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Métavers et travail hybride : duo (pas si) gagnant ?

Mélanger travail hybride et métavers pourrait se révéler productif dans le « Futur of Work ». Des expérimentations et plusieurs offres tentent de le démontrer. Mais des contraintes et des freins apparaissent déjà.

Si le travail hybride et la semaine flexible offrent de nombreux avantages tant aux employeurs qu’à leur personnel, il présente également des inconvénients. L’un des plus importants est le « biais de proximité », c’est-à-dire notre propension d’êtres humains à favoriser ce qui est le plus proche de nous dans le temps et l’espace.

Dans un contexte professionnel, cette variante « des absents ont toujours tort » signifie que les managers sont susceptibles d’avoir un avis plus favorable sur les employés qui travaillent dans le même lieu qu’eux (avec des avancements à la clef), et, à l’inverse, de moins bien noter ceux qui ne sont pas là (et de ne pas les récompenser).

Loin des yeux, loin des promotions

Les données de l’Office for National Statistics britannique confirment cet état de fait. Elles révèlent que les personnes ayant travaillé principalement depuis leur domicile entre 2012 et 2017 ont deux fois moins de chances de bénéficier d’une promotion ou de se voir proposer une formation que leurs collègues « sur site ». Et entre 2013 et 2020, les collaborateurs en télétravail ont eu 38 % de chances en moins de recevoir une prime.

Les éditeurs d’outils collaboratifs et de communication (Facebook, Microsoft, ou en France Jamespot) estiment que les univers immersifs – un bureau virtuel 3D accessible en permanence dans un métavers, où les télétravailleurs et leurs collègues en entreprise interagiraient en temps réel sur un pied d’égalité – permettraient de remédier à ces inégalités.

Tous les employés y seraient représentés par des avatars, pourraient se rendre dans des salles dédiées (formation, réunion, etc.) et y accéderaient à des applications métiers (Slack, Dropbox, etc.).

Ces bureaux virtuels, qui existent déjà chez DXC et bientôt chez AXA par exemple, s’appuient sur des technologies qui vont de la réalité augmentée à la réalité virtuelle en passant par les jumeaux numériques, et s’intègrent à des applications tierces pour créer un environnement véritablement immersif.

Pour, Iain Fisher, directeur de la stratégie et des solutions numériques pour l’Europe du Nord au sein du cabinet de conseil ISG, la nature immersive des métavers pourrait séduire les commerçants, le secteur du divertissement, ou encore les équipes de concepteurs dans les secteurs de la fabrication et de l’ingénierie qui pourraient apprécier une collaboration avec des objets en 3 D.

Un autre domaine, dans lequel la réalité virtuelle est déjà utilisée – et qui pourrait s’étendre à un environnement de type métavers encore plus vaste – est celui de la formation (comme chez SNCF Réseau) ou celui du champ militaire pour organiser des missions virtuelles et préparer les vraies interventions sur le terrain.

Résoudre les problèmes humains

Mais Iain Fisher n’est pas si sûr que le métavers résoudra les problèmes du travail hybride, notamment le sentiment de désengagement des employés à distance. « Je ne pense pas que ce modèle résolve le problème ; il ne fait que le déplacer », tranche-t-il, même s’il la qualifie de « proposition intéressante ».

Jayson Darby, directeur scientifique chez le fournisseur de plateformes d’évaluation de talents Thomas International, est aussi sceptique. « La technologie est censée nous faciliter la vie, donc la grande question que pose le métavers est de savoir quel problème il résout », demande-t-il.

Pour lui, les environnements virtuels qui favorisent les interactions présentent un vrai potentiel pour relever le défi du « lien humain ». Mais il estime aussi que la mise en œuvre du métavers peut déboucher sur deux scénarios opposés.

« La question se pose en ces termes : s’agit-il d’un environnement utopique, mais accessible qui rassemble les gens et, parce qu’il a l’apparence du réel, améliore-t-il les relations de travail et l’engagement ? Ou bien, présente-t-il le danger de simplement reproduire les problèmes déjà existants, comme la communication sans nuances qui prévaut souvent dans les e-mails ou sur les réseaux sociaux, ou le présentéisme quand les gens ont le sentiment de ne pas pouvoir se déconnecter ? »

Une autre considération importante en termes d’engagement des collaborateurs est la notion d’« acceptation visuelle », continue-t-il.

« À moins d’être vraiment ressemblant, un avatar s’apparente à un intermédiaire virtuel, ce qui génère les mêmes problèmes que dans les communications en ligne, car on n’a pas l’impression de parler à une vraie personne », souligne-t-il. « Autrement dit, votre communication n’aura jamais la même qualité qu’en face à face, ce qui constitue un frein important à l’adoption, sauf peut-être au sein de groupes géographiquement dispersés, très habitués à recourir à la visioconférence lorsqu’il est impossible de se rencontrer physiquement. »

Apporter des solutions techniques

Il existe aussi des problèmes plus techniques. Par exemple, les casques de réalité virtuelle sont encore relativement chers, en particulier pour équiper l’ensemble d’un effectif dans une entreprise. Et ils ne sont bien souvent pas ergonomiques (poids du casque, fatigue visuelle, etc.).

En conséquence, Duncan Roberts, manager au sein du Center for the Futur of Work de l’ESN Cognizant, ne pense pas que le métavers ait des chances de s’imposer sur le lieu de travail, du moins à court ou moyen terme.

« La technologie a encore du chemin à parcourir avant d’être suffisamment utilisable et performante pour qu’on l’utilise tout au long de sa journée de travail », souligne-t-il. « Porter un appareil sur le visage et un écran juste devant les yeux peut entraîner une surcharge d’informations et, chez certaines personnes, des maux de tête et des nausées si le logiciel n’est pas bien conçu. »

Mais, d’après lui, compte tenu des investissements consentis par le secteur, le concept aura tout de même un rôle à jouer dans le collaboratif.

Un autre critère important pour les responsables IT est de déterminer le ROI potentiel en fonction d’un business case particulier, comme le développement des compétences ou la limitation des déplacements, insiste Duncan Roberts.

Conséquence de toutes ces limites qui apparaissent, Iain Fisher d’ISG estime que « le métavers n’est pas une priorité immédiate » pour la plupart des employeurs, qui ont déjà fort à faire avec les détails pratiques du passage à un modèle de travail hybride et plus flexible. Ce point de vue est à nuancer (le métavers semble bien être sur la liste des priorités de certains DSI), mais il est loin d’être le seul à pointer les limitations du métavers dans ce contexte.

Beaucoup d’observateurs ne voient pas, par exemple, chez les utilisateurs un grand enthousiasme à l’idée de porter des lunettes spéciales pour interagir avec d’autres personnes. Et encore moins de porter un casque (pour les raisons physiques évoquées ci-dessus) ni d’« entrer dans l’ordinateur » et passer par un monde virtuel.

Mais le métavers – ou ses variantes en réalité augmentée, ou mixte, voire en 2D non immersive comme chez Jamespot – a tout de même un potentiel. On peut par exemple imaginer des systèmes qui entendraient et qui verraient les collaborateurs, grâce aux caméras de leurs appareils ou à des caméras installées dans des bureaux, qui pourraient donner l’autorisation d’entrer ou de sortir en fonction des identités numériques, ou encore qui généreraient automatiquement des transcriptions ou des hyperliens vers tout ce à quoi les collaborateurs font référence dans leurs conversations (sans qu’il soit forcément nécessaire de recourir à des espaces virtuels en 3D).

Un espace de co-working dans le métavers 2D de Jamespot
Un espace de co-working dans le métavers 2D de Jamespot

Une industrie qui pousse

À l’opposé des sceptiques, l’industrie IT – Adobe, NVidia, PTC, Autodesk, Amazon, etc. – investit fortement dans le métavers. En particulier dans le collaboratif (Mesh for Teams de Microsoft, Horizon Workplace de Facebook/Meta).

Il y a donc fort à parier que certains usages immersifs, poussés par la puissance de frappe marketing de ces géants, trouveront une place dans la « Digital Workplace ». Reste à savoir lesquels. En attendant la ou les réponses, les analystes conseillent aux DSI et aux DRH de se préparer et d’expérimenter les métavers. Même si ce n’est que « pour voir ».

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