Alcatel-Lucent renoue avec les pertes et annonce le départ de son PDG

A l'occasion de la publication de résultats 2012 en berne, Alcatel-Lucent a annoncé ce matin le départ prochain de son CEO, Ben Verwaayen. En grande difficulté financière, l'équipementier pâtit de la conjoncture difficile et de la concurrence agressive, voire déloyale, de ses concurrents chinois. L'Etat, qui a manifesté son intérêt pour le secteur stratégiques des télécoms, ne semble pas avoir les moyens financiers pour épauler l'équipementier.

Les tourments d’Alcatel-Lucent n’en finissent plus.  Et Ben Verwaayen le patron de l’équipement  vient d’en faire les frais. Le Néerlandais, qui avait dirigé British Telecom puis été nommé vice-président de Lucent, l’équipementier américain racheté par Lucent en 2006, ne prolongera pas son mandat en 2013 et Alcatel a entamé une recherche pour lui trouver un successeur.

Ben Verwaayen, le CEO d'Alcatel-Lucent, a présenté sa démission au conseil d'administration. Il restera en poste jusqu'à la nomination de son successeur.

Verwaayen avait pris la tête de l’équipementier franco-américain en septembre 2008 en remplacement de l’immémorable Patricia Russo. Sa nomination s’était accompagnée de celle de Philippe Camus au poste de président du groupe en remplacement de l’inénarrable Serge Tchuruk, le fossoyeur de la stratégie industriel du groupe. L’histoire se souviendra sans nul doute de la volonté de M. Tchuruk de bâtir un « Alcatel sans usine », un concept qui visait à contrôler la R&D en interne et à externaliser la production dans des pays à faible coût de main-d’œuvre. « la valeur ajoutée manufacturière tend à décroître tandis que la valeur ajoutée immatérielle, telle que la R&D, s'accroît sans cesse »expliquait alors le PDG du groupe. 12 ans plus tard, on sait ce que ce type de stratégie financière visionnaire a fait de la plate-forme industrielle française. 

L’arrivée de Ben Verwaayen avait coïncidé avec un plan massif de licenciements chez l’équipementier télécoms (12 500 suppressions de postes). A l’époque, en pleine crise économique le nouveau patron avait promis de redresser la société et de stabiliser son activité. Après des années de vaches maigres, Alcatel-Lucent s’était pris à espérer des jours meilleurs : une annés 2011 relativement bonne avait vu l’équipementier renouer avec les profits. Mais en 2012, la firme a renoué avec ses vieux démons, dans un contexte économique, il est vrai dégradé, et alors que la concurrence fait rage sur le secteur des télécoms, du fait notamment de l’agressivité des grands acteurs chinois. Cette conjoncture difficile s’est notamment traduite par une baisse de 4 points de la marge brute de l’équipementier franco-américain sur un an. 

2012 : Annus horribilis 

Au quatrième trimestre, le chiffre d’affaires a atteint 4, 1 Md€, en baisse de 1,3% sur un an, mais la performance financière a continué à se dégrader. Le résultat d’exploitation a ainsi péniblement atteint 66 M€, tandis que les pertes nettes se creusaient. Alcatel-Lucent a annoncé une perte nette de 1,37 Md € pour le trimestre, largement due à une provision pour dépréciation d’actifs (894 M€), à des charges de restructuration (247 M€). 

Si l’on s’intéresse de plus près à la performance des différents segments de la firme, on se rend compte que c’est surtout l’activité réseaux d’opérateurs qui est à la peine. Le CA de cette activité a reculé de 2% au quatrième trimestre et la performance financière s’est nettement dégradée. L’an passé à la même époque, Alcatel avait enregistré un résultat d’exploitation positif de 70 M$ dans les réseaux. Cette année, la perte est de 103 M€, une perte indicatrice de l’intense pression sur les prix dans le secteur. 

L’activité logiciels, services et solutions a, en revanche, poursuivi sa marche en avant sur les trois derniers mois de l'année, avec un CA de 1,38 Md €, en hausse de 5,4% sur un an. Son résultat opérationnel a bondi de 170 à 235 M€. Enfin, la division entreprise a vu son CA trimestriel se contracter à 207 M€ (-3,7%). Son résultat opérationnel est passé de 11 à 8 M€. 

Sur l’ensemble de l’année 2012, les réseaux ont contribué pour 8,82 Md € au CA de l'équipementier (pour un résultat d’exploitation négatif de 452 M €). L’activité service a réalisé un CA de 4,56 Md € (avec un résultat d’exploitation de 297 M €) et l’activité entreprise un CA de 764 M € avec un résultat d’exploitation négatif de 12 M€). La photo générale montre une dégradation de la performance économique des activités réseaux et entreprises, qui affichaient respectivement des résultats d’exploitation positifs de 263 M € et de 25 M € en 2011. La performance économique de l’activité service s’est en revanche améliorée. 

Une trésorerie tendue et un bilan à reconstruire… avec l’aide de l’Etat? 

Le plus inquiétant reste sans doute la situation de trésorerie du groupe. Selon les données rendues publiques ce jour, l’équipementier ne disposait que de 126 M € de trésorerie nette à la fin 2012. Le dernier trimestre a certes permis à l’équipementier de dégager un flux de trésorerie positif de 210 M€ après un décaissement de 320 € au trimestre précédent. Mais on comprend mieux pourquoi Alcatel a récemment gagé son portefeuille de brevets pour obtenir de Goldman Sachs et de Crédit Suisse une ligne de crédit de 1,6 milliard d'euros. Une manoeuvre qui a semble-t-il agacé l’Etat, qui selon Les Echos aurait préféré voir l’équipementier engager la cession de ses activités entreprises, plutôt que de risquer de voir s’envoler son portefeuille de brevets à l’étranger si jamais Alcatel-Lucent venait à faire défaut sur son crédit. 

On peut noter au passage que la question ne se serait sans doute pas posée si l’équipementier avait pu trouver un pool de banques ou d’investisseurs français pour l’épauler (et surtout à des conditions financières plus favorables que celles proposées par le pool Goldman Sachs /Crédit Suisse). Mais visiblement, les banques françaises étaient aux abonnés absents, trop occupées à investir dans des placements à court terme et à redorer leurs bilans, dévastés par la crise de l’euro. En ce sens, la situation actuelle d’Alcatel-Lucent est tout autant l’illustration d’une faillite industrielle à l’échelle européenne que celle du secteur bancaire français qui a perdu toute vue de l’investissement à long terme dans l’économie et l'industrie. 

On peut aussi noter que faute de joindre le geste financier à la parole, l’Etat n’a pour l’instant d’autres solutions que la gesticulation dans le dossier de l’équipementier – qui emploie encore près de 9000 salariés en France. Certes il pourrait appuyer un éventuel rachat de l’activité de pose de câbles sous-marin par France Télécom par une intervention du FSI. Mais ce dont Alcatel-Lucent a vraiment besoin, à la lecture de son bilan, est d’un soutien financier et industriel à long terme du même type que celui dont bénéficient les acteurs chinois du secteur de la part de leur gouvernement. En clair, la seule solution qui semble viable à long terme serait pour l’Etat ou ses différents bras armés financiers de contribuer à une augmentation de capital significative qui permettrait à l’équipementier de retrouver de vraies marges de manœuvre, et de développer sa stratégie à long terme. Bref une intervention du type de celle dont France Télécom, Thomson ou Alstom ont pu bénéficier par le passé. Pas sûr que le gouvernement en ait aujourd’hui l’envie ou les moyens (comme l’a montré sa passivité récente dans un autre dossier high-tech sensible, celui de ST Micro/ST Ericsson). 

Ce matin, malgré un bond de 5,7% du cours de son action, l’ancien fleuron de la high-tech française ne valait plus que 3,2 Md€ en bourse. A titre de comparaison, Ericsson son grand concurrent européen, est valorisé à plus de 27 Md€ pour un CA de 26 Md€ et Cisco est valorisé à plus de 110 Md$...  

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