Les SSII indiennes partent à la conquête de l'Europe

Dans un contexte international difficile, les SSII indiennes se tournent de plus en plus vers l’Europe continentale. Mais le ralentissement économique outre-Atlantique ne suffit pas à expliquer, seul, l’attractivité de la zone euro. Reste que s’implanter sur le vieux continent et y séduire des entreprises locales n’est pas simple. Pour lever les barrières, les SSII indiennes misent notamment sur la formation multi-culturelle.

Dans un contexte de ralentissement économique en Amérique du Nord, source d’environ 60 % de leur chiffre d’affaires, les SSII indiennes ne cachent plus leurs ambitions européennes. La France ne pèse globalement que 2 à 3 % du chiffre d’affaires de l’industrie des services informatiques en Inde – SSII occidentales implantées dans le sous-continent incluses – contre 12 % pour l’Europe continentale. De quoi laisser entrevoir de belles marges de croissance.

Pour Kris Gopalakrishnan, directeur général d’Infosys, les objectifs sont clairs : ramener la part de son chiffre d’affaires généré aux Etats-Unis à 40 %, contre 60 % actuellement, et porter, dans le même temps, celle de l’Europe, à 40 %, contre 30 % à ce jour. Chez Wipro, K.R. Lakshminarayana, le directeur exécutif en charge de la stratégie, est plus précis : la SSII va désormais se concentrer sur les marchés français et allemand.

Mais le décollage des SSII indiennes sur le Vieux Continent ne se fera pas du jour au lendemain. Kris Gopalakrishnan, d’Infosys, l’admet volontiers : « ce genre de transfert prend du temps ; ça ne s’opère pas en une nuit. » Résultat : s’il affiche toujours une belle croissance, le chiffre d’affaires de l’industrie indienne des services informatiques ne devrait progresser que de 22 à 24 % en 2008, contre 28 à 29 % en 2007. Au Nasscom, la chambre syndicale des SSII indiennes, on analyse la situation comme l’entrée dans le bas d’un cycle en U : le ralentissement dans les pays occidentaux pourrait durer 6 à 9 mois de plus.

La saison des rachats est ouverte

Du coup, la croissance externe n’est plus un tabou pour les SSII indiennes. Infosys en a fait la démonstration récemment, avec le rachat du spécialiste britannique de SAP Axon. Dans la foulée, Wipro a indiqué chercher lui aussi un spécialiste SAP, mais en Allemagne. HCL s’est offert le spécialiste américain des solutions de contrôle des coûts télécoms, ControlPoint.

Avec ces acquisitions, les SSII indiennes peuvent, à l’instar d’Infosys, poursuivre au moins trois objectifs : s’acheter de la croissance et, surtout, s’ouvrir de nouveaux marchés en termes géographiques ainsi qu’en termes de services. Histoire de ne pas s’enfermer dans le bas d’une chaîne de valeur où la pression d’autres pays commence à se faire sentir. Enfin, il y a l’ambition d’adopter un modèle globalisé avec des unités de production au plus près des clients.

Dans les colonnes du quotidien économique indien Economic Times, CG Srividya, analyste chez Grant Thornton en Inde, relevait récemment que le ralentissement économique aux Etats-Unis et la crise du crédit « ouvrent de nouvelles opportunités de rachat aux entreprises indiennes », fortes de réserves de liquidités immédiatement disponibles conséquentes : 1,2 Md€ pour Infosys, 750 M€ pour Satyam, 300 M€ pour Wipro, 200 M€ pour TCS, ou encore 83 M€ pour HCL Infosystems. En annonçant le rachat d’Axon, Infosys pourrait bien avoir allumé la mèche.

Monter dans la chaîne de valeur

L’intérêt d’Infosys et de Wipro pour des spécialistes de SAP est bien révélateur de leur ambition d’offrir des services nécessitant un niveau de compétence plus élevé que le seul développement logiciel. Som Mittal, le président du Nasscom, l’avait déjà évoqué avec LeMagIT en juin dernier : l’Inde ne peut pas se permettre de rester en bas de la chaîne de valeur. Dans un entretien accordé au Mumbai Mirror mi-juillet, il réitérait son avertissement : « les pays voisins [Chine, Philipines, Sri Lanka] sont sur le point de gâcher la fête. » Mais pour K.R. Lakshminarayana, directeur exécutif de Wipro en charge de la stratégie, la menace n’est pas si marquée : « chaque pays n’a d’avantage concurrentiel que dans un domaine précis, à l’exception de la Chine qui ne dispose pas du niveau de compétence nécessaire avec les volumes nécessaires. »

De son côté, Partho Ganguli, qui fut analyste chez IDC à Delhi pendant 21 ans avant de revenir à Bangalore fonder sa propre entreprise de développement logiciel, BOB Technologies, se montre plutôt critique vis-à-vis des initiatives des entreprises indiennes pour monter dans la chaîne de valeur : « elles font des efforts, mais pas forcément dans le bon sens et pour des résultats limités. TCS, par exemple, a essayé de se lancer dans l’informatique pour les sciences de la vie. Ca n’a jamais marché. »

Mais les SSII appliquent aussi aux autres pays émergents le modèle de réduction des coûts appliqué par les entreprises occidentales… à l’Inde. Infosys a ainsi mis en place des centres de développement en Chine, au Mexique ou encore aux Philippines. Il en va de même pour TCS. Mais c’est dans le domaine de l’externalisation des processus métiers que le mouvement semble le plus prononcé. A Manille, au Philippines, on recense déjà 240 entreprises de BPO. Il paraît que les Philippins ont un accent moins marqué et que les Indiens et plus proche de celui des Américains…

Une Europe éclatée et pleine de particularismes

Alors, pourquoi l’Europe ? Pour Tata Consultancy Services (TCS), qui réalise déjà 20 % de son chiffre d’affaires au Royaume-Uni mais seulement 10 % en Europe continentale (pour 50 % aux Etats-Unis), il s’agit d’appliquer un modèle de production globalisé. « Dans cet esprit, nous disposons déjà de bureaux et de centres de production un peu partout dans le monde, y compris en Europe, » explique Pradipta Bagchi, directeur de la communication chez TCS. Cette même approche globale semble prédominer chez KPIT Infosystems. Mais pour Infosys ou Wipro, il s’agit très prosaïquement de relais de croissance. Reste que l’Europe continentale n’est pas un marché facile.

Pradipta Bagchi remarque que l’Europe « a toujours été traditionnellement plus réservée sur l’offshoring. Mais ça commence à prendre en Allemagne, Belgique, Pays-Bays, Luxembourg, Suisse. Le second round, ce sera la France, l’Italie, l’Espagne. » Outre une mosaïque de langues nationales, l’Europe présente de nombreuses spécificités. Pour K.R. Lakshminarayana, les projets sont plus lents à se lancer qu’aux Etats-Unis. Et les clients plus pointilleux sur les résultats. Sur un plan technique, l’Europe semble faire une fixation sur le développement orienté objet : « c’est une préoccupation clé. » Partho Ganguli confirme : « les entreprises européennes sont très exigeantes. »

Mêler nearshore et offshore

Pour Pradipta Bagchi, le modèle globalisé permet, notamment, d’adresser les différences culturelles et les réglementations locales : « En Europe, les réglementations sur la protection des données privées sont très fortes. Par exemple, au Royaume-Uni, nous avons installé un vaste centre de traitement des données d’assurance vie et de retraite, avec 2 000 personnes. Dans la même logique, nous avons des installations en Allemagne et en Hongrie. » Autrement dit, alors  que les SSII occidentales prennent la route de l'Inde pour monter des centres offshore de développement et de TMA, leurs concurrentes du sous-continent font le chemin inverse.

Et puis il y a les questions culturelles. « Si je travaille pour un important constructeur automobile allemand ou français, je dois parler la langue du pays : l’anglais n’est pas la langue professionnelle dans ces activités, notamment pour certains métiers », relève Pradipta Bagchi. « Pour la France, nous avons ouvert un centre au Maroc, avec beaucoup d’ingénieurs francophones. On s’intéresse aux pays de l’est européen. Mais nous n’avons pas encore trouvé de raison sérieuse de nous y installer. Cela dépendra des besoins de nos clients européens. Pour l’Espagne et le Portugal, par exemple, on s’appuie sur le Brésil et l’Uruguay : bas coût et forte population parlant espagnol et portugais. »

Gérer les différences culturelles, un élément clé

Pour Partho Ganguly, la formation multi-culturelle est une chose « prise très au sérieux ici. » Chez TCS, Pradipta Bagchi explique que « on ne veut pas, par exemple, que nos collaborateurs soient surpris si une cliente leur fait la bise. » Plus loin, la SSII applique la même logique à ses clients : « pour travailler avec des Indiens, il faut aussi connaître la culture du pays. » Une anedote : « lorsque nous avons ouvert notre centre de développement en Hongrie, son directeur a convoqué une réunion de toutes les équipes un vendredi soir à 18h. Il s’est retrouvé tout seul : tout le monde était parti. » Mais que vaut vraiment la formation multi-culturelle ? Pour Partho Ganguli, le niveau des formations culturelles progresse, « mais ce n’est pas encore parfait. »

En dernier recours – à moins que ce ne soit en premier, pour certains -, il y a le cheval de Troie de l’industrie. Ainsi, c’est Tata Consultancy Services qui va s’occuper de l’informatique de Jaguar-Land Rover, le constructeur britannique récemment racheté par… Tata Motors. Un exemple de synergie de groupe.

La stratégie des SSII indienne, déjà à l'oeuvre, semble commencer à porter ses fruits. Selon IDC, Wipro, Infosys et TCS figurent, au sein du top 50 des SSII actives en Europe, parmi celles qui affichent les plus fortes croissances à +48,5 %, +42,1 % et +37,4 %, dans l'ordre, en 2007.

Elections américaines : risque de protectionnisme?

L’industrie indienne des services informatiques suit attentivement la campagne présidentielle américaine. Dans son discours d’investiture comme candidat démocrate à l’élection présidentielle, Barack Obama a en effet déclaré qu’il ne voulait plus d’avantages fiscaux pour les entreprises qui « délocalisent les emplois à l’étranger. » Pour Som Mittal (Nasscom), interrogé par nos confrères d’IBN Live, cette remarque concernait plus l’industrie manufacturière que les services informatiques. Et d’ajouter que les démocrates ont toujours été plutôt favorables au libre-échange. De quoi rassurer les membres de la chambre syndicale ? Oui, semblent acquiescer en cœur les tenants d’un monde globalisé pour lesquels il s’agit avant tout d’aller chercher la ressource humaine pertinente là où elle se trouve.

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