CAO et PLM : Schneider Electric s’apprête à racheter l’Américain PTC
Coup de tonnerre dans le petit monde de la CAO et du PLM : un Français s’apprête à racheter un Américain. Schneider Electric est prête à mettre plus de 20 milliards d’euros pour compléter son portfolio de logiciels industriels, qui doit désormais intégrer l’IA.
Schneider Electric a signé un accord définitif en vue de racheter PTC pour 22,6 milliards de dollars (près de 20,1 milliards d’euros). L’opération doit encore être validée par les autorités financières. Si tout se déroule comme prévu, elle devrait être clôturée au cours du troisième trimestre 2027. En cas de réussite, PTC deviendrait le troisième expert européen de la conception assistée par ordinateur en Europe avec Siemens et Dassault Systèmes.
Le groupe français spécialisé dans les systèmes électriques et les data centers prévoit de racheter 205 dollars l’action, soit une prime de 42,3 % par rapport au cours de la bourse.
Créer un géant du logiciel industriel
L’objectif affiché par Schneider est de créer un leader des logiciels industriels infusés à l’IA.
« Ensemble, nous créons le pôle logiciel et IA le plus complet du secteur ainsi qu’un portefeuille de solutions de très haute qualité faisant le lien entre les mondes physique et numérique », affirme Olivier Blum, PDG de Schneider Electric, dans un communiqué de presse. « En reliant et en contextualisant les données tout au long du cycle de vie des produits et des actifs, nous créerons un fil conducteur numérique unique pour la prochaine génération d’IA industrielle », poursuit-il. « Nous aiderons ainsi nos clients à optimiser leurs systèmes grâce à une intelligence accrue, de la conception et la construction jusqu’à l’exploitation et la maintenance ».
Les « synergies de coûts » sont déjà estimées. Schneider prévoit de réaliser 250 millions d’euros d’économies annuelles dès la troisième année et générer 800 millions d’euros de revenus supplémentaires. Il prévoit de cibler 50 000 clients avec l’aide d’environ 7000 « nouveaux » employés. Sa division logicielle compterait alors 15 000 personnes.
« PTC assure la conception des produits et des machines grâce à ses solutions de CAO et enrichit l’infrastructure de données grâce à ses fonctionnalités PLM, ALM et SLM [Service Lifecycle Management] », anticipe Schneider Electric, dans son communiqué. Reste à voir les achoppements possibles avec les solutions d’AVEVA.
Les marchés financiers ont toutefois vertement réagi. Le cours de l’action de Schneider Electric a baissé de 9,97 % à la clôture. En cause, le financement qui se compose de l’émission de 5 à 6 milliards de nouvelles actions et de 16 à 17 milliards d’euros de nouvelles dettes. Une « surprise » pour la plupart des acteurs du marché.
Schneider Electric et PTC, deux acquéreurs compulsifs
Il faut dire que les acquisitions d’éditeurs réalisées par Schneider Electric pesaient jusqu’alors quelques milliards d’euros. Si l’opération est concluante, l’industriel français signera le plus gros rachat de son histoire.
Plus tôt cette année, à travers AVEVA, le groupe français a mis la main sur Cognite, l’éditeur d’une plateforme d’IA industrielle, pour 3,1 milliards de dollars.
Son portefeuille de logiciels repose surtout sur AVEVA, dont l’acquisition a été finalisée en janvier 2023 pour 4,4 milliards de dollars. Mais son rachat le plus remarqué ne fut autre que celui d’OsiSoft, l’éditeur de la base de données « historien » Pi pour 5 milliards de dollars. Cette opération avait été réalisée au nom d’AVEVA en 2021, alors que Schneider Electric possédait 60 % des parts de la société britannique.
Une stratégie que PTC connaît trop bien. Fondé en 1985, ce spécialiste américain de la CAO et du PLM [Product Lifecycle Management] a lui aussi grossi à coup d’acquisitions. C’est un concurrent direct de Siemens (DesignCenter/ TeamCenter, la suite Xcelerator) et de Dassault Systèmes (Catia/Solidworks et Enovia, la suite 3DExperience).
À ses logiciels phares Creo et Windchill (dont le développement est issu d’un rachat), PTC a ajouté (dans le désordre et de manière non exhaustive) le gestionnaire d’inventaire logistique Servigistics, la suite CAO SaaS Onshape, le PLM SaaS Arena, la solution ALM (Application Lifecycle Management) Codebeamer ou encore la plateforme de gestion de maintenance ServiceMax.
Après 25 acquisitions, PTC revendique aujourd’hui 30 000 clients pour 2,4 milliards de dollars de revenu récurrent annuel au troisième trimestre fiscal 2026. Là où AVEVA s’illustre auprès des énergéticiens, de l’industrie pétrochimique, pharmaceutique et des infrastructures de construction navale, PTC est largement présent dans l’industrie aérospatiale et de la défense, l’automobile, et dans une moindre mesure l’électronique ainsi que le secteur médical.
En 2024, l’ancien PDG de ServiceMax, Neil Barua, avait repris le siège de Jim Heppelmann, le dirigeant de PTC depuis 2010 et l’un des cofondateurs de Windchill. Neil Barua est moins un ingénieur qu’un spécialiste de la finance et du modèle économique SaaS.
L’éditeur avait terminé son année fiscale 2025 avec 2,7 milliards de chiffre d’affaires, en hausse de 18 %.
Toutefois, les résultats présentés ces derniers trimestres font suite à des mesures drastiques, notamment la cession des suites IoT ThingWorx (racheté en 2014) et Kepware (2016) en novembre 2025 au fonds d’investissement TPG.
PTC avait ainsi récupéré 525 millions de dollars (375 millions de dollars net). Auprès des analystes financiers, l’éditeur avait renforcé sa communication autour de ses activités de cœur : la CAO et le PLM. Or, selon Bloomberg, le 2 octobre dernier, le cours de l’action a reculé d’un tiers depuis son plus haut niveau en août 2025.
IA dans l’industrie : les fournisseurs de LLM pointent la direction
Tout comme Dassault Systèmes, PTC a subi les affres du « SaaSPocalypse ». La théorie selon laquelle les solutions d’IA agentiques vont remplacer les suites logicielles des entreprises est désormais réputée infondée, selon la Royal Bank of Canada, mais ses effets sont bien réels. Les marchés semblent par ailleurs surestimer les initiatives des fournisseurs de LLM.
Aujourd’hui, OpenAI, Mistral AI ou Anthropic ne peuvent qu’accélérer la phase de prototypage d’un produit. Leurs solutions n’ont pas la rigueur scientifique nécessaire pour égaler les logiciels des acteurs du marché. Toutefois, Schneider Electric, Siemens, Dassault Systèmes ou encore Synopsys considèrent comme nécessaire d’intégrer des briques IA qui automatiseront les flux de travail entourant leurs outils.
À titre de comparaison, Dassault Systèmes a présenté un CA de 6,2 milliards d’euros pour son année fiscale 2025, en hausse de 4 %, et un bilan de 3,065 milliards d’euros pour les six premiers mois de l’année fiscale 2026 (-1 %). Au troisième trimestre fiscal 2026, Siemens attribuait 1,79 milliard d’euros à sa branche logicielle, en hausse de 12 % par rapport au Q3 2025. La branche logicielle avait réalisé 6,17 milliards d’euros de revenus en 2025, en très légère baisse.
Le secteur industriel en général reste attaché à des solutions sur site et tarde à se procurer des offres à la souscription. PTC, AVEVA, Siemens et Dassault Systèmes sont encore en train de mener leur transition SaaS. Contrairement à Dassault Systèmes qui peut s’appuyer sur sa branche cloud Outscale, PTC, AVEVA et Siemens dépendent en grande partie des hyperscalers.
