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Transformation digitale : faites la « Antifragile » (ou ne la faites pas)

Et si la « transformation digitale (sic) » la plus « disruptive » et « l’innovation » la plus « révolutionnaire » revenaient, en fait, à réduire le nombre de processus plutôt qu’à les augmenter ou les optimiser ?

Et si cette transformation revenait à simplifier radicalement les architectures applicatives plutôt qu’à leur ajouter sans fin de nouvelles couches ?

La question peut paraître impertinente. Après tout, les éditeurs d’applications métiers, les ESN et les startups mettent quasiment tous en avant une simplification, une facilité d’usage (avec des interfaces devenues « intuitives ») et une intégration à l’existant presque automatisée – « sans couture », disent-ils.

Mais il suffit de mettre un minimum les mains dans un CRM, un outil de GED ou un simple logiciel de gestion des notes de frais pour se rendre compte que ce n’est pas le cas. La complexité est toujours là. Et l’utilisateur métier n’est pas toujours – euphémisme – au centre du jeu.

Detox IT

Ce constat est celui de François Dupuy, un sociologue des organisations qui travaille depuis des décennies avec de grands groupes français.

Invité par un éditeur lors d’un évènement analystes d’ERP/SIRH, il y a rappelé quelques vérités très brutes (mais très vraies).

Les process ne sont pas faits pour améliorer l’efficacité, mais pour couvrir ceux qui les produisent. Un CRM n’est pas fait pour améliorer l’expérience client, mais pour réduire les coûts – quitte à dégrader cette dernière – et pour avoir un contrôle sur les commerciaux. Et la transformation numérique n’est jamais que la continuité de l’informatisation entamée il y a plus de trente ans.

Sa conclusion n’est pas qu’il faut tourner le dos aux applications et à l’IT, bien au contraire, mais qu’il faut (faudrait ?) utiliser ces outils pour réduire les rigidités managériales et enlever des processus. L’IT n’est qu’un outil entre les mains des dirigeants, il peut donner le meilleur comme le pire.

Via Negativa (Less is More & KISS)

Cette notion d’enlever plutôt que d’ajouter pour améliorer un produit ou une organisation n’est pas nouvelle. Elle remonte aux Grecs – aux présocratiques plus exactement – qui nommaient cette démarche « Via Negativa ».

L’iPhone est arrivé comme une révolution (une vraie) en enlevant le clavier du BlackBerry. L’iPad a poussé cette logique minimaliste sur les terres des laptops. Dans la santé, un régime alimentaire s’améliore mieux en enlevant ce qui est néfaste (sucre, alcool, etc.) qu’en traitant des déséquilibres par des compléments alimentaires. Dans l’automobile, on voit poindre la fin du tableau de bord physique, remplacé par un tableau qui s’affiche désormais sur le pare-brise avec comme bénéfice que le conducteur ne quitte plus la route des yeux. Les constructeurs automobiles ont également compris que l’argument de la réduction de la pollution portait plus que l’ajout de systèmes multimédia.

Plus généralement, les interfaces utilisateurs gagnent en efficacité à mesure que l’on diminue le nombre de leurs boutons, de leurs menus, et des indicateurs – voire quand tous les éléments disparaissent (objectif des interfaces vocales).

Au passage, on notera que les Anglais ont gravé cette notion antique dans deux de leurs expressions les plus populaires : « Less is More » (« moins c’est plus ») et « Keep It Stupid and Simple » (le fameux KISS, « faites simple et stupide »).

Antifragile ?

L’idée est parfaitement illustrée et argumentée dans le best seller « Antifragile », un livre de Nassim Nicholas Taleb qui consacre une de ses parties à la Via Negativa sous toutes ses formes.

Là encore, le titre paraît provocant puisque le mot « antifragile » n’existe pas en français et que le contraire de « fragile » semble être « robuste ».

Mais pour Nassim Nicholas Taleb, il n’en est rien. Le contraire de fragile n’est pas « ce qui met plus de temps à se casser quand on le stresse », mais « ce qui se renforce quand on le stresse ». Les os et les muscles, par exemple, se renforcent avec la pratique d’un sport et se délitent lorsque l’on végète. Le corps s’arme au contact des microbes, et se désarme irrémédiablement dans un cadre trop aseptisé et stérile.

Or l’antifragilité, selon Nassim Nicholas Taleb, peut se travailler en rendant un système (l’organisation d’une entreprise et son IT par exemple) plus adapté à l’imprévu.

Ceci passe d’une part par le retrait de fonctionnalités (et non par des ajouts), et d’autre part par le doublement des points critiques plutôt qu’une recherche de l’optimisation qui, dès lors, n’est plus de l’efficacité, mais une source d’ultra-fragilité (comme ces embouteillages monstres créés dès qu’un incident minime intervient et qui se propage parce que l’infrastructure est « optimisée » – ou dit autrement, qu’elle est toujours proche de son point de rupture)

Une vraie transformation numérique est possible

Sans en avoir l’air, il s’agit d’un renversement important dans la réflexion d’une DSI. Car l’IT et beaucoup de projets dits « de transformation » – comme le rappelle Nassim Nicholas Taleb (à tort ou à raison) – vont dans le sens de la fragilité.

Mais ces projets IT peuvent aussi aller dans le bon sens, de plusieurs manières.

La première, on l’a dit, en simplifiant réellement les process (comme avec le libre service RH d’un PeopleDocs ou d’un ServiceNow) ou en facilitant les déploiements.

La deuxième, en permettant d’itérer (via de simulation) pour adapter en continu les décisions et l’opérationnel à la réalité – plutôt que d’essayer de prévoir à long terme (via l’IA ?) des mouvements imprévisibles dans un monde incertain.

Workday (lire aussi : « Avec Adaptive Insights, où en est Workday dans les outils de planification ? »), Anaplan et ServiceNow en sont de bons exemples dans la planification et la modélisation.

Dans l’IT comme ailleurs, grandir ce n’est pas devenir moins petit

L’antifragilité implique également de comprendre un autre principe clef. À savoir, que : « ‘Big’ is not ‘bigger than small’, Big is ‘different’ ».

Une PME n’est pas une grosse TPE. Une ETI n’est pas une grosse PME. Une multinationale n’est pas une grosse ETI. Et un éditeur mondial n’est pas une grosse startup.

À chaque étape de leurs croissances, les entreprises changent radicalement de nature. Et donc de besoins et de mode de management. Là encore, une IT bien pensé peut aider. La Success Story française de la mode, ba&sh, est devenue en quelques mois une marque incontournable et populaire. Résultat, l’entreprise en très forte croissance a changé de nature organisationnelle et a dû se doter d’un ERP.

Bref, une vraie transformation numérique est possible. Mais cette transformation ne peut se résumer à « digitaliser » les données et les processus, ni à déployer des solutions IT. En résumé, elle se doit d’être « antifragile » pour être réellement une transformation sur le long terme, et pas une simple évolution court-termiste.

Pour aller plus loin : Cygne Noir et Antifragilité

Nassim Nicholas Taleb est un penseur, spécialiste des probabilités, professeur, historien des idées, et ex-trader (entre autre).

Il est l’auteur d’un ouvrage de référence en mathématiques financières sur la valorisation des options et le Dynamic Trading. Il est par ailleurs un des rares à avoir diagnostiqué la crise des Subprimes (l’endettement est pour lui un facteur de fragilité extrême).

Il est surtout connu du grand public pour son concept de « Cygne Noir » – qui est aujourd’hui à la l’origine de presque tous les projets de transformation d’acteurs qui craignent d’être « disruptés » ou « uberisés » (termes que n’emploie pas Nassim Nicholas Taleb).

Le Cygne Noir part du principe que l’absence historique de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Ce n’est pas parce que l’on n’a jamais vu un Cygne Noir que cet animal ne peut pas, un jour, montrer le bout du bec.

Et le jour où il est vu, la théorie qui postule que « tous les cygnes sont blancs » s’écroule, avec tous ceux qui misaient dessus.

Ce concept appliqué au monde économique avance que les décideurs sont trompés par leurs biais cognitifs. Ils s’appuient sur le passé pour envisager l’avenir. Cette erreur – qui n’est pas sans rappeler le problème des biais que les algorithmes de Machine Learning reproduisent en s’appuyant sur des jeux de données eux-mêmes biaisés – les rendrait aveugles aux nouveaux entrants les plus dangereux qui, du point de vue biaisé, sortent de nulle part (alors que les cygnes noirs viennent toujours de quelque part).

Dit en termes mathématiques : la probabilité d’apparitions d’un Cygne Noir étant quasiment nulle, elle est ignorée. Mais dans la réalité, cette probabilité n’est pas nulle. Problème, son impact est extrême (la vague hors norme de Fukushima – dont l’amplitude n’avait jamais été vue et qui donc ne pouvait pas exister – ce donc est un raisonnement faux – est un parfait exemple de Cygne Noir).

Dans cette conception, les extrémités d’une distribution de type courbe de Gauss ont un poids énorme. Elles ne sont pas négligeables contrairement à la conception probabiliste classique qui se concentre sur le centre de la courbe, là où se situent les évènements les plus probables, mais les moins marquants.

« Antifragile » approfondit cette réflexion en donnant des pistes – applicables à de nombreux secteurs, dont l’IT – pour s’adapter en milieu incertain et minimiser ainsi une exposition aux Cygnes Noirs, qu’on l’appelle Uberisation ou par tout autre nom.

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