La DINUM et France Identités face au défi d’eIDAS 2

Le portefeuille électronique européen nouvelle formule, formalisé par le règlement européen eIDAS 2, pointe à l’horizon, mais beaucoup reste à faire avant qu’il rentre dans le quotidien des 450 millions d’européens.

Depuis 2025, la DINUM (Direction Interministérielle du NUMérique) porte la responsabilité de piloter la stratégie nationale française vis-à-vis des identités numériques. L’objectif affiché est de faire émerger des dynamiques et des synergies avec l’ensemble des parties prenantes de l’identité numérique et d’assurer la plus large adoption possible des solutions, pour reprendre les propos de Jérémie Baboukhian, mentor de directeur des grands projets de l’État à la DINUM.

Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre d’EIDAS 2 et de la mise en place d’un (ou plusieurs) « wallets » dans ce cadre. « Il y a déjà eu une première phase qui a eu lieu, qui a réuni nos partenaires interministériels. Elle a abouti à l’identification d’une cinquantaine d’axes de travail », a-t-il déclaré lors de l’ID Forum qui s’est tenu en parallèle à l’InCyber Forum de Lille.

Ces 50 chantiers peuvent être regroupés en quatre grandes thématiques : le déploiement, l’inclusivité et la transparence, le modèle économique et la cybersécurité des dispositifs. « Notre stratégie entre dans une nouvelle phase qui est tournée vers l’écosystème, cette fois-ci privé. La Direction Générale des Entreprises, la DGE, s’apprête à lancer des consultations d’ici quelques jours sur le sujet », indiquait-il alors. 

La DINUM et France Identité réfléchissent à la stratégie nationale 

Gestionnaire de l’identité régalienne française, France Identité (ANTS) établit avec la DINUM la stratégie nationale des identités numériques et apporte de la cohérence entre les différents services de l’État. « Nous avons vu apparaître une identité sectorielle, à l’image de Health ID dans le domaine de la santé. Nous essayons de créer une cohérence dans ces initiatives, cohérence où les acteurs privés peuvent trouver leur place. On veut pousser cet écosystème pour aller vers un modèle européen et de nouveaux cas d’usage qui vont arriver », explique Florent Tournois, directeur de l’identité chez France Identité (ANTS). 

Un des axes de travail de France Identité est d’aller chercher un maximum d’utilisateurs possible : « aujourd’hui, nous sommes basés sur la carte d’identité, demain nous devrons nous ouvrir au passeport et à l’ensemble des résidents qui sont en France, comme cela nous est demandé au niveau européen ».

Le deuxième volet de sa stratégie consiste à avoir le plus possible de cartes dans le wallet officiel : « jusqu’où irons-nous dans ce sens ? Nous n’irons pas jusqu’au ticketing ou à la carte de fidélité, mais il faudra accueillir un certain nombre d’autres cartes ». Enfin, l’institution réfléchit aux capacités qui seront associées à ces cartes. Outre les services en ligne, les usages en personne impliqueront l’usage de technologies telles que le Bluetooth Low Energy ou encore les codes QR. 

« Si eIDAS est une réglementation sur les identités, nous pensons encore davantage que ce sera une révolution sur la donnée de confiance, alors qu'il est de plus en plus difficile de démêler le vrai du faux. »
Jérémie BaboukhianMentor de directeur des grands projets de l’État à la DINUM 

France Identité participe au consortium européen Aptitude afin de mener des expérimentations. « Nous avons établi des coopérations avec Vilnius sur le passage aux frontières et nous sommes en discussion avec les Pays-Bas pour mener une expérimentation avec Schiphol. En France, nous travaillons avec l’aéroport de Marseille, les aéroports de Paris et la police des frontières, etc. », explique Florent Tournois. Il évoque aussi les aéroports de Montréal, de Vancouver, les aéroports indiens, Sidney ou encore la Nouvelle-Zélande. Le but ? S’appuyer sur une identité numérique certifiée pour faciliter le passage aux frontières. À terme, le consortium pourra proposer des solutions à l’organisation internationale de l’aviation civile. 

eIDAS 2 fera-t-il mieux que son prédécesseur ? 

Si eIDAS dans sa version 1 a posé un cadre commun à l’identité numérique pour toute l’Europe, le texte a échoué à faire émerger une identité électronique unique valable dans tous les pays. Le morcellement des initiatives nationales a freiné l’essor de cas d’usage à l’échelle du continent.

Citant un rapport de la Commission européenne publié en 2019 sur eIDAS, qui pointait la faible adoption de l’identité numérique, Jérémie Baboukhian souligne : « le rapport a fait apparaître la trop grande complexité des connexions et des usages ainsi que le besoin de se centrer sur la transparence, l’ergonomie et l’accompagnement aussi bien des constructeurs que des utilisateurs ».

Outre un audit des dispositifs en place, la DINUM veut travailler avec ses partenaires étatiques et privés, afin de trouver des solutions. « Notre objectif, c’est vraiment d’essayer de suivre ces adoptions avec des chiffres », ajoute-t-il. À cet égard, France Connect, avec ses presque 50 millions d’utilisateurs uniques, fait figure de succès, mais il estime qu’il est possible de faire mieux. « Il y aura des combinatoires de solutions, proposer des solutions alternatives pour toucher l’ensemble des profils d’usagers ». 

Dans le prolongement des travaux de France Connect et de France Identité, il milite en faveur de la mise à disposition du code, et pour aller à la rencontre des chercheurs afin d’éprouver les solutions. Jérémie Baboukhian évoque aussi des efforts de vulgarisation auprès du grand public, mais aussi auprès des experts et des sachants ayant, pour certains, des interprétations qu’il estime erronées des dispositifs mis en œuvre par l’identité numérique. 

Il résume sa position : « l’objet de cette phase 2, c’est d’aller définir les grandes lignes de ces modèles économiques, peut-être de lancer des études, car on ne connaît pas l’étendue des usages. Certains seront massifs, d’autres minoritaires. Peut-être des secteurs que l’on aime avancer vont se retrouver extrêmement porteurs et d’autres moins. L’idée est de co-construire. On sait que l’État seul n’y arrivera pas, mais tous ensemble, on peut y arriver ».

La phase de consultation doit être initiée très prochainement et Jérémie Baboukhian s’attend à avoir les premiers résultats un mois plus tard afin de pouvoir mener des arbitrages à haut niveau rapidement et établir une chronologie de déploiement. 

Le ministère de l’Intérieur s’arroge un rôle pivot sur l’identité numérique 

Pour Florent Tournois, le rôle du ministère de l’Intérieur doit rester clé dans le dispositif : « quand on regarde le paysage européen, les ID Wallet sont portés soit par les ministères de l’Intérieur, soit par les ministères de l’Économie. Cela donne l’impression qu’un ministère de l’Économie va favoriser des entreprises et le business généré autour de l’identité. Je pense, et peut-être que c’est le modèle français, que la protection de l’identité est un des enjeux essentiels des ministères de l’Intérieur ».

« Face à la crainte de fuites de données, il faut se rappeler que chaque citoyen a ses données dans sa main. Il n'y a pas de base centrale avec toutes les données. »
Florent TournoisDirecteur de l’identité chez France Identité (ANTS) 

Pour lui, ce rôle du ministère de l’Intérieur n’est pas antinomique avec l’essor d’une activité économique autour de l’identité numérique : « dire que l’on oublie les entreprises privées, ce n’est pas vrai. Aujourd’hui, toutes les démarches que l’on fait autour de l’écosystème, qui ont été saluées par tout le monde, notamment autour des consortiums européens, montrent qu’en France, le ministère de l’Intérieur est soucieux de l’existence de l’écosystème et des acteurs privés autour du Wallet ».  

Quant aux craintes qui ont émergé lors de la publication du règlement européen, en particulier sur la protection de la vie privée, le directeur de l’identité chez France Identité répond : « nous travaillons étroitement avec la DLPAJ, la direction juridique du ministère de l’Intérieur, pour savoir ce qu’on peut faire, ce qu’on doit faire et ce qu’on ne peut pas faire avec une identité régalienne issue des registres d’état civil. Nous avons ce garde-fou très précieux pour protéger l’identité. Et d’un autre côté, on a également la CNIL qui intervient dans la protection des données au moment de l’élaboration d’un cas d’usage ». 

Angers, ville ouverte… à l’identité numérique 

Enfin, l’ID Forum a invité Hassan Maad, le directeur de l’ID Campus. L’annonce de la création de cette nouvelle structure basée à Angers a été annoncée le 23 janvier 2026. Créée à l’image du Cyber Campus, celle-ci sera totalement dédiée à l’identité numérique.

Ce campus est issu d’un partenariat avec les pouvoirs publics, notamment France Identité et le ministère de l’Intérieur, mais aussi avec le territoire d’Angevin, la mairie d’Angers et Christophe Béchut, le président du territoire. « C’est un lieu où nous avons décidé de verticaliser la French Tech sur le sujet de l’identité, avec un rôle d’incubateur de startups souhaitant offrir des technologies dans le domaine de l’identité numérique », explique Hassan Maad. 

Il ajoute que le maire d’Angers a proposé la ville comme un playground de taille réelle afin d’étudier des cas d’usage pour payer son parking, prendre le bus, fournir une preuve d’âge, etc. L’ID Campus sera aussi un lieu d’échange, avec un mémorandum que France Identité signera avec toutes les entreprises souhaitant participer aux échanges et s’engager dans l’adoption du wallet.

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