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« J’estime qu’environ 30 % des systèmes resteront sur site » (Mohammed Sijelmassi, CTO Sopra Steria)

Mohammed Sijelmassi, CTO de Sopra Steria, explique sa position et celle de son groupe au regard du cloud, de l’innovation et de la souveraineté. Le directeur technique est persuadé que les entreprises européennes choisiront de ne pas migrer toutes leurs charges de travail vers le cloud, à la fois pour des raisons stratégiques, de coût et de confidentialité.

À la fin du mois de novembre 2023, LeMagIT rencontrait Mohammed Sijelmassi, CTO groupe de Sopra Steria, lors d’AWS re:Invent 2023. L’occasion de l’interroger sur la raison de sa présence sur le salon et sur la position de Sopra Steria concernant l’adoption du cloud en interne et par ses clients. Dans cette première partie de l’entretien, le directeur technique se dit persuadé qu’en Europe les approches hybrides resteront importantes. Selon lui, les entreprises doivent faire des choix cruciaux, voire des compromis au regard de la modernisation des processus métier, de la concurrence et de l’adoption de nouvelles technologies. Le groupe cherche également à préciser la position des fournisseurs américains en matière de souveraineté, afin de mieux aiguiller ses clients au moment d’orchestrer des projets d’envergure qui touchent à des données sensibles.

LeMagIT : Quel est l’intérêt pour vous, en tant que CTO de Sopra Steria de vous rendre aux événements des fournisseurs cloud ?

Mohammed Sijelmassi : Étant donné la position de Sopra Steria, rien ne se fait sans les hyperscalers. Et ce n’est pas malheureux. Premièrement, les fournisseurs cloud nous apportent des plateformes technologiques qui nous permettent de déployer des technologies beaucoup plus rapidement que si nous devions les développer nous-mêmes. Deuxièmement, ces services sont exposés mondialement, ce qui permet de faire des choix suivant la région du monde dans laquelle un projet prend place.

Pendant très longtemps, beaucoup de gens pensaient que le cloud était une question d’infrastructure, que si l’on amenait les entreprises dans le cloud, ça leur coûterait moins cher. Ce qui est faux. En revanche, cela leur donne des possibilités qu’elles n’ont pas sur site. Cela ne revêt pas seulement une problématique technologique, c’est aussi, pour les entreprises, une manière de repenser leurs processus. Aujourd’hui, la tech, tout le monde peut en faire. La technologie choisie sert-elle un besoin métier ? Est-ce la bonne brique par rapport aux cas d’usage ? Apporte-t-elle un véritable ROI ? Voilà nos problématiques et celles des ESN.

« À un moment donné, le marché s’entendait sur le fait qu’il fallait porter tout l’IT d’entreprise vers le cloud, ce qui n’était pas la bonne réponse : cela prend 18 à 24 mois, quel est l'intérêt ? ».
Mohammed Sijelmassi CTO, Sopra Steria

Nous nous intéressons à toutes les problématiques de modernisation qui, je dirais, ont été mises de côté, parce que le ROI n’était pas si évident que ça. À un moment donné, le marché s’entendait sur le fait qu’il fallait porter tout l’IT d’entreprise vers le cloud, ce qui n’était pas la bonne réponse : cela prend 18 à 24 mois. Quel est l’intérêt ? En ce moment, nous changeons de perspective grâce à l’IA générative, puisque nous pensons que nous pouvons réécrire les applications plus rapidement. Au-delà de cette technologie spécifique, cela pose la question : « que peut-on faire pour réécrire les applications plus rapidement ? »

LeMagIT : La réponse n’est donc pas seulement l’IA générative

Mohammed Sijelmassi : Ce n’est pas seulement la genAI. Celle-ci promet une accélération de la modernisation. Le cloud apporte d’autres choses : de la gestion du stockage, des données, de l’analytique, etc. En revanche, il est certain que certaines applications resteront installées localement, on premise.

Depuis longtemps, nous avons la conviction que les systèmes d’information vont devenir hybrides. Ce sujet n’est pas nouveau, c’est finalement la quantité qu’on laisse à gauche [sur l’infrastructure originale d’accueil d’une application, N.D.L.R] qui est importante.

Deux questions se posent alors : comment faire la liaison entre celles qui restent sur site et les autres qui vont dans le cloud ? Et celles qui passent dans le cloud, comment les réécrit-on sans que cela réclame 24 mois ?

LeMagIT : Selon vous, quel type de systèmes resteront sur site et quelle part du système d’information cela représente-t-il ?

Mohammed Sijelmassi : Je ne suis pas sûr que toutes les entreprises migrent leur mainframe vers le cloud. Cela revêt une telle importance pour IBM qu’il fera beaucoup de choses pour garder ses clients. En revanche, l’utilisation intelligente du mainframe, en exploitant les packages d’IBM qui, pour information, s’exécutent sur AWS, c’est une bonne approche. Est-il nécessaire de migrer un core banking bien établi ? Je ne suis pas sûr. Les PME et les petits acteurs de la finance se posent la question différemment. In fine, j’estime qu’environ 30 % des systèmes resteront sur site. Les systèmes existants – du fait des données qu’ils traitent et de l’historique emmagasiné – renferment la valeur pour les banquiers, les industriels, etc. Vont-ils développer et déployer localement des modèles de machine learning plutôt que de passer deux ans à essayer de récupérer 30 ans d’historique pour le mettre sur le cloud ? C’est ce genre de compromis qu’ils doivent envisager. Et, ce sont des entreprises comme la nôtre qui peuvent les aider dans l’exécution de leurs choix.

Il ne s’agit pas pour les entreprises de faire mieux que leurs concurrentes, mais aussi bien et plus vite. Il suffit de voir comment les startups se développent. Elles ne cherchent pas à faire mieux, mais elles se concentrent sur les aspects qui leur semblent les plus intéressants. Les néobanques investissent dans l’expérience utilisateur, dans le machine learning. Fonctionnellement, ce n’est pas extraordinaire, mais cela fonctionne.

« Toutes les questions liées à la souveraineté sont légitimes »

L’autre grand sujet en Europe, c’est la souveraineté. Pour Sopra Steria, c’est très important. Nous sommes une entreprise française, nous menons des partenariats avec OVHcloud et S3NS. De plus, nous ne pouvons imposer à nos clients un fournisseur ou un autre. Nous cherchons à comprendre et à détailler la position des fournisseurs américains sur ce sujet. Quel périmètre précis couvrent leurs offres dites souveraines ? Nous avons des débuts de réponse avec des solutions qui localisent le support, qui cloisonnent des régions cloud, qui respecteront la future certification de sécurité EUCS. Il y a aussi le sujet du chiffrement des données qui, a priori, offre une protection des données pour les entreprises.

Mais il faut encore éclaircir des points. Si un fournisseur décide de ne plus prendre en charge la mise à jour de mon système dans un data center d’une région ou dans une instance hybride, comment faire ? Comment cette mise à jour est-elle effectuée ? Si un gouvernement décide d’interdire les importations ou les exportations d’une technologie, quelle(s) solution(s) s’offre(nt) à moi ? Il y a un ensemble de questions que peuvent se poser les entreprises et les ESN. Nous les posons à tous les acteurs concernés, c’est-à-dire à tous les fournisseurs dont la plateforme s’appuie sur une technologie cœur non-open source.

Par exemple, les industriels européens qui ont des concurrents américains d’envergure se demandent s’ils peuvent placer certaines informations et charges de travail clés chez un fournisseur cloud américain ; car elles concernent des contrats observés de très près ou soutenus par les États. Nous ne disons pas qu’il n’y a pas de solutions, mais nous considérons que toutes les questions liées à la souveraineté sont légitimes.

LeMagIT : Justement, considérez-vous que les fournisseurs cloud respectent leur engagement, quand ils affirment qu’une charge de travail est exécutée dans une région cloud et pas dans une autre ?

Mohammed Sijelmassi : Honnêtement, en Europe, oui. Nous n’avons pas rencontré d’exemple contraire. Ils doivent de toute façon établir un contrat de confiance.

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