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Forum InCyber 2026 : comment se préparer à un kill-switch américain ?

Les débats du premier jour de la 18e édition du Forum InCyber, placée sous le thème de la dépendance numérique, ont naturellement porté sur la place de l’Europe dans un environnement géopolitique instable, où l’allié américain dispose d’un droit de vie ou de mort sur le numérique européen.

Le général Marc Watin-Augouard, fondateur du Forum InCyber a ouvert la plénière d’ouverture par un discours sur la place de l’Europe dans le concert des grandes puissances.

L’ère Trump a montré que le scénario d’un potentiel kill switch des technologies américaines est désormais possible, ce qui place de fait le continent en position de colonie numérique des États-Unis. Appelant à un réveil de l’Europe, le général a souligné que la souveraineté ne se décrète pas, mais doit se bâtir jour après jour. Une idée qui faisait de la France le village d’Astérix jusqu’à peu, mais qui progresse chez nos voisins allemands et néerlandais.

Le forum InCyber est aussi le témoin de ce réveil de l’Europe sur le terrain de la cybersécurité, avec plus de stands de délégations étrangères, avec la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne, le Luxembourg.

« Nous avons un écosystème européen de cybersécurité extrêmement foisonnant, mais encore très fragmenté. »
Guillaume TissierDirecteur général du forum InCyber

Guillaume Tissier, directeur général du forum InCyber a expliqué cette évolution : « la première raison de cet élargissement est industrielle. Nous avons un écosystème européen de cybersécurité extrêmement foisonnant, mais encore très fragmenté. Le mapping que nous avons réalisé avec l’European Champions Alliance a dénombré 1 300 entreprises sur ces sujets de sécurité numérique, avec des leaders ou des pépites dans chacun des segments, mais qui peinent encore à passer à l’échelle. C’est aussi le signe d’un manque d’intégration des marchés européens. Chaque pays achète soit en local, soit américain, mais n’achète pas dans un pays voisin. Il faut développer ces intégrations et c’est le sens des partenariats stratégiques que nous nouons avec l’idée de faire un forum réellement européen ».

Un nouveau paquet « Digital Omnibus » en approche finale

Henna Virkunnen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne en charge de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, rappelle que le Forum InCyber est « organisé sous le patronage du Président de la République française ». Ceci « souligne notre front uni vis-à-vis de la maîtrise de nos dépendances numériques, ce qui est le thème sous-jacent de la perspective de politique de l’UE, car nous avons adopté en janvier la proposition de révision du Cybersecurity Act et nous préparons un paquet souveraineté en mai ».

« Nous savons que les semi-conducteurs conditionnent toutes les autres technologies et tous les équipements. »
Henna VirkunnenV-P exécutive Commission européenne, en charge de la souveraineté technologique, de la sécurité et démocratie

Le nouveau paquet « Digital Omnibus » va couvrir tout le spectre du numérique, depuis la production de microprocesseurs avec un Chips Act 2.0, jusqu’à la maîtrise de la donnée.

La vice-présidente de la commission a évoqué un Cloud and Development Act, une stratégie Open Source ainsi qu’une stratégie de digitalisation et développement de l’IA dans le secteur énergétique : « nous savons que les semi-conducteurs conditionnent toutes les autres technologies et tous les équipements. C’est la raison pour laquelle le Chips Act 2.0 sera crucial pour l’industrie européenne dans ce domaine ainsi que pour la résilience de notre chaîne logistique ».

« C’est la raison pour laquelle le Chips Act 2.0  sera crucial pour l’industrie européenne  dans ce domaine  ainsi que pour la résilience  de notre chaîne logistique. »
Henna VirkunnenCommission européenne

Dans le cadre du Cloud and Development Act, Henna Virkunnen évoque désormais l’adoption de services cloud souverains comme un moyen de renforcer l’Europe sans toutefois fermer ses frontières : « pour que les secteurs du cloud et de l’IA puissent croître, nous devons aussi augmenter nos propres infrastructures de calcul et nos datacenters. Troisièmement, notre stratégie d’écosystème digital Open Source doit construire les conditions pour développer de plus en plus d’écosystèmes open source et renforcer ainsi la compétitivité internationale de l’UE, tout en assurant sa sécurité et sa résilience ».

La vice-présidente a aussi évoqué le Cybersecurity Act, une mesure de protection qui doit protéger les Européens contre les tentatives de pénétration des infrastructures critiques. En outre, l’EU Quantum Act devra pour sa part améliorer la capacité industrielle européenne dans ce domaine technologique où le Vieux Continent est loin d’avoir à rougir.

Se défendant de toute volonté de dérégulation, Henna Virkunnen a néanmoins exprimé sa volonté de simplifier les règles pesant sur les PME afin de faciliter leur scaleup. Elle a enfin proposé la création d’un guichet unique pour la déclaration des incidents de sécurité. 

Bruno Lemaire confronté à la réalité industrielle

Répondant à Henna Virkunnen, l’ancien ministre des Finances Bruno Lemaire a pointé la faiblesse du Vieux Continent face aux États-Unis et à la Chine : « non, l’Europe n’est pas une puissance. Elle ne le veut pas et elle ne s’en donne pas encore les moyens. Elle aurait tout pour l’être. Un grand marché, 450 millions de consommateurs, de très belles industries, des technologies de pointe, mais tout cela totalement éparpillé, sans stratégie et sans vision de nos relations avec les deux autres grandes superpuissances que sont la Chine et les États-Unis. L’Europe est donc ballottée au gré des événements ».

Le conseiller stratégique d’ASML, le constructeur néerlandais de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs, milite aujourd’hui pour une stratégie industrielle européenne plus pragmatique. « Nous sommes trop lents, nous sommes trop faibles, et nous sommes trop dispersés. Il nous reste donc quelques mois, quelques années, pour essayer de rattraper notre retard et pour remplir ce qui fait les facteurs de la puissance », avise-t-il.

« Il y a de grandes entreprises comme Infineon ou SAP en Allemagne et je pourrais en citer d’autres, mais chacune travaille dans son coin. Il faut rassembler ces compétences et travailler ensemble. »
Bruno LemaireEx ministre des Finances et désormais conseiller stratégique d’ASML

L’ex-ministre le reconnaît : ASML ne compte aucun client en Europe. Selon lui, « il n’y a pas de clients qui ont besoin de machines aussi performantes que celles d’ASML qui vont donc en Corée du Sud, en Chine, au Japon, aux États-Unis ». Et de proposer une stratégie industrielle de relance de la production de semi-conducteurs en Europe, avec une vision qui va des matières premières, à savoir la production de terres rares et de l’hélium nécessaires, jusqu’à une relance du nucléaire pour fournir une énergie décarbonée à l’industrie.

Enfin, le troisième volet porte sur la création de champions européens : « il y a de grandes entreprises comme Infineon ou SAP en Allemagne et je pourrais en citer des dizaines d’autres, mais chacune travaille dans son coin. Donc il faut rassembler ces compétences et travailler ensemble. On ne le fera pas à 27, il faut le faire à 5 ou 6. C’est une conviction absolue chez moi. »

L’ancien ministre évoque une obligation de 30 % de composants européens pour donner une visibilité aux fournisseurs et leur permettre d’investir les centaines de milliards nécessaires afin de se faire une place sur un marché dominé par l’Asie et les États-Unis.

La notion de défense de la souveraineté numérique semble avoir franchi le cercle des milieux français de la cybersécurité et de la défense. Quelques pays européens ont rallié la position française, un effet collatéral des mesures de l’Administration Trump 2.

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