Vibe Coding : « Les gens commencent à ouvrir les yeux » (SAP)
Alors que le géant européen de l’ERP a vu sa capitalisation fondre de 40 % à cause de l’IA, le CEO et le CTO de SAP relativisent les raisons du « Saaspocalypse ». Une étude de Stanford et de Harvard, qui modère les « croyances » dans la capacité des IA à écrire des applications, va dans leur sens.
Entretien – D’un côté, SAP affiche une santé insolente avec une base clients particulièrement solide. De l’autre, l’éditeur allemand a vu sa capitalisation fondre comme neige au soleil (-40 %) en douze mois.
L’explication vient d’un « narratif » financier qui est persuadé que les agents IA pourront bientôt coder des logiciels – y compris des CRM et des ERP – en quelques clics.
À l’occasion du SAPPHIRE de Madrid, dans un échange avec LeMagIT, le duo exécutif de SAP (son CEO et son CTO) a répondu aux analystes partisans de ce « SaaSpocalypse » en leur opposant la stratégie IA de l’éditeur. Mais aussi en relativisant l’enthousiasme « naïf » autour de l’IA qui code toute seule (le vibe-coding).
SAP assis sur un trésor de données métiers
Pour Christian Klein, le PDG de SAP (en photo, en haut d’article), la sanction des marchés contre son entreprise est avant tout psychologique et collective. Wall Street aurait généralisé une peur sur les logiciels « historiques » sans regarder réellement les fondamentaux.
« L’IA générative est ultra-performante dans certaines catégories. Mais pour la gestion d’une entreprise, c’est une tout autre histoire. »
Christian KleinPDG de SAP
« Quand je discute avec les PDG de Salesforce ou de Workday, on se dit que nous sommes tous logés à la même enseigne », commence Christian Klein. « Il y a cette inquiétude du marché : si l’IA est capable de si bien coder du logiciel, est-ce que cela signifie que SAP et Salesforce appartiennent au passé ? »
Pour le CEO, qui répond évidemment « non », les investisseurs confondraient la capacité des IA à donner (plus ou moins) satisfaction dans un contexte grand public (recherche d’information, etc.) et leurs capacités à gérer sans erreur la complexité des SI critiques.
« L’IA générative est ultra-performante dans certaines catégories, celles qui se nourrissent de contenus publics sur Internet. Mais pour la gestion d’entreprise, c’est une tout autre histoire », insiste Christian Klein.
En entreprise, l’IA sans le contexte métier ne serait rien (ou pas suffisamment efficace). Or « SAP, plus que n’importe quel autre éditeur, tire son épingle du jeu grâce à son volume colossal de données financières et métiers », martèle Christian Klein.
Le narratif des marchés oscille fortement
Son CTO, Philip Herzig, acquiesce. Pour lui, le « narratif » des marchés oscille de surcroît comme un balancier. SAP n’aurait, en quelque sorte, qu’à attendre qu’il se stabilise pour que les analystes reprennent leurs esprits et voient où se trouve la valeur.
« Nous vivons dans un monde d’extrêmes. Vous vous rappelez quand Claude Code est sorti en novembre dernier. Le discours ambiant, c’était “l’IA est une bulle”, “elle va éclater”, “il n’y a aucune valeur derrière” », retrace Philip Herzig. « Et puis, tout à coup, tout le monde a vu ce qu’on pouvait faire avec. Et là, le narratif a complètement changé. Les gens ont commencé à se dire : “Oh, mais maintenant le logiciel s’écrit tout seul !”. » « Et ils s’aperçoivent aujourd’hui qu’il y a un revers à la médaille… “Ouh, mais ça coûte super cher tout ça !!!” »
Le crash-test de Stanford
Pour « remettre l’église au centre du village », le CTO de SAP évoque une étude publiée au début du mois de mai 2026 par Stanford et Harvard.
« Devinez quel pourcentage de ces programmes les modèles ont réussi à reconstruire entièrement ? Zéro. 0 % ! C’est plutôt cinglant, non ? »
Philip HerzigCTO de SAP
Les chercheurs des deux prestigieuses universités ont créé ProgramBench, un benchmark qui consiste à donner à des IA des logiciels compilés (des fichiers binaires). Les chercheurs ont ensuite demandé à ces IA de faire du reverse engineering.
Les IA pouvaient faire ce qu’elles voulaient : lancer le programme, analyser les logs, lire le code. Elles ne pouvaient en revanche pas accéder à Internet, pour ne pas tricher et aller chercher les sources.
« Devinez quel pourcentage de ces programmes les modèles (LLM) ont réussi à reconstruire entièrement. Zéro. 0 % ! C’est plutôt cinglant, non ? C’est ce qu’on appelle une “promesse de Stanford” », tacle Philip Herzig.
Écrire du code n’est pas faire un ERP
Ce zéro pointé démontrerait la limite des modèles de langage.
« Le génie logiciel ne se résume pas à cracher du code, fût-il incroyable. »
Philip HerzigCTO de SAP
« Les gens commencent à réaliser que le génie logiciel ne se résume pas à cracher du code, fût-il incroyable », nous assure le CTO de SAP.
« Il faut savoir bien guider l’IA et lui donner le bon contexte. Faire du logiciel, c’est bien plus que d’empiler des applications. Je pense que tout le monde est en train d’en prendre conscience. C’est pour ça que je pense que le narratif va encore changer dans les prochains mois. Les gens commencent enfin à ouvrir les yeux. »
Pour les investisseurs, SAP va dans le bon sens (dixit SAP)
« Je suis donc convaincu que notre capitalisation boursière va suivre. »
Christian KleinPDG de SAP
Les investisseurs commenceraient à rechanger d’avis. « Ils nous répètent qu’ils adorent ce que fait SAP. Ils nous disent que nous allons dans la bonne direction », assure Christian Klein.
« Les investisseurs veulent voir [notre stratégie agentique] se concrétiser à grande échelle, ce qui est tout à fait légitime ». Mais il en est persuadé, les premiers retours des clients à Madrid, qui seraient très bons, annoncent une adoption forte de ces fonctionnalités agentiques (dans le Core Finance, la supply chain, les RH, etc.).
« Je peux vous dire qu’à ce Sapphire, ils étaient particulièrement enthousiastes », sourit-il. « Je suis donc convaincu que notre capitalisation boursière va suivre. »
Propos recueillis lors du SAPPHIRE Madrid, le 20 mai 2026.