MWC 2026 : Skylo concrétise la connexion universelle

L’opérateur américain a développé une plateforme RAN qui lui permet de faire du roaming entre les réseaux cellulaires et la couverture des satellites. En attendant que la 5G-NTN soit possible, sa solution est la seule qui fonctionne déjà depuis des satellites géostationnaires.

Le satellite revient au-devant de la scène comme une solution de secours des réseaux mobiles. Voilà la thématique la plus saillante de l’édition 2026 du Mobile World Congress qui se tient cette semaine à Barcelone : qu’il s’agisse de couvrir les habitants des montagnes et des déserts, de connecter les compagnies maritimes ou aériennes, ou encore de rendre les infrastructures résilientes en cas d’attaques sur les fibres et les antennes, les télécoms s’accordent à dire que leur salut viendra de l’espace.

Depuis 2023, l’opérateur américain Skylo semble s’imposer sur le segment des appareils d’ordinaire connectés à un réseau cellulaire, mais sortant à un moment donné de la zone de couverture des antennes mobiles. Lorsque c’est le cas, les smartphones et les objets connectés les plus récents, essentiellement basés sur une puce Qualcomm, conservent la possibilité d’envoyer en très bas débit des données vers le ciel, où le premier satellite venu les recevra et les réfléchira vers sa station terrestre.

Et ensuite ? D’ordinaire pas grand-chose. Car la possibilité qu’un message cellulaire se retrouve à cet endroit est trop récente pour que tous les vendeurs d’abonnements mobiles du monde aient déjà signé un accord avec tous les opérateurs satellites qui existent. C’est là qu’entre en jeu Skylo. Il se positionne comme un acteur rendant possible le roaming entre les deux types de réseau.

Étendre les réseaux cellulaires avec la couverture des satellites géostationnaires

Skylo installe dans les stations terrestres des satellites un RAN (Radio Access Network), à savoir le dispositif télécom qui reconnaît la signature d’un signal entrant et l’encode dans un format qui permet ensuite à son contenu de voyager sur Internet jusqu’à son destinataire. Évidemment Skylo a aussi une partie cloud (le Core Network) qui sert à dire à tous les opérateurs que tel appareil mobile est dans sa zone de couverture, de sorte à récupérer les messages qui lui sont destinés et à les réacheminer vers une antenne satellite. De là, le RAN de Skylo réencodera les messages sous forme de signaux, pour les renvoyer vers le bon satellite qui les réfléchira vers le mobile.

Pour l’heure, Skylo n’a signé des accords qu’avec des opérateurs de satellites géostationnaires : ceux qui couvrent l’Europe, le nord-est et le sud-ouest de l’Atlantique, l’Amérique du Nord, le Brésil et l’Océanie. Il a passé des accords avec les principaux opérateurs mobiles de ces régions pour récupérer leurs abonnés lorsqu’ils ne sont plus couverts par des antennes cellulaires. En France, il s’agit d’Orange. Son logiciel RAN ne reconnaît – et ne réencode – pour l’instant que les empreintes des signaux émis par des smartphones sous Android, ainsi qu’une liste d’objets connectés.

« En pratique, nous avons dû partir de zéro pour construire toute la pile technologique et si nous sommes parmi les seuls à l’avoir fait, c’est parce que c’est un travail de titan. »
Andrew NuttallDirecteur technique, Skylo

Précisons qu’il existe désormais une norme, la 5G-NTN (ou NR-NTN) pour faire la même chose, mais à partir de satellites en orbite basse. Cependant, il reste d’une part à l’implémenter et, d’autre part, à collaborer avec un opérateur d’une telle flotte de satellites. Or, pour l’heure, le seul qui puisse offrir une couverture suffisante et mondiale est Starlink, lequel a plutôt l’ambition de tout faire lui-même. La 5G-NTN est donc plutôt un projet qui se concrétisera à l’avenir, tandis que la solution de Skylo fonctionne déjà.

La difficulté ? Un effort d’investissement très lourd

Tous les algorithmes utilisés par Skylo sont des implémentations de standards définis par le consortium 3GPP, l’organisme qui normalise les communications cellulaires.

« En pratique, nous avons dû partir de zéro pour construire toute la pile technologique et si nous sommes parmi les seuls à l’avoir fait, c’est parce que c’est un travail de titan. Sur la partie RAN, par exemple, il faut que notre code soit spécifiquement adapté aux différents matériels RAN existants et cela va jusqu’à écrire un code qui tire parti des spécificités de tel ou tel chipset. Mais atteindre un tel niveau d’intégration était une exigence pour travailler avec des opérateurs », dit Andrew Nuttall, le directeur technique de Skylo (en photo en haut de cet article).

Précisons que le RAN est, depuis l’arrivée de la 5G, un sujet particulièrement problématique. Depuis toujours, les télécoms utilisent des équipements fermés de Nokia, Ericsson, Samsung et autres Huawei ou ZTE, sur lesquels implémenter des services télécoms est autant une question de certifications difficiles à obtenir que de développements au cas par cas.

Il y a cinq ans est née l’idée de l’Open RAN qui devait permettre de partir d’équipements génériques, ce qui aurait laissé le champ libre à quantité de startups de développer de nouveaux services, comme le roaming entre réseaux satellites et cellulaires que propose Skylo. Sauf que les différentes implémentations d’Open RAN fonctionnent suffisamment mal pour que les opérateurs n’en veuillent toujours pas.

Le fait que Skylo se soit imposé dans son domaine est donc autant dû à ses efforts de développements qu’à son acharnement à travailler au cas par cas, en passant des certifications à chaque fois avec tel équipementier, tel fabricant de chipset (Qualcomm, notamment), tel opérateur.

« En fait, tout ceci demande énormément d’investissements, parce que même si on part de communications standardisées, il est nécessaire de passer par des implémentations qui changent d’un fournisseur à l’autre. Et il est plus intéressant pour des opérateurs de réseau cellulaire de travailler avec un agrégateur tel que nous, plutôt qu’investir chacun de leur côté », dit Andrew Nuttall, en suggérant que les investissements de Skylo sont eux-mêmes financés par les opérateurs.

« Alors, vous pourriez vous dire que les équipementiers comme Nokia et Ericsson pourraient faire cet effort d’intégration eux-mêmes sur leurs RAN matériels. Selon moi, ils ne le font pas parce qu’il y a un conflit d’intérêts : si une zone blanche existe, ils ont plutôt intérêt à convaincre les opérateurs mobiles de construire de nouvelles antennes cellulaires avec leurs équipements RAN, plutôt qu’offrir la possibilité de récupérer des signaux satellites depuis des antennes existantes », ajoute-t-il.

L’ère des satellites « 1G »

Pour l’heure, le cas d’usage du roaming entre satellites et réseaux cellulaires se limite à l’envoi et la réception de courts textes, ce qui couvre la communication par SMS, ainsi que la transmission de relevés depuis des objets connectés, voire l’envoi d’ordres à leur attention.

« Nous en sommes pour ainsi dire à la toute première génération de ce qu’il est possible de faire, une sorte de 1G des satellites. Évidemment, l’ambition du marché est de pouvoir faire basculer toutes les applications mobiles possibles des satellites aux réseaux cellulaires. Mais la limite actuelle est plutôt dans la définition des standards pour y parvenir », explique Andrew Nuttall.

« Par exemple sur la voix. Du fait de l’éloignement des satellites géostationnaires avec la Terre (35 000 km aller, 35 000 km retour), vous ne pouvez transmettre qu’un minimum d’informations, pour avoir un temps de latence acceptable entre ce que vous dites et ce que votre interlocuteur vous répond. Mais avec les techniques standard, cela signifie que vous envoyez un signal si dégradé que la voix est pratiquement inaudible. »

« Cependant, des instituts de recherche développent des codecs qui parviennent, via l’IA, à restituer à partir de seulement 800 bits par seconde une qualité audio similaire à la qualité des flux en 30 kbit/s que vous utilisez aujourd’hui quand vous parlez au téléphone. Nous avons fait des essais, nous avons relié nos logiciels à certains de ces codecs, cela fonctionne. Mais le problème est qu’aucun de ces codecs n’a encore été standardisé. Donc, à ce stade, nous présentons juste aux opérateurs notre possibilité de conjuguer notre plateforme avec de tels codecs externes », illustre-t-il.

« Un autre angle est celui d’implémenter différents aspects du protocole NB-IoT [le protocole qui permet de transmettre des flux d’objets connectés via des réseaux cellulaires, au contraire de LoRa ou Sigfox qui utilisent leurs propres antennes avec leurs propres fréquences, N.D.R.]. Mais, il reste à décider comment s’y prendre. Par exemple, les communications satellites ne fonctionneront pas si vos objets connectés sont des sondes dans des conteneurs entassés les uns sur les autres dans des navires. »

Andrew Nuttall concède que Skylo avance pas à pas en partant des cas d’usage pour lesquels les opérateurs sont les plus susceptibles de le rémunérer. Ainsi, on note qu’il travaille essentiellement avec des opérateurs qui ont une forte activité grand public, mais qu’il n’a aucun partenariat pour l’instant dans la Défense, alors que le secteur militaire se prête tout à fait à l’utilisation des satellites.

Pour la suite, Skylo se concentre donc essentiellement à son extension commerciale avec d’autres opérateurs. La démocratisation future de la 5G-NTN l’effraie d’autant moins que, selon Andrew Nuttall, les couches techniques de Skylo seraient facilement adaptables à une flotte de satellites en mouvement en orbite basse. Ce qui signifie que lorsque des collaborations seront possibles avec d’autres opérateurs que Starlink, Skylo sera a priori le premier à proposer un système de roaming qui fonctionne déjà.

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