UECC25 : Quand le besoin de souveraineté se heurte à la réalité

Passer du discours à l’acte, c’était le message que Jean-Noël de Galzain, président d’Hexatrust, a voulu faire passer lors de l’édition 2025 des universités d’été de la cybersécurité et du cloud de confiance.

Hexatrust organisait cette semaine à Paris ses traditionnelles universités d’été de la cyber et du cloud de confiance, événement qui marque désormais la rentrée pour l’écosystème cyber français.

Cette annĂ©e encore, Jean-NoĂ«l de Galzain est montĂ© au crĂ©neau pour exhorter au recours Ă  des solutions souveraines : « c’est une problĂ©matique qui est d’autant plus d’actualitĂ© depuis que la Maison-Blanche a fait de l’IT un outil de rĂ©torsion et un moyen de tordre le bras aux EuropĂ©ens Â».

De nombreux intervenants se sont amusés à souligner que Donald Trump est finalement leur meilleur commercial pour vendre des solutions souveraines… Cependant, la cause des solutions françaises et européennes est loin d’être gagnée auprès des chefs d’entreprise et du secteur public.

Passer du discours à l’acte

« Tous ces discours permettent Ă  ceux qui doivent prendre des dĂ©cisions de ne pas prendre leurs responsabilitĂ©s Â».
Jean-Noël de GalzainPrésident d’Hexatrust

Reprenant les chiffres du cabinet Asterès mandatĂ© par le Cigref, le prĂ©sident d’Hexatrust a rappelĂ© que 83 % des produits et services numĂ©riques achetĂ©s en Europe proviennent d’acteurs hors UE. Il a aussi citĂ© Patrick PouyannĂ©, le PDG de TotalEnergies, qui expliquait lors du dernier Forum InCyber, le besoin de faire Ă©merger des champions europĂ©ens dans le numĂ©rique et de n’avoir plus qu’un seul rĂ©gulateur pour les 27 pays de l’Union… « La question aujourd’hui n’est plus de savoir pourquoi nous le faisons, mais comment allons-nous faire un numĂ©rique plus rĂ©silient Ă  court terme et plus responsable Ă  long terme ? Â» 

Las du discours des dĂ©cideurs qui expliquent que les solutions collaboratives françaises ou europĂ©ennes ne sont pas au niveau de celle de Microsoft, qu’opter pour les solutions de cybersĂ©curitĂ© française est un non-sens Ă©conomique et que l’Europe a dĂ©jĂ  perdu la partie sur l’IA et le cloud, Jean-NoĂ«l de Galzain assène : « tous ces discours permettent Ă  ceux qui doivent prendre des dĂ©cisions de ne pas prendre leurs responsabilitĂ©s Â».

La suite collaborative de la discorde

L’exemple de l’absence d’un champion europĂ©en sur les suites collaboratives pour contrer Microsoft 365 est particulièrement significatif. L’État a financĂ© 3 consortiums via son plan France 2030 pour crĂ©er de tels champions en unifiant les offres françaises.

Pourtant le dĂ©putĂ© Philippe Latombe (en photo en haut de cet article) s’est enflammĂ© contre la stratĂ©gie de la DINUM : « concernant l’appel d’offres lancĂ© par la DINUM il y a quelques semaines, la vraie question est si l’État doit systĂ©matiquement faire ou acheter ? Dans les derniers appels d’offres de la DINUM, il y a une volontĂ© d’être accompagnĂ© pour faire Ă  la place du secteur privĂ©. Ce n’est pas l’esprit dans lequel doit se positionner l’État. Les startups d’État ne doivent pas ĂŞtre en concurrence avec le secteur privĂ© Â».

Alain Garnier, fondateur de Jamespot surenchĂ©rit : « nous sommes abasourdis par cette dĂ©cision, car elle va Ă  contre-courant complet du sens de l’histoire : la souverainetĂ© numĂ©rique d’un cĂ´tĂ©, le rĂ´le d’exemplaritĂ© de l’État, le fait que les achats publics permettent de faire grandir la filière. Les dĂ©cideurs politiques le rĂ©pètent Ă  longueur de journĂ©e, mais lorsqu’il s’agit de passer Ă  l’acte, la DINUM passe commande auprès d’ESN pour tout refaire ! Â»

Jamespot mène l’un des trois consortiums ayant remportĂ© l’appel Ă  projets France 2030 pour faire grandir sa suite et s’allier Ă  d’autres Ă©diteurs français afin de rivaliser avec le leader du marchĂ©.

« L’État finance d’un cĂ´tĂ© une filière en pleine croissance, prouvant qu’il y a des acteurs dĂ©jĂ  positionnĂ©s. L’État va dans la bonne direction, mais des fonctionnaires dĂ©cident de donner plusieurs centaines de millions d’euros pour dĂ©velopper du logiciel et jeter l’argent public par les fenĂŞtres. C’est un vrai sujet Â». Alain Garnier milite pour une approche open source, mais aussi basĂ©e sur les partenariats public/privĂ© tels que le ZenDiS (Zentrum Digitale Souveränität), Ă©quivalent allemand de la DINUM, a mis en place, avec la volontĂ© d’acheter des offres sur le marchĂ© et ne pas systĂ©matiquement les dĂ©velopper.

« Il y a une volontĂ© politique affichĂ©e qui ne se traduit pas dans les appels d’offres et dans l’exĂ©cution. Nous avons un vrai problème […] du pouvoir d’un ministre sur son administration. Â»
Philippe LatombeDéputé

Le dĂ©putĂ© Latombe ajoute : « il y a une volontĂ© politique affichĂ©e qui ne se traduit pas dans les appels d’offres et dans l’exĂ©cution. Nous avons un vrai problème de pouvoir politique, du pouvoir d’un ministre sur son administration. Pour prendre l’exemple du ministère de l’Éducation nationale, quasiment le mĂŞme jour le ministère a envoyĂ© un courrier Ă  tous les recteurs pour leur rappeler qu’il faut promouvoir des solutions agnostiques dans chacun des rectorats, c’est-Ă -dire ne pas utiliser les suites Google et Microsoft et privilĂ©gier l’Open Source. Le mĂŞme jour, Microsoft remportait l’appel d’offres pour Ă©quiper tous les postes de travail du ministère… il y a une vraie question de cohĂ©rence des politiques Â».

Le dĂ©putĂ© Ă©voque le rapport du sĂ©nateur Simon Uzenat « Piloter la commande publique au service de la souverainetĂ© Ă©conomique Â», qui a fait des prĂ©conisations, que l’État doit maintenant appliquer…

Une dépendance qui s’amplifie avec la consolidation du marché

La consolidation des marchĂ©s est un autre Ă©cueil de taille sur la route de la souverainetĂ©. Les grands Ă©diteurs et les hyperscalers rachètent tous les acteurs de poids des marchĂ©s qu’ils convoitent ainsi que les startups, pour faire grossir leurs offres. La plateformisation de la cyber en est l’illustration la plus Ă©vidente : les grandes plateformes remplacent littĂ©ralement des dizaines de solutions de cybersĂ©curitĂ©.

Prenant l’exemple de sa propre entreprise, Jean-NoĂ«l de Galzain raconte : « Wallix est au Magic Quadrant du Gartner dans le domaine de l’IAM et notre principal concurrent [N.D.L.R. : CyberArk] a Ă©tĂ© rachetĂ© par Palo Alto pour 25 milliards de dollars, qui est aujourd’hui le leader du marchĂ© de la cybersĂ©curitĂ© avec la plus grosse capitalisation boursière. Comment est-ce que Palo Alto va rĂ©cupĂ©rer ces 25 milliards d’euros ? Ă€ un moment donnĂ©, ils auront besoin d’augmenter les prix et l’effet plateforme vise Ă  crĂ©er une dĂ©pendance. Dans la cybersĂ©curitĂ©, on ne doit pas mettre tous ses Ĺ“ufs dans le mĂŞme panier, c’est du bon sens Â».

L’acquisition de l’Allemand Hornet Security par Proofpoint, en mai dernier, vient bousculer d’une part la création de ces géants européens tant espérés, mais aussi la stratégie de souveraineté des entreprises européennes qui avaient choisi au départ l’offre de sécurité souveraine du Français Vade, passé sous pavillon allemand, avant de se retrouver avec une solution contrôlée par son ancien concurrent direct d’origine américaine et donc soumis aux lois extraterritoriales US.

Vincent Strubel, directeur de l’Anssi souligne : « nous avons un dispositif de contrĂ´le des investissements Ă©trangers en France qui a Ă©voluĂ© ces dernières annĂ©es, mais ce n’est qu’un garde-fou. Bloquer les investissements Ă©trangers en France ne peut ĂŞtre un rĂ©flexe systĂ©matique. Nous restons une Ă©conomie ouverte et il est toujours un peu trop tard lorsqu’on le met en Ĺ“uvre. C’est un choix entre la peste et le cholĂ©ra, entre laisser mourir une entreprise ou la laisser passer sous contrĂ´le Ă©tranger Â».

Le patron de l’Agence souligne qu’il faut résoudre le problème de sous-financement des acteurs français avec des fonds européens, notamment, mais aussi extra-européens, qui n’ont pas besoin d’être majoritaires et qui ne sont pas forcément prédateurs selon lui. Un moyen aussi d’aller sur des marchés au-delà de l’Europe.

Joffrey CĂ©lestin-Urbain, prĂ©sident du Campus Cyber, pointe l’importance de ce manque de capitaux. « Si l’on parle du marchĂ© de capitaux et du financement privĂ©, l’asymĂ©trie est considĂ©rable : au premier semestre 2025, les AmĂ©ricains et les Britanniques sont prĂ©sents dans au moins 40 % des levĂ©es de fonds en cyber en Europe. C’est encore plus Ă©levĂ© pour les opĂ©rations de M&A [fusion et acquisition, N.D.L.R.]. Une startup europĂ©enne a 0,5 % de chances de scaler et 56 % des financements des startups de sĂ©curitĂ© en Europe sont en seed et pre-seed Â».

Comment espérer atteindre un certain niveau de souveraineté dans ces conditions tout en gardant un marché totalement ouvert aux acteurs étrangers ? C’est la question lancée par le nouveau président du Campus Cyber.

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