SAP devient véritablement « souverain » en France avec Bleu

SAP a annoncé le lancement de SAP Sovereign Cloud en France. L’offre, qui ressemble à Delos en Allemagne, sera hébergée sur l’infrastructure de Bleu et opérationnelle en décembre. Le marché concerné dépasserait largement les OIV.

SAP a officialisé, ce 19 mars 2026, le lancement de sa première offre SAP Sovereign Cloud en France. Cette option sera proposée via le cloud de Bleu, dans le cadre d’un partenariat stratégique entre les deux entreprises. Elle fera partie de RISE.

Un marché au-delà des OIV et du secteur public

SAP sur Bleu s’adresse en priorité aux administrations publiques, aux opérateurs d’importance vitale (OIV) et aux opérateurs de services essentiels (OSE).

Mais d’après les responsables de l’éditeur allemand de passage à Paris, Martin Mertz et Oliver Beck (respectivement directeur et CTO de Sovereign Cloud chez SAP), et d’après Olivier Nollent (le PDG de la filiale France), la souveraineté fait tache d’huile et intéresse au-delà de cette « niche ».

Elle pourrait par exemple convaincre des industries qui, jusqu’ici, n’envisageaient que le on-prem, de passer au cloud.

« Certaines organisations ont l’obligation légale de migrer vers un cloud SecNumCloud », rappelle pour sa part Jean Coumaros, président de Bleu. « C’est le cas du secteur public et des administrations centrales pour leurs données sensibles, telles que strictement définies par la loi SREN. Cela dit, ce marché “légal” ne serait pas suffisant à lui seul pour justifier la somme d’investissements que nous réalisons avec SAP », ajoute-t-il.

« Le seul marché “légal” ne serait pas suffisant pour justifier la somme d’investissements que nous réalisons. »
Jean CoumarosPrésident de Bleu

D’autres prospects, qui n’ont pas ces obligations légales, souhaiteraient d’ores et déjà migrer. « Ils estiment que c’est nécessaire pour maintenir la sécurité de leur activité et préserver un niveau d’indépendance », constate le président de Bleu. « Les deux combinés forment un marché suffisamment grand pour justifier ce que nous faisons. »

Pour Martin Mertz, dont la société a promis d’investir 20 milliards d’euros dans ce domaine en Europe, la souveraineté est aussi « un marché très important ». « Nous sommes très sollicités, partout dans le monde. Il y a clairement une demande », confirme-t-il.

Une demande qui, au regard du contexte mondial, s’accélérerait depuis 12 à 18 mois, selon Jean Coumaros.

Pas un cloud adapté à tous les besoins stratégiques

Mais SAP prévient : ce cloud n’est pas fait pour tout le monde.

« Un client qui n’a pas réellement besoin du cloud souverain, nous l’invitons à rester sur nos solutions cloud classiques. Elles sont faites pour cela et parfaitement sécurisées », insiste Martin Mertz. « Le cloud souverain, ce n’est pas uniquement une question de sécurité », martèle-t-il.

« Le cloud souverain, ce n’est pas uniquement une question de sécurité. »
Martin MertzDirecteur de Sovereign Cloud chez SAP

Le directeur de la division Sovereign Cloud chez SAP se souvient de l’exemple d’un fabricant allemand de glaces qui souhaitait passer au cloud souverain parce que son conseil de surveillance lui avait dit avoir vu dans la presse qu’ils en avaient besoin pour être à l’abri.

« Non, vous n’en avez pas besoin ! », répond Martin Mertz. « Dans ce cas précis, cela n’aurait eu aucun sens. On ne peut pas comparer des données métiers, certes stratégiques, à des données classifiées, susceptibles de nuire aux intérêts d’une sécurité nationale ».

80 % de SAP sur Bleu

D’un point de vue fonctionnel, environ 80 % des outils SAP seront disponibles sur Bleu, d’ici la fin de l’année.

Parmi eux, les « fers de lance » S/4, BTP, le SIRH SuccessFactor… et l’IA – qui tournera entièrement en local ou avec des appels API, et uniquement vers des services eux aussi souverains.

« L’offre est complètement à l’abri des droits extraterritoriaux et du Cloud Act. »
Olivier NollentPDG de la filiale France de SAP

Manqueront à l’appel les « vieux » produits (sic), Commerce Cloud, ou à l’inverse les nouveaux qui n’ont pas encore été ré-écrits pour les plus hauts standards de sécurisation, comme Signavio ou plus récemment encore WalkMe qui arriveront plus tard sur Bleu.

Pour mémoire, Bleu est une entreprise 100 % française détenue par Orange et Capgemini. Technologiquement, elle propose un Azure « déconnecté » de Microsoft. Ce cloud est en cours de qualification SecNumCloud 3.2 auprès de l’ANSSI.

Jean Coumaros espère une officialisation d’ici la fin de l’année. « Mais ce n’est pas moi qui décide », ajoute-t-il dans un sourire.

SAP de plus en plus habitué aux clouds souverains

SAP avait d’autres offres souveraines, dont une assez similaire à l’accord du jour, en Allemagne, baptisée Delos, elle aussi sur une stack Azure non managée par Microsoft.

Ce précédent servirait aujourd’hui à SAP afin d’aller vite dans ce nouveau chantier pour sa première offre réellement souveraine en France.

« Cela fait 15 ans que nous faisons du cloud souverain partout dans le monde », vante Martin Mertz. SAP a vendu à cette époque ses solutions à l’administration américaine, à la Navy, ou à Lockheed Martin dans un environnement spécifique, et au travers d’une société à part baptisée National Security Services (NS2).

« Les Américains n’appelaient pas cela “souverain”, mais cela en était », analyse aujourd’hui le responsable.

SAP a décliné cette offre pour les « five eyes » (Royaume-Uni, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande), chaque fois en respectant des demandes locales, qu’elles soient réglementaires ou technologiques (AWS dans un pays, Azure dans un autre).

Un « super jeu » de spécifications

De ces expériences variées, SAP a tiré un « framework » commun.

Quel que soit le pays, « nous opérons sous la supervision du gouvernement et des autorités », avec un « ensemble complet de logiciels hautement sécurisés » ; « le plan de contrôle reste dans le pays », « les personnes qui ont accès à vos données possèdent la nationalité requise et ont obtenu l’habilitation nécessaire », et « tout est toujours vérifié deux fois, voire trois, par les autorités et par le gouvernement », liste Martin Mertz.

« Je n’ai qu’une seule base de code à gérer. Certes, elle est peut-être plus coûteuse, mais je peux la partager entre tous les pays. »
Oliver BeckCTO de Sovereign Cloud chez SAP

À partir de ces points communs, l’éditeur a établi un « super jeu de spécifications » qui répond aussi bien à FedRamp aux États-Unis, au CCCS Medium au Canada, qu’à l’IRAP en Australie ou à C5 en Allemagne (dixit le Oliver Beck). Et donc à SecNumCloud.

« C’est beaucoup plus simple pour nous de mettre en place une norme unique à l’échelle mondiale », explique le CTO. « Nous sélectionnons, parmi toutes les normes des pays où nous sommes présents, celles qui sont les plus strictes et les plus sûres. […]. Si nous décidions aujourd’hui de nous implanter dans un nouveau pays, nous sommes convaincus d’être déjà prêts à 99 %. Il nous suffirait d’apporter quelques ajustements pour être en totale conformité ».

Pour SAP, cette forme d’industrialisation évite de repartir de zéro dans chaque pays. Ce qui lui permet de réduire ses coûts et ses prix. « Je n’ai qu’une seule base de code à gérer. Certes, cette base est peut-être un peu plus coûteuse, mais je peux la partager entre tous les pays. Et c’est plus rapide aussi », se félicite Oliver Beck.

Un an et demi de chantier

Il n’en reste pas moins que, après des discussions, la première pierre du chantier a été posée en mars 2025. La rapidité se compte donc en mois.

« Un an et demi, cela peut paraître long. Mais tout est allé très vite », rétorque en plaisantant le patron-monde du cloud souverain en conférence de presse. « Même si j’aimerais toujours que cela aille plus vite ».

« Cela peut paraître long. Mais tout est allé très vite. »
Martin MertzDirecteur de Sovereign Cloud chez SAP

Du côté de Bleu, une des exigences sur ce laps de temps a été d’acheter des serveurs compatibles avec HANA. Mais surtout d’avoir les 90 services Azure que SAP utilise dans ses produits. Ce qui s’est fait progressivement et qui continue de se faire.

L’offre SAP sur Bleu est donc encore gestation, mais elle est commercialement disponible. Elle devrait en tout cas être opérationnelle en décembre.

Si Jean Coumaros affiche clairement une prime de 10 % à 15 % des tarifs de Bleu par rapport à ceux d’Azure, les représentants de SAP, eux, n’ont pas précisé le surcoût pour avoir une offre « complètement à l’abri des droits extraterritoriaux et du Cloud Act », dixit Olivier Nollent. La souveraineté est souvent synonyme de confidentialité.

Propos recueillis le 19 mars 2026. Article publié le 19/03/2026 et mis à jour le 24/03 avec la stratégie industrielle de SAP et les précisions sur le marché ciblé.

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