Le gouvernement triple le budget du quantique de défense
La première édition du Forum quantique de défense 2026 a réuni industriels, startups et militaires sur le plateau de Saclay, afin de faire un point sur l’avancement de la stratégie quantique de défense. Les militaires devront faire preuve de patience pour disposer d’un calculateur quantique opérationnel. Mais les premiers capteurs quantiques arrivent.
L’écosystème du quantique de défense s’était donné rendez-vous le 17 avril dans les locaux de l’École polytechnique pour la première édition du forum quantique de défense. Militaires des trois armées, industriels et startups ont profité de l’occasion pour dresser un point d’étape.
Si la disponibilité d’un calculateur quantique réellement utile se fait encore attendre, les premières applications apparaissent enfin dans la navigation et dans les capteurs.
Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens Combattants, a rappelé à l’auditoire les enjeux de la technologie. « La révolution quantique en cours transformera en profondeur les capacités militaires dans les domaines des capteurs, du calcul et des communications sécurisées », estime-t-elle. « Dans un contexte où la primauté technologique conditionne directement la supériorité opérationnelle, le quantique est un enjeu stratégique prioritaire pour le XXIe siècle. »
Le ministère des Armées accompagne les travaux de recherche dans le domaine depuis plus de 20 ans. Malgré le contexte de rigueur budgétaire, la ministre a aussi annoncé une rallonge spectaculaire. La loi de programmation militaire 24-30 prévoyait de consacrer 120 millions d’euros aux technologies quantiques. Le gouvernement a proposé, lors du conseil des ministres du 8 avril, d’ajouter 200 millions d’euros dès la loi de finances 2026.
Proqcima, le programme phare de la DGA dans le quantique
Les applications du quantique seront très nombreuses. Quand les calculateurs quantiques seront plus puissants, ils pourront être mis en œuvre pêle-mêle dans la planification, la logistique, ou la simulation pour créer de nouveaux matériaux furtifs.
Dans le domaine du calculateur quantique, le fer de lance de la DGA est le programme Proqcima lancé en 2024. Celui-ci doit amener à la fourniture de deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels de conception française à horizon 2032.
« La primauté technologique conditionne la supériorité opérationnelle, le quantique est un enjeu stratégique prioritaire. »
Catherine VautrinMinistre des Armées et des Anciens combattants
Pour l’ingénieur général de l’armement Julien Martinez-Corral – architecte du système de défense « numérique, cyber et quantique » à la DGA – « ce programme permet d’accompagner la montée en maturité et la construction d’ordinateurs quantiques en soutenant les acteurs français parmi les plus prometteurs. »
Alice&Bob, C12, Pasqal, Quandela et Quobly ont été sélectionnés dans la phase initiale du programme. Les deux élus iront jusqu’à la phase de construction du calculateur prototype de 128 qubits logiques qui doit mener à des calculateurs de 2 048 qubits logiques.
Reste que Patrick Pailloux, délégué général pour l’armement à la tête de la DGA, pointe l’incertitude qui plane toujours sur la disponibilité effective de ces calculateurs.
« Quand disposera-t-on d’un calculateur quantique qui permettra de résoudre les problèmes qu’on cherche à résoudre dans le domaine du chiffrement ? À cette question, la réponse est : je ne sais pas ! », concède-t-il. « Mais nous devons investir, parce que le jour où cela arrivera, il faut que nous soyons dans les premiers pour maîtriser notre destin. »
Le défi est de taille, mais jouable, tant la France dispose de compétences, avec un secteur académique de premier plan et plusieurs prix Nobel, rappelle le responsable de la DGA qui se félicite également de pouvoir s’appuyer sur une stratégie nationale quantique décidée par le Président de la République.
Une révolution toute proche dans le monde des capteurs
Le quantique sera en revanche une réalité dans le monde des capteurs beaucoup plus rapidement. « À la différence du calculateur, on est à peu près certain que l’on va y arriver », assure Patrick Pailloux. « Je dirais qu’on voit le bout du tunnel depuis l’année dernière. »
Ces capteurs auront des applications dans la navigation autonome sans réseau GPS, les centrales inertielles, la gravimétrie, le brouillage et la maîtrise du spectre, aussi bien sur terre que sur mer, et demain dans l’espace, égrène le Colonel Cyril de Boysson, officier de cohérence des domaines numériques à l’État-major des armées (EMA).
« Quand disposera-t-on d’un calculateur quantique ? Je ne sais pas. Mais nous devons investir, pour être dans les premiers et maîtriser notre destin. »
Patrick PaillouxDélégué général pour l’armement, Direction Générale de l’Armement (DGA)
La Marine nationale a même embarqué un premier gravimètre quantique, baptisé Girafe (Gravimètres Interférométriques de Recherche à Atomes Froids Embarquables) sur un bâtiment océanographique, le Beautemps-Beaupré. Ce capteur a été mis au point par l’Onera.
Les trois armes sont impliquées dans le développement de capteurs quantiques. Mais la marine et tout particulièrement les sous-mariniers sont particulièrement concernés.
Le capitaine de corvette Martin Nicolas, officier de programme messagerie à la Marine nationale, anticipe d’autres synergies, entre ces capteurs ultra-sensibles et l’IA. « Il y a 30 ans, les opérateurs sur les bateaux pouvaient être confrontés à un écran vide pendant plusieurs heures avant de détecter quelque chose », se souvient-il. « Aujourd’hui, c’est l’inverse. Grâce aux progrès des technologies, les opérateurs sont confrontés à une surcharge mentale à laquelle l’IA tente de répondre en faisant en sorte de donner les bonnes données et des analyses. Les capteurs quantiques vont apporter une surcouche dans cet écosystème de données. »
Pour le marin, les capteurs quantiques vont apporter plus de précision et permettre de mieux exploiter des domaines tels que la gravimétrie et la magnétométrie (où le quantique serait un véritable « game changer » dans la lutte anti-sous-marine et la détection des sous-marins). « Cela va impacter jusqu’à la manière de concevoir les sous-marins pour les rendre plus discrets, et revoir les tactiques en fonction de ces nouvelles capacités de détection », anticipe-t-il.
« Dans les capteurs quantiques, on voit le bout du tunnel depuis l’année dernière. »
Patrick PaillouxDélégué général pour l’armement, Direction Générale de l’Armement (DGA)
Pour les marins, l’autre grand sujet porte sur la navigation inertielle, un point très important pour les sous-marins, avec la capacité à rester en plongée pendant plusieurs mois sans devoir recaler sa navigation sur le GPS.
Valerian2 de Thales
Les militaires restent évidemment très discrets sur les capteurs qu’ils testent actuellement. Mais le stand de Thales permettait de confirmer les axes de travail, à savoir des systèmes de positionnement hors couverture GPS, l’amélioration des capacités de détection des radars et d’autres systèmes dans le spectre électromagnétique.
Thales présentait par ailleurs sur le forum le PTD (Projets de Technologies de Défense) « Valerian2 ». Ce capteur à très large bande, pour l’analyse instantanée de signaux radiofréquences, pourrait bien faire la différence en matière de guerre électronique.
Enfin, le quantique doit apporter une amélioration de la sensibilité des systèmes optroniques, avec la capacité de détecter, de suivre, d’identifier et de classifier une cible dans des conditions atmosphériques difficiles. Avec un détecteur quantique, chaque photon va compter.