SAP décline une « souveraineté à la carte »

Si l’éditeur allemand a pris toute la mesure de ce que lui réclament ses clients français et européens en matière d’hébergement souverain, il faudra encore attendre jusqu’en 2029 pour une disponibilité complète de ses solutions dans des environnements qualifiés SecNumCloud.

Souveraineté. Le maître mot de la convention de l’USF 2026 à Strasbourg s’étant déroulé du 14 au 15 octobre derniers. Depuis près de 5 ans, lors de l’événement annuel du club des utilisateurs francophones de SAP, son président, Gianmaria Perancin, plaide pour que les clients européens de l’éditeur puissent déployer leur ERP et les applicatifs associés sur des clouds souverains. Et – surtout – de confiance, c’est à dire conforme aux exigences d’immunité au droit extraterritorial porté par le SecNumCloud.

Le sujet qui intéressait en premier lieu les services publics et les entreprises régulés résonne chez d’autres clients francophones de SAP. Les crises géopolitiques successives les ont convaincus au moins de se renseigner. Selon le sondage biennal de l’USF, 63 % des 276 membres interrogés (154 entreprises représentées) considèrent que leur entreprise est concernée par les enjeux de cloud de confiance. C’est une obligation légale pour 31 % d’entre eux et un sujet d’inquiétude lié à l’actualité géopolitique pour 32 % des répondants. Pour l’instant, 28 % des membres « privilégient une alternative aux hyperscalers américains pour l’hébergement de leurs solutions SAP ».

Au départ réticent à l’investissement – sans refuser catégoriquement cette possibilité –, SAP a multiplié les annonces en 2026.

Bientôt trois offres qualifiées SecNumCloud dans Rise with SAP

 Après un accord avec Bleu présenté officiellement en mars 2026, la coentreprise de Capgemini et d’Orange qui s’appuie sur les technologies Azure Local de Microsoft, l’éditeur allemand a annoncé en avril un partenariat avec S3NS en avril 2026, la joint-venture de Thales et Google. Dans le cadre d’un investissement maximal de 300 millions d’euros jusqu’en 2032, il a affirmé en juin vouloir installer ses serveurs dans trois data centers en région parisienne, accessible à travers l’offre SAP Cloud Infrastructure (SCI, ex-SAP Cloud Platfom et SAP Converged Cloud).

Tout comme S3NS qui l’a déjà obtenu pour une vingtaine de services IaaS, CaaS et PaaS, et à l’instar de Bleu en cours de qualification, SAP se prépare à déposer son dossier SecNumCloud auprès de l’ANSSI. Les discussions sont déjà en cours, mais l’éditeur allemand ne pourra pas effectuer sa demande J0 avant d’avoir terminé ses installations. « Nous avons choisi les data centers, nous sommes en train d’installer notre matériel, nous recrutons du personnel pour l’opérer », indique Véronique Hangard, Chief Business Office chez SAP France, lors d’un point presse. L’ouverture de la région est prévue pour le 1er trimestre 2027.

Interrogé sur ce qui pourrait être perçu comme un changement de paradigme, Olivier Nollent, PDG de SAP France, estime plutôt que l’éditeur « apprend en marchant. Notre exigence, c’est de répondre à notre marché », affirme-t-il. « Lorsque nous investissons de manière concomitante dans Bleu, S3NS et dans nos propres data centers, nous cherchons à répondre aux différents besoins qui s’expriment, parfois chez un seul et même client », souligne-t-il.

Auprès des 1870 visiteurs de la convention de l’USF, SAP a proposé « une souveraineté à la carte », selon les propos d’Amal Taleb, directrice des affaires européennes chez SAP et du bureau de l’éditeur à Bruxelles.

« Nous avons déjà un engagement fort avec S3NS. Bleu est en attente de qualification. Vous avez la possibilité de faire ça sur vos territoires dans nos propres infrastructures. Nous installons trois data centers en Île-de-France. Vous pouvez également le faire sur site, chez vous ou dans l’entité de votre choix » [avec l’offre Sovereign Cloud on Site ou SCOS], liste-t-elle. « Les modèles [de déploiement] sont hybrides, les modèles sont multiclouds, les modèles sont modulables ». 

Dans cette idée, SAP n’écarte pas les solutions d’hébergement « souverainisées », comme les ont surnommés les membres du groupe de travail « Cloud de Confiance » chez l’USF. Cela inclut notamment l’offre European Sovereign Cloud d’AWS, portée par une filiale allemande appartenant « à 100 % » à l’Américain Amazon. Une offre que le groupe de travail considère donc comme soumise au droit étatsunien, mais pour laquelle AWS a obtenu la certification C5 décerné par le BSI, l’homologue allemand de l’ANSSI.

Les clients membres de l’USF sont globalement satisfaits que l’éditeur envisage d’héberger sur ses infrastructures l’ensemble de ses solutions.

Un menu à finaliser

Or le menu n’est pas totalement constitué. Lors d’un atelier, l’éditeur a présenté un calendrier provisoire pour l’ensemble des offres qu’il range dans la marque ombrelle Sovereign Cloud.

Seuls S/4HANA Cloud Private Edition, SuccessFactors, IBP, la BTP et Data Cloud sont disponibles depuis les data centers européens de SAP Cloud Infrastructure, conformes aux exigences du C5 allemand, plus « coulant » que le SecNumCloud.

Dans le détail, concernant Data Cloud, seuls Business Warehouse, Analytics Cloud et SAP MDM sont accessibles. Il faudra attendre 2027 pour BD Connect, Intelligent Packages, les services d’IA et 2028 pour Digital Manufacturing ainsi que la gestion des clés de chiffrement (SAP Key Management Service).

L’arrivée de S/4HANA Cloud Public Cloud Edition, de SAP Ariba, d’Ariba Business Network, de NextGen Business Network, d’Asset Performance Management, de Sales & Service Cloud, de Signavio, de Walkme, de LeanIX sont en cours de planification.

Concernant la région France de SCI, la feuille de route est plus hypothétique. S/4HANA Cloud Private Edition sera la première offre proposée avec IBP et la plateforme BTP en 2027. Data Cloud, Cloud ALM, les services d’IA sont prévus en 2028. Le KMS SAP devrait être lancé en 2029.

Si tout se déroule sans accroc, SAP peut prétendre à la qualification SecNumCloud cette même année 2029.

S/4HANA Public Cloud Edition, SuccessFactors, Field Glass, Ariba, les différentes versions de Business Network, Digital Manufacturing, Asset Manufacturing, Sales & Service Cloud, Commerce Cloud (qui repose sur SQL Server, pas sur HANA), sont en cours de planification.

Toutes ces dates ont leur importance, car, pour les clients qui choisissent l’option Sovereign Cloud On Site – donc un véritable déploiement à la carte –, il faudra d’abord que ces différents produits soient disponibles sur les régions européennes de SCI.

Les administrations allemandes elles-mêmes, pour qui SAP a racheté la filiale Delos Cloud, devront attendre 2028 pour S/4HANA Cloud Private Edition, Successfactors, IBP, la BTP, Data Cloud, Cloud ALM et les services IA. La date de disponibilité des autres solutions est prévue, mais non précisée.

A contrario, pour les entités gouvernementales américaines qui utilisent AWS GovCloud et les services de délivrance de SAP NS2, la filiale américaine indépendante de SAP, seules deux lignes de cette liste sont en attente d’une date de disponibilité.

« SAP est une entreprise internationale. Le marché américain reste le premier marché de SAP », rappelle Olivier Nollent.

Les industriels de la défense, premiers clients des offres SecNumCloud

Lors de ses ateliers, l’éditeur n’a pas détaillé la feuille de route de SAP sur S3NS et Bleu, ni sur l’offre souveraine de T-Systems inclut dans RISE, qui a attiré un petit nombre de clients français, selon un porte-parole rencontré par LeMagIT.

De manière plus générale, ces « roadmaps » sont influencés par les clients eux-mêmes. Ceux qui témoignaient lors de la convention de l’USF étaient des industriels de la défense.

Thales, par exemple, entame un déploiement greenfield d’un ERP S/4HANA Cloud Private Edition sur PR3MIENS, l’offre qualifiée SecNumCloud chez S3NS. En revanche, les données affublées de l’obligation « Diffusion restreinte » n’iront pas pour l’instant sur le cloud monté par Thales et Google. La qualification SecNumCloud n’est pas homologuée pour ces données sensibles, mais S3NS ne baisse pas les bras.

Airbus a signé en juin un contrat RISE pour migrer ses ERP vers S/4HANA Cloud sur SAP Cloud Infrastructure, avec l’intention d’utiliser les services IA de l’éditeur. D’autres applications critiques seront hébergées sur Scaleway.

Le fabricant de véhicules blindés et de camions militaires, Arquus, n’a pas attendu que SAP adoube les clouds de confiance. La société, appartenant au groupe franco-belge John Cockerill, terminera avec Sopra Steria le déploiement greenfield de S/4HANA sur les serveurs HCI SAP HANA et qualifié SecNumCloud d’OVHcloud à la fin du mois de janvier. Un choix hors du cadre du contrat RISE qui ne l’a pas empêché d’atteindre 94 % de « fit to standard », en utilisant, entre autres, Signavio, l’offre de process mining de SAP. Là aussi, les données de diffusion restreinte sont écartées du périmètre cloud.

« Il n’y a aucune solution cloud aujourd’hui sur le marché qui n’est acceptée par les autorités militaires dans quelque pays que ce soit », précise François Labrousse, responsable de la stratégie ERP chez Airbus et membre du groupe de travail Cloud de Confiance à l’USF.

SAP n’a pas vocation à répondre à cette question, mais pour cette raison et parce que le calendrier « cloud de confiance » n’était pas encore suffisamment précis, ArianeGroup a fait pour l’instant le choix de rester sur site.

Quelques adhérents de l’USF, ont de leur côté, sélectionné SAP Sovereign Cloud On-Site, note Gianmaria Perancin. « Le système est téléopéré par SAP avec du matériel fourni par SAP, mais il reste dans les murs physiques d’un data center qu’ils connaissent ». SCOS est préféré aux solutions « air-gapped » proposées par les hyperscalers et OVHcloud, car elles sont en dehors des contrats-cadres du spécialiste de l’ERP.

L’éditeur allemand sait qu’il doit faire preuve de transparence. Les membres de l’USF n’ont cessé de lui répéter cette exigence. Il doit aussi se dépêcher. En cas de retard de livraison, sa stratégie souveraine pourrait entrer en conflit avec la fin de maintenance étendue d’ECC6, prévue pour 2030 (sans une extension contractuelle qui la porte à 2033).

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