L'IA va décevoir les entreprises, mais (cette fois) elle est partie pour durer

Pour Tom Davenport, professeur et expert en analytique, le marketing démesuré autour de l'Intelligence Artificielle va, dans la pratique, provoquer des déceptions. Mais ses progrès, lents et réels, feront que l'IA ne devrait pas connaitre un fort retour de bâton. Au contraire de certains éditeurs.

Cet article est la deuxième partie d'un entretien dont la première, sur le meilleur moyen de mener un projet IA aujourd'hui, est publiée ici.
Notre confrère Ed Burns de SearchEnterpriseAI (groupe TechTarget, également propriétaire du MagIT) discute de ce que Tom Davenport, un des premiers promoteurs du Big Data et de l'analytique, définit comme étant l'Intelligence Artificielle.

Dans le passé, un marketing excessif, trop coupé des réalités, a fait que beaucoup des espoirs que les clients plaçaient dans l'Intelligence Artificielle se sont terminés en déceptions. Cette désillusion a grandement participé au précédent abandon de l'IA, et à son entrée dans « un long hiver » où les développements ont pratiquement tous été gelés.

Bien que très critique de la communication des éditeurs, le professeur et consultant Tom Davenport ne pense pas qu'un autre hiver de l'IA se profile à l'horizon. Il y aurait eu trop de progrès réels ces dernières années. Mais la « surpromotion » de ces progrès ne sera, en revanche, pas sans conséquence - notamment pour les éditeurs qui ont trop promis et pas assez tenu leurs promesses.

SearchEnterpriseAI/ LeMagIT : Y a-t-il des implémentations spécifiques de l'intelligence artificielle que vous avez vues et qui, à votre avis, sont de vraies avancées ?

Tom Davenport : Dans le domaine de la vente, on peut toujours se demander s'il s'agit d'une vraie nouveauté, mais je pense que ces modèles - le scoring de prospects ou la personnalisation et l'évaluation des offres pour les clients - sont très utiles. Salesforce a sorti Einstein. Ce n'est pas phénoménal ou révolutionnaire. Il s'agit essentiellement d'analyse prédictive, mais cela peut s'avérer très utile, surtout si c'est quelque chose que vous faites via votre CRM et que c'est facile à mettre en œuvre.

Dans les RH, je viens de faire une enquête avec Oracle. L'analytique appliquée au capital humain, que les gens classent dans l'IA, est souvent utilisée pour modéliser l'attrition en identifiant les personnes qui sont les plus susceptibles de partir. Encore une fois, c'est de l'analyse prédictive, mais c'est aussi de l'apprentissage automatique.

Il est intéressant de noter que lorsque j'ai réalisé ces enquêtes, l'objectif numéro un des personnes en matière d'intelligence artificielle était d'améliorer les produits et les services existants. D'un point de vue fonctionnel, je ne sais pas comment appeler cela. Peut-être est-ce du « développement produit » ou du « perfectionnement produit ». On voit aussi ces services semi-automatisés dans des domaines comme la gestion de patrimoine. Il s'agit d'ajouter des fonctionnalités d'IA à ce qui existe déjà. C'est l'objectif n°1.

Dans l'audit, je pense que KPMG a fait un investissement assez important dans Watson, mais je pense que cela se limite pour l'instant à la marge du processus d'audit.

SearchEnterpriseAI/ LeMagIT : C'est un thème récurent pour vous : l'IA sert plus aujourd'hui à l'automatisation plutôt que pour la création de produits totalement nouveaux et « disruptifs »

Tom Davenport : Oui mais je n'appellerais pas cela de l'automatisation parce que, pour moi, la vraie automatisation concerne toutes les facettes d'un poste. Je suis plus du côté de ceux qui parlent « d'augmentation » (NDR : vendeur augmenté, agent de terrain augmenté) que d'automatisation.

J'ai la chance d'avoir une Tesla. Pour être honnête, c'est amusant d'utiliser le pilote automatique, mais il n'est pas totalement autonome. Au final, ce n'est qu'une légère amélioration par rapport à la Subaru de ma femme, qui vous remet droit quand vous mordez une ligne blanche. Dans la Tesla, on peut certes lâcher le volant 15 secondes, mais je considère cela comme une amélioration marginale.

Je pense donc que la création de produits entièrement nouveaux était un objectif prioritaire en 2017-2018, mais que ce sera nettement moins le cas en 2019.

SearchEnterpriseAI/ LeMagIT : Pensez-vous que le secteur est allé un peu trop loin en gonflant le potentiel de cette technologie - ce qui amène certains analystes à prédire un autre hiver de l'IA ?

Tom Davenport : Cette industrie a survendu beaucoup de choses dans le passé. Nous avons survendu le commerce électronique, puis l'analytique et aujourd'hui l'intelligence artificielle exactement de la même manière.

L'IA est une technologie très puissante. Elle sera une révolution sur le long terme. Mais sur le court terme, elle sera une évolution. Donc oui, on a probablement dit que l'IA allait faire beaucoup plus que ce qu'elle peut offrir en entreprise. Mais je ne pense pas pour autant que, comme les fois précédentes, on remisera l'IA au placard. Les gens seront certes très déçus de voir la lenteur avec laquelle les choses telles que nous les connaissons changent. Mais avec le temps, je pense que les retombées de l'IA seront étonnantes.

Pour la petite histoire, j'ai pu comparer le cas MD Anderson - qui a fait l'objet d'un énorme battage médiatique sur l'air de « avec l'IA, le cancer sera vaincu » - et celui du Memorial Sloan Kettering. Ils ont aussi été parmi les premiers partenaires d'IBM Watson. Mais ils ont été beaucoup plus discrets sur le sujet.

J'ai interviewé le responsable du projet il y a quelques années et il m'a dit : « Oui, [l'IA] va nous aider à traiter le cancer. Mais cela va prendre beaucoup plus de temps que ce que tout le monde pense ». Garder la tête froide, prendre du recul et ne pas supposer que l'on va tout révolutionner du jour au lendemain est, de mon point de vue, une bonne façon de procéder.

SearchEnterpriseAI/ LeMagIT : Comment voyez vous le rôle des éditeurs dans cette « hype » ?

Tom Davenport : Je pense que certains ont été bien pires que d'autres... IBM par exemple, vous pouvez les considérer soit comme les meilleurs du marketing soit comme les pires de la hype. L'un ou l'autre. Je pense d'ailleurs qu'ils commencent à sentir un certain effet boomerang. Il y a eu beaucoup de désillusion à l'égard de cette technologie particulière - et de cet éditeur en particulier.

Mais dans l'ensemble, je pense que l'Intelligence Artificielle se porte bien et que, cette fois, elle est partie pour durer.

Dernière mise à jour de cet article : décembre 2018

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