Déconvenues d’Oracle : les signes avant-coureurs d’un éclatement de la bulle IA
Bloqué par l’opposition du public, Oracle ne parviendra pas à faire entrer en production son datacenter Jupiter excessivement énergivore à la date prévue. Pour retarder le remboursement de ses créanciers, il actionne le cas de force majeure. Une décision qui enflamme la finance.
Oracle subit encore davantage les écueils de sa marche forcée vers les hautes sphères de l’IA. Au point cette fois-ci d’être tenu pour responsable du possible éclatement de la bulle financière de l’IA.
Selon Bloomberg et Reuters, le retard que le groupe vient de confirmer dans la livraison de son gigadatacenter Jupiter (2,45 gigawatts sur près de 570 hectares) au Nouveau-Mexique serait devenu, en quelques heures à peine, le symbole même d’une économie américaine partie trop loin dans ses investissements en IA.
Les conséquences financières de ce retard d’au moins un an sont notamment qu’Oracle ne pourra pas rembourser à temps le prêt de 18 milliards de dollars qu’il avait précédemment obtenu auprès des banques pour la construction.
Redoutant ce retard, les banques d’investissements avaient commencé à brader ce crédit sur les marchés financiers, à 91%, voire 89% de sa valeur initiale dès la fin de la semaine dernière, selon le média spécialisé Economic Times. À présent que le retard est confirmé, cette valeur devrait dégringoler bien davantage. Une situation qui rappelle les prémices de la crise des subprimes en 2008, lors de laquelle les banques étaient allées jusqu’à dissimuler de tels prêts insolvables dans d’autres produits financiers pour parvenir à s’en débarrasser.
Les mégachantiers de datacenters bloqués par l’opinion publique
Le chantier de Jupiter n’a même pas démarré. Les causes du retard annoncé sont un blocage de la part des citoyens et des collectivités concernées par le voisinage du projet. Les premiers manifestent leur mécontentement auprès de leurs responsables politiques concernant les probables pénuries d’eau, d’électricité et les dommages écologiques que le datacenter pharaonique leur ferait subir. Les secondes témoignent qu’elles écoutent leurs électeurs en ne délivrant pas les permis de construire nécessaires. En particulier ici le permis de construire du gazoduc qui doit acheminer le gaz indispensable au fonctionnement de la centrale censée fournir de l’électricité à Jupiter.
Le fait est que le cas du projet Jupiter n’est pas isolé, mais qu’il est désormais officiellement emblématique d’une situation qui se répète à plus petites échelles partout ailleurs sur le territoire des USA. Selon le cabinet Data Center Watch, au moins 120 autres chantiers de datacenters ont connu des blocages similaires dans la première moitié de l’année 2026. Ensemble, ils totalisent un investissement de 198 milliards de dollars dont le remboursement aux créanciers n’est plus garanti.
En conséquence, certains analystes prédisent que les intérêts des prêts accordés aux projets de datacenters devraient bondir, ce qui amplifiera encore plus la dette des acteurs du secteur.
Le cas actuel d’Oracle illustre ce qui attend les autres opérateurs de datacenters pour l’IA : son chiffre d’affaires croît de trimestre en trimestre grâce à la commercialisation de services d’IA en ligne. Il atteint désormais 19,35 milliards de dollars, soit +30% en un an. Mais ses dépenses en infrastructures augmentent davantage dans le même temps. Elles étaient de 28,5 mds $ lors du dernier trimestre. Cela aboutit à une trésorerie désormais négative : le compte en banque d’Oracle est actuellement à découvert de 5,4 mds $.
La situation vis-à-vis de Blue Owl : l’étincelle qui met le feu à la poudre
Pire, les 18 milliards de dollars qu’Oracle tardera ici à rembourser aux banques ne sont qu’une fraction de la dette qu’il cumule envers tous ses créanciers, soit 125,3 mds $ désormais.
Parmi eux, certains sont aussi directement impactés par le retard de Jupiter. C’est le cas du groupe financier Blue Owl, qui avait mandaté sa propre filiale de construction Stack Infrastructure pour faire sortir de terre ce datacenter, et qui se trouve aussi être le bailleur du terrain. Pour l’heure, Blue Owl a prêté 3 milliards de dollars à Oracle, mais il estimait que la facture complète de Jupiter, comprenant l’équipement informatique et la centrale de production d’énergie en plus du chantier du bâtiment, s’élèverait plutôt à la somme record de 165 mds $.
Blue Owl comptait se rembourser son premier prêt avec les loyers du terrain, le montage revenant pour finir à un prêt de 3 mds $ avec un taux d’intérêt annuel à 9% jusqu’en 2028, date initiale de la fin du chantier, puis à 11% au-delà. Des taux bien supérieurs aux 4,5 à 6% qu’Oracle obtenait en 2025.
En raison du retard de l’entrée en production de Jupiter causé par le blocage citoyen indépendant de sa volonté, Oracle vient d’invoquer le cas de force majeure pour que Blue Owl maintienne le taux d’intérêt de 9% au moins une année de plus. Selon Reuters, c’est l’action de ce levier juridique par Oracle, parfaitement autorisé dans la loi américaine, qui aurait ouvert les vannes de la prise de conscience générale des marchés financiers concernant la vacuité de leurs investissements dans l’IA.
Pour atteindre les 165 mds $ nécessaires au financement total de Jupiter, Oracle risque donc de devoir souscrire des prêts supplémentaires à des taux d’intérêt prohibitifs. Et la situation pourrait contaminer tout le reste du marché.
Un amoncellement de déconvenues pour Oracle, embrigadé dans Stargate
En quête d’économies, Oracle a licencié 21 000 de ses 162 000 salariés lors du premier semestre de cette année. Selon Business Insider, une nouvelle campagne de licenciements aurait débuté lors de cette rentrée.
Le datacenter Jupiter fait partie du projet appelé Stargate qu’OpenAI, Oracle et le japonais SoftBank avait présenté à Donald Trump au lendemain de son investiture comme une stratégie d’infrastructure censée permettre aux USA de s’imposer comme le leader mondial de l’IA. Un appel à investissements de 500 milliards de dollars avait été lancé.
De fil en aiguille, Stargate s’est avéré n’être qu’un désir d’émancipation d’OpenAI de son hébergeur historique, Microsoft. Et, pour finir, les trois acteurs à l’initiative du projet se sont convaincus d’investir eux-mêmes 300 mds $ sur cinq ans pour déployer un parc de datacenters totalisant 4,5 GW de puissance électrique. Depuis lors, Stargate amoncelle les déconvenues. Le premier chantier d’un datacenter à Abilene (Texas) est pour ainsi dire abandonné, OpenAI ayant prétexté des malfaçons. Jupiter devait incarner le second site. Un troisième, à Shackelford (Texas aussi), est toujours prévu pour une entrée en production après 2028.
