roaming n'a été fixé par l'Arcep et qu'il y a fort à parier que la bataille pour la détermination du tarif d'itinérance sera aussi saignante que celle qui avait eu lieu pour la négociation des tarifs de collecte ADSL puis des tarifs de dégroupage. Il faut aussi noter qu'à terme la qualité de l'itinérance 2G devrait reculer au fur et à mesure de la réutilisation des fréquences GSM pour la 3G.

Notons aussi que le nouvel entrant pourra immédiatement engranger des revenus sur les appels entrants, contrairement aux MVNO aujourd'hui ce qui lui permettra de disposer d'une source de revenus pour aider à financer ses investissements. Ceux-ci devraient aussi être simplifiés par les habituels prêts des fournisseurs – on imagine déjà la foire d'empoigne entre les industriels occidentaux et chinois pour s'attirer les faveurs du nouvel entrant.

Reste que pour des équipementiers déjà bien secoués par la crise, le risque est que le nouvel entrant n'investisse que modérément dans l'infrastructure 3G à ses débuts et utilise la stratégie du coucou pour mettre en place un service de téléphonie mobile national à moindre frais et avec une rentabilité bien supérieure à celle des MVNO; une stratégie qui répondrait certes à l'objectif d'introduire plus de concurrence tarifaire, mais qui n'aurait rien de bénéfique ni pour la relance du secteur des télécoms ni pour l'emploi. 

Notons que selon Simon Pienne,  « il faudra au nouvel entrant environ 10 000 BTS déployées sur le territoire pour assurer la couverture de 80% de la population soit un investissement matériel de 750M€ à 1Md€ hors négociation des points hauts et mise en oeuvre du réseau de collecte et du coeur de réseau 3G ».

La douloureuse question des sites radios

Dans sa communication le gouvernement a indiqué privilégier la piste de la mutualisation des sites radio entre opérateurs existants et nouvel entrant, une formule qui aurait le mérite de limiter le nombre de sites radios, alors que de plus en plus de voix s'élèvent contre l'implantation de nouveaux sites radios 3G. Cette préférence gouvernementale ne résoudra toutefois pas tous les problèmes d'un éventuel nouvel entrant. Ce dernier devra en effet négocier avec chaque propriétaire de terrain ou d'immeuble abritant un point haut, un droit d'accès et d'usage de sa propriété pour installer ses équipements sur les sites radios existant. A moins d'un texte législatif contraignant pour les propriétaires, le nouvel entrant devra négocier ces droits et les tarifs associés site par site, un travail de titan qui risque de coûter cher et de prendre du temps. Deux choses dont il ne disposera pas forcément. En la matière, l'idéal serait sans doute d'inscrire dans la loi une mesure imposant aux hébergeurs de sites radio existants d'accueillir le nouvel entrant à des conditions tarifaires similaires à celles des opérateurs en place .

Dans tous les cas, Simon Pienne estime qu'il faudra au minimum 18 mois au nouvel entrant pour démarrer ses services ce qui signifie un début au printemps ou à l'été 2011. Pendant ce temps les opérateurs en place auront encore étoffé leur couverture et amélioré leur service, notamment en commençant à réutiliser certaines fréquences GSM 900 pour leurs services 3G. Et pour peu que les opérateurs en place mettent la main sur les 10 MHz de ressources radio non réservés au nouvel entrant, ils auront aussi un considérable avantage en matière de spectre radio disponible (d'autant que les téléphones quadri-mode 900/1800/1900/2100 MHz deviennent courants chez Nokia ou HTC par exemple, et que les clés 3G sont désormais capables de fonctionner aussi bien en fréquences 3G qu'en fréquences GSM réaffectées à la 3G). 

Free n'est pas le seul intéressé.

A l'heure où la convergence fixe mobile est à la mode, une autre difficulté pourrait aussi venir contrarier les ambitions de Free. Bolloré Télécom et Numéricable pourraient en effet être aussi intéressés par une licence 3G afin de compléter leurs offres existantes ou afin d'accélérer leurs plans de développement. Dans le cas de Numéricable, une licence 3G viendrait opportunément compléter l'offre triple play fixe actuelle.

Bolloré pourrait quant à lui, avec la 3G, se lancer vraiment et acquérir une base installée susceptible d'être intéressée par ses futurs servies WiMax. Et qui sait, si l'Arcep venait à assouplir ses positions, Bolloré pourrait à terme envisager une migration vers la 4G (LTE) en combinant sa ressource radio 3G et une partie de sa ressource radio WiMax non utilisée. Et c'est sans compter sans un éventuel intérêt des grands MVNO, comme Virgin Mobile, pour lesquels des fréquences seraient un moyen de contrer l'arrivée d'un nouvel entrant et d'optimiser leurs revenus (notamment grâce au CA généré par les appels entrants)

Terminons avec quelques remarques, sur les prix tout d'abord. Free annonce être en mesure de diviser par deux la facture d'une famille qui dépenserait aujourd'hui environ 2000 € en téléphonie mobile par an (soit un peu plus de 160 € par mois). Une telle promesse paraît difficilement tenable si l'opérateur ne récoltait que 5 MHz de bande passante; d'autant que pour tirer les prix vers le bas, l'opérateur devrait vraisemblablement renoncer à l'un des fondements de la téléphonie mobile dans l'hexagone, à savoir la subvention des terminaux.

À moins qu'une large partie du forfait de communication ne pose l'hypothèse que l'abonné appelle beaucoup depuis son domicile et que dans ce cas, Free utilise des téléphones bi-mode 3G et Wi-Fi, pour faire en sorte que les appels passés depuis le domicile transitent non pas par le réseau 3G mais par le réseau Internet de l'opérateur. Une variante pourrait être l'apparition d'une nouvelle génération de Freebox disposant de capacités de picoBTS 3G (ce que l'on appelle aussi Home Node B ou FemtoCell) et permettant à un téléphone 3G de router ses appels au travers de sa box lorsqu'il se trouve dans sa zone de couverture).

Le scénario catastrophe : deux nouveaux entrants

La dernière remarque porte sur un scénario catastrophe peu évoqué : si deux nouveaux entrants venait à obtenir des canaux 3G lors du futur appel d'offre, la concurrence deviendrait féroce. L'Arcep et le gouvernement se heurteraient aussi à des imprévus dans les textes. Notamment, rien n'est prévu pour redistribuer les ressources radio 2G des opérateurs en place à deux nouveaux entrants. De même, l'hébergement des antennes de deux nouveaux opérateurs sur les sites radio existants pourrait poser des problèmes techniques quasi insolubles. Et c'est sans compter avec le peu de chance qu'un des deux nouveaux entrants survive dans un marché à cinq.

Reste qu'en théorie, le scénario de deux nouveaux entrants est possible. Mais on peut vraisemblablement compter sur l'Arcep et sur la volonté des opérateurs installés de mettre eux-aussi la main sur les ressources radio proposées par le gouvernement pour que ce scénario ne voit jamais le jour si plusieurs nouveaux entrants venaient à postuler lors du futur appel d'offre...

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