Informatica chez Salesforce : ces zones d’ombre à éclaircir
Après son acquisition par Salesforce finalisée en novembre 2025, Informatica maintient ses déploiements hybrides et sa grille tarifaire. Mais plusieurs incertitudes persistent sur l’avenir de l’iPaaS face à MuleSoft, l’évolution de la tarification et le coût de l’IA générative après juillet 2026.
La synergie technique entre Salesforce et Informatica ne semble pas poser de problèmes majeurs. En cinq mois de vie commune, les deux acteurs ont bâti une feuille de route limpide. Néanmoins, il reste beaucoup à faire. Accessoirement, il faut clarifier plusieurs points importants pour les clients.
En matière de déploiement, comme à l’accoutumée, Informatica rappelle son approche hybride et on premise pour PowerCenter. C’était en partie attendu. Quand Salesforce a acquis Tableau, il n’a pas fait disparaître d’un coup de baguette magique les installations on premise de Tableau Server. Et certaines entreprises les maintiennent encore aujourd’hui.
Informatica maintient sa stratégie de déploiement hybride
Mais les options de cloud souverain intéressent. Outre la sécurité, elles promettent elles aussi de réduire l’empreinte des data centers internes et d’accélérer les déploiements.
Pour les clients français des secteurs régulés intéressés par les clouds de confiance, Informatica a eu des discussions avec les acteurs comme S3NS et Bleu pour potentiellement y héberger Informatica Data Management Cloud (IDMC). Néanmoins, aucune décision n’a été prise, tant qu’il n’y aura pas suffisamment de demandes de la part des clients, souligne Siddharth Rajagopal, Field CTO Data Foundations pour Informatica chez Salesforce.
« C’est un effort coûteux, mais nous sommes à l’écoute des retours des clients. S’ils sont suffisamment nombreux à nous le demander, nous envisagerons les déploiements sur ces infrastructures », affirme-t-il auprès du MagIT lors d’Informatica World 2026.
De fait, les déploiements sur site des solutions Informatica couvrent en partie les inquiétudes des clients en matière de souveraineté de données. Il ne faut pas s’attendre à de grandes nouveautés et l’ambition demeure la migration des clients vers IDMC.
MuleSoft restera l’iPaaS de prédilection de Salesforce
Il faut également répondre à une question spécifique qui avait suscité l’attention des analystes : le chevauchement entre les outils d’intégration d’Informatica et de MuleSoft. Le discours officiel n’a pas changé depuis six mois. Informatica s’occupe de l’intégration de données, tandis que MuleSoft se concentre sur l’intégration des applications. Or, ce récit ne répond pas réellement aux questions des clients des services iPaaS d’Informatica.
Auprès des clients, les responsables commerciaux avancent que les clients existants des services d’intégration d’applications pourront maintenir leurs déploiements. En revanche, selon leur argumentaire, puisque les fonctionnalités de MuleSoft sont plus évoluées en la matière, les nouveaux clients seront dirigés vers l’iPaaS acquise en 2019 par Salesforce. L’on peut s’attendre à certaines exceptions, mais cela paraît logique au vu de la politique de vente incitative et croisée du géant du CRM. Rien n’est dit quant à l’éventuelle disparation de l’iPaaS d’Informatica.
Les rachats de Tableau, Slack et MuleSoft ont démontré que Salesforce cherche à maintenir des flux de revenus existants tout en poussant les clients à se procurer des briques de son catalogue. Chez ces trois éditeurs, des fonctionnalités clés n’ont pas besoin du CRM pour s’exécuter. Pour autant, cela impacte la feuille de route : les fonctions avancées concernent généralement les ponts avec la plateforme Salesforce.
Pas d’augmentation des prix ni de changement de modèles tarifaires… pour le moment
L’autre interrogation majeure concerne la facture. Pour l’instant, les porte-parole d’Informatica assurent que le modèle et la grille tarifaire restent inchangés.
« Notre modèle de tarification est basé sur la consommation, ce qui signifie que vous payez en fonction des unités de traitement (IPU) pour la majeure partie de la plateforme, à l’exception du MDM (Master Data Management), où la tarification s’effectue par enregistrement », rappelle Siddharth Rajagopal. « Pour l’instant, c’est ce modèle que nous continuons à appliquer. Nous continuerons également à prendre en charge ces modèles sur différentes places de marché d’écosystèmes, car bon nombre de nos clients utilisent un accord ELA avec Azure, AWS ou GCP ».
Une session d’Informatica World 2026 était d’ailleurs dédiée à la maîtrise de la consommation d’IPU, preuve que l’éditeur ne fuit pas la question des coûts.
« Pour l’instant, il n’est pas prévu de changer la tarification de nos offres MDM », ajoute pour sa part Manouj Tahiliania, SVP et directeur général MDM & Applications 360 pour Informatica chez Salesforce. « Informatica est le seul éditeur de MDM à proposer une tarification basée sur les enregistrements, qu’il s’agisse d’enregistrements consolidés ou non consolidés ».
« Reste à savoir si (et quand) tout cela sera intégré dans les modèles de tarification de Salesforce », nuance le Field CTO. Les clients rencontrés lors d’Informatica World s’attendent à des augmentations.
Cependant, le modèle tarifaire de la CDP Data 360 de Salesforce s’approche déjà de celui d’Informatica. Il dépend d’un volume de données stockées et de crédits de traitements, associés à des SKU. L’offre Starter est facturée à partir de 60 000 dollars par an (prix catalogue). Salesforce justifie le manque de transparence tarifaire par la nécessité « d’adapter le prix aux objectifs et à l’échelle du projet du client », et à la « difficulté » que représente le principe d’élasticité.
Coûts de l’IA : Salesforce jouera-t-il le coup de la patate chaude ?
Il y a une autre épine qu’il faudra rapidement retirer du pied des clients : la tarification de l’IA. Jusqu’au 31 juillet, CLAIRE GPT et une bonne partie des fonctionnalités d’IA générative sont inclus dans la facture d’IDMC. Cela évoluera et la nouvelle grille tarifaire n’est pas encore établie.
« Actuellement, les fonctionnalités de CLAIRE sont mises à la disposition de tous nos clients. Ils peuvent l’utiliser jusqu’au 31 juillet sans aucune restriction », indique Siddharth Rajagopal. « Nous avons près de 1 000 clients qui testent CLAIRE pour différents cas d’usage, et notre objectif est d’écouter ces clients pour savoir comment ils aimeraient que nous fixions le prix de manière idéale : s’il doit être basé sur les requêtes, sur le nombre d’utilisateurs, etc. », poursuit-il. « Ensuite, en fonction de tous ces retours, nous devrons déterminer le modèle exact, mais il sera basé sur la consommation de crédits ».
« En fonction de tous ces retours, nous devrons déterminer le modèle exact, mais il sera basé sur la consommation de crédits. »
Siddharth RajagopalField CTO Data Foundations, Informatica, Salesforce
Évidemment, l’approche headless vantée par Salesforce permet d’éviter si nécessaire le sujet de la facturation des tokens. L’éditeur ne dénombrera que les données transmises ou traitées depuis ses solutions, mais les clients peuvent s’appuyer sur le LLM de leur choix – et donc tenter de négocier l’achat de tokens ou de ressources de calcul auprès des fournisseurs dédiés.
IA agentique : des écarts de maturité importants chez les clients d’Informatica
Sur le terrain, l’accueil de cette acquisition varie selon le degré d’intégration des clients dans l’écosystème Salesforce. Pour les clients communs comme PepsiCo, le pari est bienvenu. Le géant de l’agroalimentaire a déployé plus de 1500 agents IA en production et a revu sa couche de gouvernance de données et son MDM en s’appuyant sur la plateforme IDMC. « Ce n’est franchement pas simple à faire, mais cela veut dire que nos données consistantes, de confiance sont prêtes pour l’IA pour tous les marchés dans lesquels l’on opère », assure Carla Eid, SVP Data & AI Architecture & Governance chez PespsiCo.
PepsiCo exploite d’ores et déjà les fonctionnalités d’IA générative d’Informatica. « Désormais, nos data stewards valident des résultats générés par l’IA et effectuent des remédiations ciblées, ce qui nous permet d’étendre notre gouvernance sans devoir augmenter nos ressources humaines », ajoute la responsable.
Le fait qu’« Informatica fasse désormais partie de Salesforce renforce encore la pérennité de cet investissement et confirme la pertinence de la direction que nous avons prise », déclare Carla Eid. « À nos yeux, cette alliance nous ouvre la voie vers un flux continu de données contrôlées et de haute qualité qui alimentent nos agents dans Agentforce […] ».
Certains clients ne mentionnent pas Salesforce, mais se réjouissent de l’apport de fonctionnalités agentiques dans le giron Informatica.
Le producteur de vin californien Gallo exploite à la fois le MDM et Cloud Data Governance & Catalog d’Informatica. Gallo n’a pas attendu l’éditeur pour développer deux agents IA de mise en qualité des données, déployés en production. L’un, Artwork Validator sert à valider automatiquement les étiquettes et les pages de promotion des bouteilles pour qu’elles contiennent les bonnes mentions légales (codes UPC, pourcentages d’alcool, avertissements). En un an, il aurait déjà permis d’économiser 1 million de dollars en réduction de retouches.
L’autre, l’agent DAN (Data Access Network) est déployé auprès de 550 utilisateurs pour identifier les règles de qualité manquantes. Il ne lui faudrait que dix minutes pour accomplir ce qui réclamait deux semaines à un data steward.
« Nous sommes enthousiastes à l’idée d’utiliser les serveurs MCP d’Informatica », avance Justin Hiltabidel, senior manager, Data Management Solutions chez Gallo.
À l’applaudimètre, les futures solutions agentiques de gouvernance de données ont reçu un bon accueil. LeMagIT y reviendra dans un article dédié.
« La gouvernance de données est une discipline mûre au sein des entreprises qui bénéficient d’investissements importants. Mais la gouvernance de l’IA ne bénéficie pas du même soin. »
Gaurav PathakV-P senior gestion des produits IA et métadonnées, Informatica, Salesforce
D’autres entreprises n’ont pas encore déployé d’agents IA et cherchent à unifier les domaines MDM. Certaines n’ont même pas terminé leur migration vers le cloud ou ne font que lancer leur programme de modernisation de la gouvernance. Et les porte-parole d’Informatica d’observer une séparation entre la gouvernance des données et de l’IA qui ne devrait pas avoir lieu d’être.
« La gouvernance de données est une discipline mûre au sein des entreprises qui bénéficient d’investissements importants. Mais la gouvernance de l’IA ne bénéficie pas du même soin, car il s’agissait d’un domaine de niche », résume Gaurav Pathak, vice-président senior gestion des produits IA et métadonnées pour Informatica chez Salesforce.
Informatica veut unifier la gouvernance des données et de l’IA
De manière générale, l’investissement dans une solution de gouvernance ou de MDM se justifie par les risques et les coûts encourus si ce n’était pas fait plutôt que par une logique « ROI-ste ».
« Je me garderais bien d’affirmer qu’en investissant 1 million de dollars dans une capacité, nous obtiendrons un rendement de X % », déclare John Budriss, Head of Enterprise Data Management chez la banque new-yorkaise Flagstar. « Dans mon domaine, nous parlons plutôt du coût de l’inaction, c’est-à-dire ce que représente l’opportunité manquée, puis nous mettons en avant les succès lorsque nous les obtenons ».
Cela dit, Flagstar utilise la génération de règles avec CLAIRE et les fonctions de Cortex AI dans Snowflake. Ces outils participent à un objectif plus large de mise en ordre des données pour l’institution financière qui gère plusieurs entrepôts de données. C’est aussi ce qui a motivé Gallo qui risquait des pénalités estimées à 25 000 dollars par jour par État américain s’il ne respectait pas une norme concernant le reporting sur l’usage des plastiques.
En clair, Salesforce et Informatica doivent encore convaincre les directions qu’elles ne pourront pas suivre les régulations ni les évolutions de l’IA si elles n’investissent pas davantage dans son portefeuille technologique. Les entreprises ont jusqu’alors composé des piles logicielles combinant des outils de gouvernance, des catalogues de données, des MDM, et ce parfois par entités.
« Notre message est le suivant : “mettez rapidement à jour votre infrastructure de données. Sinon vous serez pris au dépourvu”. »
Manouj TahilianiaSVP et directeur général MDM & Applications 360, Informatica, Salesforce
Alors que les éditeurs et les fournisseurs de LLM testent de manière régulière de nouvelles recettes, la qualité des données est primordiale, considèrent les porte-parole d’Informatica et de Salesforce. « En interne, nous ne disons plus “garbage in, garbage out, mais garbage in, gospel out”, car les agents IA peuvent présenter des données erronées de manière très convaincante », plaisante Gaurav Pathak.
« Chaque client se trouve à un stade différent en matière de maturité, et nous en sommes encore en quelque sorte aux prémices de l’ère de l’IA agentique », note Manouj Tahiliania. « Mais il ne fait aucun doute que chaque entreprise devra prendre le train de l’IA agentique en marche », insiste-t-il. « Notre message est le suivant : “mettez rapidement à jour votre infrastructure de données. Sinon vous serez pris au dépourvu” ».
Au vu des aspects réglementaires (en Europe et ailleurs) et pour des raisons de cybersécurité, ce travail de consolidation d’architecture de données semble évident. En revanche, les fondamentaux de l’IA agentique sont mouvants. Rien ne dit que les serveurs MCP seront encore là dans trois ans.